EDF: l'impasse des réductions d'effectifs, qui occulte les vrais enjeux pour le géant de l'énergie

EDF: l'impasse des réductions d'effectifs, qui occulte les vrais enjeux pour le géant de l'énergie

Publié le :

Lundi 06 Février 2017 - 15:30

Mise à jour :

Lundi 06 Février 2017 - 16:05
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Auteur(s): Jean-Yves Archer

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EDF a annoncé jusqu'à 7.000 suppressions de postes pour essayer de rééquilibrer sa situation financière dans le rouge. Mais le choix des effectifs comme variable d'ajustement n'est qu'une solution éloignée de la réalité –et de l'ampleur financière– des vrais problèmes de l'entreprise. Jean-Yves Archer, spécialiste des finances publiques et dirigeant du cabinet Archer, décrypte en partenariat avec "FranceSoir" le faible impact qu'aura ce plan sur les enjeux réels de l'avenir.

A l'heure où Philippe de Ladoucette quitte ses fonctions –le 7 février précisément– de président de la CRE (Commission de Régulation de l'Energie), il a confirmé au micro d'Hedwige Chevrillon sur BFMTV que de sombres nouvelles nous viennent d'EDF, cette grande entreprise publique appréciée des Français.

Tout le monde a encore en mémoire la réactivité et le dévouement des personnels d'EDF lors de la grande tempête de fin décembre 1999.

 

>Des dettes et un rôle-clef pour l'économie

Près de vingt ans après, le verdict des chiffres tombe: l'entreprise a un peu plus de 38 milliards de dettes et des défis considérables à relever pour ce qui concerne ses activités dans le nucléaire.

Pour l'heure, EDF est en mesure de proposer un prix compétitif du kilowatt-heure tant à ses grands comptes qu'à sa clientèle résidentielle. Cette firme est donc partie intégrante –pour la France- de la compétitivité-coûts analysée par le célèbre rapport Gallois de 2012.

Dans ces conditions, on ne peut que déplorer l'inertie de l'exécutif actuel qui a tardé à prendre des décisions majeures et opté, de fait, pour un scénario au fil de l'eau où l'attentisme prévaut sur la résolution stratégique des défis qui s'imposent de manière, chaque année, plus brutale.

 

>L'ajustement dangereux par les effectifs

Initialement, EDF devait se séparer de 5% de ses effectifs sur 3 ans. Désormais, il serait question de 10,4% en 4 ans. Ainsi, l'entreprise qui était l'employeur de 67.200 agents à la fin de 2015 devrait compter autour de 60.500 personnes à horizon 2019.

Un calcul simple mérite d'être fait. Posons qu'EDF supprime 7.000 postes à une coût unitaire (salaire brut plus charges plus dépenses liées au poste) de 10.000 euros par mois (ce qui est évidemment une fourchette haute) fois 13 mois si l'on intègre les avantages sociaux spécifiques à l'entreprise. Nous obtenons: 7.000 x 10.000 x 13 = 910 millions d'euros. Pour faire court, disons même un milliard. Sachant que la dette tendancielle est de 40 milliards, on voit bien que l'effort sur le poste personnel est dérisoire.

C'est un ajustement de type hémorragique qui ne résout rien et n'est pas à la dimension de la restauration requise de la rentabilité de cette firme. Je comprends bien la logique sous-jacente de Bercy et des soi-disant contrôleurs de gestion mais je m'insurge contre cette politique qui ressemble à celle qu'auront mené les derniers dirigeants d'Alcatel. On sabre dans les effectifs pour quelques centaines de millions alors que le défi d'EDF est à hauteur de 100 milliards.

 

>EDF et les 100 milliards de demain

Oui, EDF a un défi dont la vague a une hauteur de 100 milliards soit les 38 milliards de dettes d'ores et déjà présents au bilan et les 65 milliards qui représentent le consensus du montant des dépenses à venir pour maintenir et démanteler le parc nucléaire.

Evidemment, sur 67.000 agents, il est clair que certains ne sont peut-être pas "tous" et "totalement" indispensables. Un ajustement oui, une saignée à valeur de déperdition de compétences, non!

 

>Le double jeu de l'Etat

La Cour des comptes a récemment démontré l'ampleur des ratés de la stratégie de la gestion de l'Etat actionnaire qui n'oublie pas de lorgner sur ses dividendes pour payer ses fins de mois au détriment direct de l'avenir de l'actif net (bilanciel) ou des investissements d'entreprises comme EDF.

Il y a un double jeu entre cet Etat "oncle Picsou" et un Etat visionnaire qui pourrait quand même se payer le luxe de comprendre qu'EDF et son avenir relève de l'intérêt supérieur de la nation.

Petit entrepreneur, je n'ai jamais eu de liens contractuels avec EDF via ma société de recherches économiques. En revanche, nous avions remporté –en 1995– un appel d'offres significatif concernant l'avenir de GDF (Gaz de France). Le donneur d'ordre n'était autre que le ministère de l'Industrie (la DIGEC de Dominique Maillard) et les conclusions de nos travaux -pour prendre une formule soft– n'étaient pas dans l'air du temps. A voir le bilan financier et humain depuis la privatisation de GDF, on reste forcément songeur voire amer. Puis nécessairement inquiet de certains projets d'ouverture du capital d'EDF actuellement mis en avant par des think tank souvent éloignés des enjeux stratégiques réels ou par des élus en mal de notoriété personnelle. Dans le feuilleton EDF que les constructions d'EPR (voir récente décision à Hinkley Point au Royaume-Uni) compliquent à loisir, il est patent que la France devra –un jour– mener un audit.

 

>Piste pour un audit mixte de performances

Il s'agit de conduire un audit comptable (quel a été le degré de sincérité du provisionnement réel rapporté aux futurs 65 milliards?), un audit financier (quelle a été la résultante de la gestion financière du premier émetteur d'obligations en euros qu'est EDF?) et un audit technique et humain.

Sur un montant total de démantèlement des installations évalué à 71 fois le plan d'économies issues des départs de l'entreprise (!) , la ventilation parait simple. Pour l'heure, il est prévu 28 milliards pour la déconstruction des centrales, 32 milliards pour la gestion des déchets radioactifs. Et le solde pour la seule gestion des derniers cœurs.

Le 1er février, un rapport parlementaire (sous forme juridique d'une mission d'information présidée par Julien Aubert, et non d'une commission d'enquête) s'est intéressé à "la faisabilité technique et financière du démantèlement des installations nucléaires de base". Il indique qu'EDF sous-estimerait sciemment le coût du démantèlement nucléaire notamment afin de ne pas inquiéter davantage l'Etat tout autant que les agences de notation.

A l'heure où l'on sait que les taux d'intérêt sont en passe de remonter, cette sous-estimation est très contestable et nous éloigne de la notion comptable d'image fidèle ou de "fair value".

Pendant ce temps-là, l'Etat se réjouit à l'aune d'une augmentation de capital d'environ 5 à 6 milliards.

EDF ayant provisionné 22,2 milliards d'euros au 30 juin 2016, il reste donc à honorer un montant ferme –avant coût de l'endettement– de près de 44 milliards.

 

>Un avenir à clarifier

Pour une entreprise stratégique, on renforce le haut de bilan de moins de 14% des charges à venir, sans même évoquer le poids des engagements hors-bilan. On ne veut même pas prendre le risque (pourtant explicitement évoqué par le président Philippe de Ladoucette) de déposer un dossier à Bruxelles pour légitimer une aide d'Etat à valeur exceptionnelle.

Pas un banquier posé et réaliste n'accepterait une telle équation dans le secteur privé. Décidément EDF est entre les mains d'une tutelle et de certains gestionnaires qui ne mériteront plus tard aucune louange. Il est rare de remercier des apprentis sorciers dont le trophée 2017 sera notamment la fermeture de 77 boutiques EDF.

Si le redressement de France Telecom avait été confié à ce style de management hasardeux, Orange serait désormais inscrit au passif de notre dette d'Etat et au passé de notre indépendance nationale. Car accessoirement, il s'agit aussi de cela dans le dossier EDF.

Auteur(s): Jean-Yves Archer

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L'effort sur les effectifs n'entraînera qu'une amélioration qu'à la marge, au prix d'une saignée dans les effectifs.

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