Attentat contre les Américains à Manbij: une attaque prévisible

Attentat contre les Américains à Manbij: une attaque prévisible

Publié le :

Mercredi 16 Janvier 2019 - 17:37

Mise à jour :

Mercredi 16 Janvier 2019 - 18:15
©AFP / ANHA
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Matteo Puxton, édité par Maxime Macé.

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Seize personnes dont des soldats américains ont été tuées ce mercredi dans un attentat suicide revendiqué par l'Etat islamique à Minbij en Syrie. Matteo Puxton, spécialiste des questions de défense et observateur de référence de l'organisation terroriste, décrit pour France-Soir comment les djihadistes mènent une campagne de terreur depuis plusieurs mois dans cette province censée être étroitement contrôlée par les forces de la coalition internationale, Etats-Unis en tête.

Le 16 janvier 2019, un kamikaze de l'Etat islamique portant une ceinture d'explosifs se fait sauter dans la ville de Manbij, devant le restaurant Qasr al Omara de la rue Sindis, visant probablement une patrouille américaine, qui aurait fait quatre morts et trois blessés dans les rangs de l'armée de Donald Trump. L'EI revendique rapidement cette opération via son agence Amaq, donnant la kounya du kamikaze (Abou Yassin al-Shami, un Syrien) et dénombrant neuf victimes. De fait, cela n'a rien de surprenant: l'organisation djihadiste a lancé des opérations clandestines dans le secteur de Manbij depuis cinq mois, et on pouvait deviner que des frappes viseraient tôt ou tard les forces de la coalition présentes sur place.

Lire aussi - Syrie: attentat suicide de l'EI contre la coalition menée par Washington (OSDH)

Avant même les premières opérations revendiquées par les cellules clandestines de l'Etat islamique à partir du 30 août 2018 autour de Manbij, certains indices laissaient entrevoir que les djihadistes restaient présents dans le secteur. La situation à Manbij, comme à Raqqa, est effectivement des plus tendues. Le 30 mars 2018, un soldat américain de la Delta Force et un soldat britannique rattaché au groupe américain sont tués par un engin explosif improvisé dans Manbij alors qu'ils mènent une opération visant manifestement à débusquer un responsable important de l'EI. Tandis que le régime syrien soutient depuis février 2018 un nouveau groupe apparu dans Raqqa et les environs, la Résistance populaire dans la région orientale, une courte vidéo mise en ligne le 24 juin dernier annonce la création d'un mouvement similaire, la Résistance populaire à Manbij. Si la Résistance populaire dans la région orientale a une activité sur les réseaux sociaux et a publié des documents prouvant son activité sur place -qui reste assez symbolique- (les dernières publications du groupe remontent à longtemps...), ce deuxième groupe à Manbij, lui, reste muet depuis cette unique vidéo. Le Conseil militaire de Manbij, qui est de fait chapeauté par les Kurdes de l'YPG, a donc fort à faire face à plusieurs adversaires différents.

Voir - Syrie: des forces clandestines du régime implantées en zone kurde

A partir du mois de juillet 2018, l'organisation terroriste communique sur des opérations dans l'ancienne wilayat Halab (Alep) où se trouve Manbij. Il y a d'abord eu, à partir du 9 juillet, l'action des cellules clandestines dans l'enclave djihadiste et rebelle, au sud-ouest d'Alep: assassinat ciblé contre des combattants d'Hayat Tahrir al-Sham à Ay Karda. Le 13 juillet, l'Etat islamique prend pour cible des rebelles sur la route Darat Izza-Turmanin, à l'ouest d'Alep. Le 14 juillet enfin, l'EI revendique l'explosion d'un IED contre un véhicule du "PKK" (l'EI désigne les Kurdes syriens sous le nom de l'organisation kurde de Turquie) sur la route Alep-Hasakah. Ses premières attaques en zone rebelle/djihadiste ne sont plus revendiquées après le 14 juillet, Hayat Tahrir al-Cham (HTC) ayant lancé, avec son amniyat (service de sécurité de l'organisation terroriste), des opérations serrées contre les cellules clandestines de l'EI qui ont abouti à l'élimination de cadres importants du groupe. Il est probable que la propagande officielle de Daech ait souhaité donner moins de publicité à ces actions au vu de la féroce réaction d'HTC.

Le 30 août 2018, un premier communiqué annonce une attaque à l'IED dans la ville de Manbij sur un "cadre du PKK" Ce communiqué semble correspondre à l'explosion d'un van. Un second communiqué le même jour revendique une autre attaque sur la route Alep-Manbij, qu'un explosif a été placé sous le véhicule de Shiro Kobani. A noter que pour cette seconde revendication, l'EI utilise la mention "Halab", le nom de son ancienne wilayat d'Alep (le système des provinces ayant été abandonné depuis le 10 juillet). Le 3 septembre, l'Etat islamique revendique l'assassinat de deux membres du renseignement du PKK avec des armes à silencieux près du barrage Farouk, à l'est de Manbij. Le 4 septembre, un autre IED vise un véhicule du "PKK" et fait six morts et blessés, selon les terroristes. Le lendemain, 5 septembre, l'EI corrige son communiqué de la veille et annonce avoir tué un commandant militaire et blessé un responsable de la sécurité dans l'attaque. L'attaque à l'IED revendiquée par les djihadistes le 4 septembre semble bien avoir tué deux membres du Conseil militaire de Manbij.

Il faut attendre un mois avant que, le 6 octobre, l'Etat islamique ne revendique une attaque au sud-est de Manbij contre un pick-up. Le lendemain, l'organisation publie une photo montrant le véhicule détruit, la première qui confirme les revendications de l'EI dans ce secteur: comme pour Raqqa en août 2018, le groupe finit par donner, au fil du temps, des preuves iconographiques de ses revendications.

A Manbij, la situation reste alors tendue. Après l'accord russo-turc sur Idlib, Ankara se retourne désormais vers les territoires conquis par les Kurdes syriens à l'ouest de l'Euphrate, où Manbij se situe. Les Américains organisent des patrouilles conjointes avec les Turcs autour de Manbij, mais il n'est pas question pour les Kurdes que l'armée turque pénètre dans la ville. Bien que la mainmise kurde ait apporté une certaine forme de stabilité à Manbij, la domination kurde est contestée – Manbij avait été contrôlée par l'Armée syrienne libre (ASL) jusqu'à sa chute aux mains de l'EI en janvier 2014, et reste très marquée par l'influence des tribus rurales s'étant installées en ville. Le régime essaie de pousser en sous-main des partisans depuis au moins le mois de juin; les factions rebelles pro-turques de la zone Euphrates Shield entretiennent sans aucun doute aussi des relais en zone kurde. Manbij bénéficie toutefois de sa position de carrefour entre la zone à l'ouest de l'Euphrate et celle à l'est de l'Euphrate (la Jazirah): c'est un marché actif. Dabs la ville ont été créées des Forces de sécurité intérieures, sur le modèle de celles de Raqqa, par les FDS. Elles ont surtout arrêté des trafiquants de drogue ou des voleurs de motos; toutefois, le 2 octobre, elles interpellent deux hommes en possession d'armes et d'explosifs près de Manbij. Le 15 septembre, elles avaient perdu un de leurs membres décédé dans un accident de la route.

Après cette image du 7 octobre, l'activité cesse, avant de nouveaux communiqués les 12-13 novembre, à propos d'une attaque de nuit sur un checkpoint au nord-est de Manbij: quatre hommes auraient été abattus avec des armes munies de silencieux. Les forces de sécurité intérieures à Manbij, qui comme celles de Raqqa sont chargées de la sécurité locale, ont confirmé cette attaque: un groupe armé a attaqué le checkpoint dans la nuit du 12 au 13 novembre, tuant quatre combattants pendant la relève du checkpoint avec des pistolets ou armes équipés de silencieux. Cette attaque a lieu non loin de la zone de patrouille américano-turque... Le 6 novembre, une bombe "collée" sur un véhicule avait explosé, de bonne heure le matin, près d'un rond-point au centre de Manbij, tuant une personne – l'attaque n'a pas été revendiquée par l'EI. Le 1er novembre, les forces de sécurité intérieures de Manbij avaient désamorcé un IED, peut-être placé par les djihadistes, sur une route proche de Manbij.

Jusqu'en novembre, l'activité de l'Etat islamique autour de Manbij reste assez limitée: quelques communiqués entre le 30 août et début septembre, une attaque en octobre, une autre attaque le 12 novembre.  

A partir du 24 novembre, l'activité du groupe explose: une attaque à l'IED dans un faubourg au nord de Manbij le 24 novembre (trois morts revendiqués). Un assassinat ciblé le 8 décembre dans Manbij à un checkpoint; attaque à un rond-point dans Manbij le 11 décembre. Attaque à l'IED sur un véhicule circulant sur la route al-Bab-Manbij (un mort et deux blessés revendiqués) le 12 décembre. Attaque à l'IED sur un véhicule près d'un parc sur la route Manbij-Alep le 16 décembre. Attaque à l'IED sur la route Manbij-Alep à l'ouest du rond-point des silos le 24 décembre (trois pertes revendiquées). L'assassinat d'un membre du comité médical de Manbij (Fatih al Mashahd) après la pose d'un explosif sur son véhicule dans la rue al-Jazirah de Manbij, le 27 décembre. Le 28 décembre, l'EI annonce avoir détruit avec un IED un véhicule dans Manbij, près du tribunal, tuant ses 4 occupants. Il s'agit de la 8ème attaque au mois de décembre.

Les Forces de sécurité intérieure de Manbij (FSIM) avaient reçu, le 15 novembre, un véhicule de la coalition internationale anti-EI: il s'agit un véhicule blindé Lenco BearCat, dans sa version G3 prévue pour le maintien de l'ordre. Elles désamorcent, le 19 novembre, un IED découvert par un fermier dans un champ d'oliviers. Elles enterrent, le 21 novembre, Shaaban Yusuf Mohammed, un expert en déminage décédé. Il avait été tué la veille en essayant de désamorcer un engin explosif.

Les FSIM confirment l'explosion de deux IED dans Manbij le 24 novembre; le premier cause trois blessés, le second explose sans faire de victimes. Elles avaient démantelé, le 9 décembre, un IED placé sur la route à la jonction de Manbij et du village de Jib al-Kalab. Elles confirment également l'attaque revendiquée par l'Etat islamique le 27 décembre dans la rue al-Jazirah.

Le regain d'activité de l'Etat islamique autour de Manbij intervient alors que le président Donald Trump a annoncé, le 19 décembre, un retrait des forces américaines de Syrie. La Turquie et ses alliés rebelles syriens massent des troupes et du matériel en vue d'une opération d'ampleur sans doute limitée dans la zone tenue par les Forces démocratiques syriennes, qui viserait notamment Manbij. Les Kurdes ont entamé des discussions avec les forces du régime syrien, qui a ensuite faussement annoncé avoir investi Manbij.

En janvier 2019, l'Etat islamique revendique, le 4, la destruction d'un véhicule par un IED non loin du village de Jib al-Qadir, et 4 tués. Le 7, le groupe djihadiste annonce l'assassinat par balles d'un membre du "PKK" dans un village proche de Manbij. Le 8, les djihadistes revendiquent une attaque à l'IED sur une route à l'est de la ville de Manbij contre un véhicule, qui aurait fait quatre tués ou blessés. Le 12 janvier, l'organisation djihadiste annonce avoir attaqué à l'IED un véhicule sur la route Manbij-al-Bab: à bord, un officier de sécurité responsable d'un checkpoint et deux autres hommes auraient été tués, et deux autres blessés. L'attaque suicide du 16 janvier est donc la 5ème opération, d'ores et déjà, du mois de janvier.

L'incident n'a donc rien de surprenant. Comme dans la province de Raqqa, comme dans celle de Haskah, comme dans celle de Deir Ezzor, l'Etat islamique a articulé un dispositif clandestin quand il est repassé à l'insurrection dans les zones qu'il a perdues, il y a maintenant plus d'un an. L'année 2018 aura vu, comme en Irak, le lancement de cette activité insurrectionnelle, en particulier dans les secteurs tenus par les FDS. Manbij et ses environs n'en constituent qu'une petite partie.

Voir:

Syrie: l'EI inflige un revers aux FDS dans l'est, mais reste acculé

Syrie: l'Etat islamique inflige une lourde défaite aux FDS

Syrie: les forces pro-kurdes face aux ambitions d'Erdogan et Assad

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Seize personnes dont des soldats américains ont été tués ce mercredi dans un attentat suicide revendiqué par l'Etat islamique à Manbij.


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