Dans le sud-ouest syrien, la résistance à Bachar al-Assad

Dans le sud-ouest syrien, la résistance à Bachar al-Assad

Publié le :

Jeudi 14 Février 2019 - 12:29

Mise à jour :

Jeudi 14 Février 2019 - 18:04
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Matteo Puxton, édité par Maxime Macé

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Dans la province de Deraa, au sud-ouest de la Syrie, des élements de l'Armée syrienne libre et des hommes voulant échapper à la conscription du régime poursuivent la lutte contre Bachar al-Assad. Matteo Puxton, observateur de référence du conflit irako-syrien, revient en détail pour France-Soir sur les actions de ce groupe clandestin de résistance.

Trois mois après la reconquête par Damas des zones rebelles dans les provinces de Deraa et Quneitra, dans le sud de la Syrie, un mouvement clandestin d'opposition s'est déjà formé et mène depuis plusieurs mois des attaques contre le régime. La preuve que le conflit syrien est loin d'être terminé.

La Résistance populaire, dans la province de Deraa, prend forme au mois de novembre 2018. Il s'agit d'un mouvement insurrectionnel hostile au régime syrien qui a reconquis le sud encore tenu par les rebelles en juillet dernier. Depuis, en dépit d'accords négociés et du phénomène de la "réconciliation" qui avait évité certaines opérations militaires, les tensions sont palpables. Le régime syrien a mené des vagues d'arrestations contre les anciens rebelles. Dès le mois d'août 2018, une première s'est déroulée à al-Lajat: le régime est à la recherche d'anciens activistes impliqués dans les médias et de "Casques blancs", sous prétexte d'arrêter des partisans de l'Etat islamique. L'amnistie promise par le régime, avec le processus de "réconciliation", mène en fait tout droit les potentiels "repentis" entre les mains des Moukhabarat, les terribles services de renseignements syriens. En septembre 2018, une demi-douzaine d'anciens commandants rebelles ayant participé aux négociations sont arrêtés, de même que de nombreuses autres personnes.

La police militaire russe, censée garantir les accords négociés, n'est présente qu'en périphérie des provinces de Deraa et Quneitra. Les milices pro-iraniennes restent bien implantées dans le secteur. Les ex-rebelles devaient être recrutés dans le fameux 5ème corps (organisé par la Russie), et ne pas servir en dehors de leur province d'origine (Deraa). Mais dès septembre 2018, cette clause n'est pas respectée: les ex-rebelles sont censés combattre ailleurs en Syrie, en particulier autour de l'enclave d'Idlib. Ceux qui refusent sont licenciés et doivent alors se soumettre au service militaire classique. Les membres d'organisations civiles ou d'ONG sont également pourchassés par le régime syrien.

Un communiqué inaugural de "lancement" de la Résistance populaire est publié le 15 novembre sur la page Facebook créée par le groupe. La Résistance populaire revendique aussi ce jour-là une première attaque, à Jassim, contre le centre culturel notamment, sur plusieurs officiers. Les opérations du groupe commencent ainsi dès la fin novembre 2018. Le 20 novembre, la Résistance populaire annonce une attaque contre une "milice iranienne" à Kiswa, par un "détachement de sécurité". Le lendemain, un autre communiqué annonce deux blessés dans les rangs adverses. Le 23 novembre, la Résistance populaire annonce avoir tué deux miliciens sur la route entre Jassim et Nawa. Le groupe publie une photo d'un des deux morts, le lieutenant Munal Sulaiman Shash, de Tartous. Précédemment, le groupe avait annoncé avoir tué ou blessé trois membres du régime, dans le secteur de Karak et al-Ghariyah, où les habitants seraient victimes de déprédations de la part de la Sécurité militaire, un des quatre services de renseignements du régime. La Résistance populaire revendiquait aussi l'assassinat de cinq autres personnes, dont un officier du Hezbollah près de Jassim.

Le 25 novembre, une autre position aurait été attaquée à Al-Sanamayn avec RPG et grenades. Il s'agit en fait d'une attaque coordonnée sur plusieurs checkpoints de la localité (une douzaine de tués/blessés). La situation dans le sud reconquis par le régime en juillet reste alors très tendue. Le 7 novembre, le corps de Ghanim al-Jamous, ancien officier de la force de police libre créée par les rebelles à Dael, est abandonné dans les rues de la localité, avec des traces manifestes de torture avant la mort. Jamous avait pourtant participé au processus de "réconciliation", mais cela n'a pas empêché le renseignement de l'armée de l'air de régler ses comptes avec lui. Il n'est pas le seul. Le 3 septembre, Ayham al-Juhmani, ancien commandant du groupe Ahrar al-Nawa dans la ville du même nom (Nawa), est arrêté. Personne ne l'a revu depuis.

Le lieutenant Munal Sulaiman Shash, de Tartous, aurait été l'un des hommes tués lors d'une des premières opérations menées par la Résistance populaire, en novembre 2018.

Des attaques sont revendiquées en décembre à Karak Gharbi (le 4 décembre, contre un checkpoint) et Nafous (27 décembre, contre un bâtiment de la Sécurité politique, un des quatre services de renseignements; celle-ci donne lieu à un premier communiqué avec image, et non en texte sur la page Facebook). Le territoire de la province de Deraa reconquis par le régime est en réalité très fracturé en raison des conditions de la reprise du terrain: si l'armée ou les milices ont repris la zone par la force ou avec une reddition sans condition, la situation est très dure. En revanche, si les rebelles ont négocié leur reddition ou ont accepté un accord de "réconciliation", la situation est meilleure.

La fracture territoriale est donc très nette, localement. Inkhil appartient par exemple à la première catégorie, et la ville est désormais à la merci des forces du régime. Au contraire, à Jassim, les rebelles ont conservé leur organisation et même leurs armes; ce sont eux qui assurent l'autorité locale, avec une présence de la police militaire russe. Mais la Résistance populaire y recrute et y agit aussi, pratiquant les assassinats ciblés...

Le 11 janvier 2019, la Résistance populaire annonce avoir attaqué le QG du renseignement de l'armée de l'air, le plus puissant organe de renseignements du régime, à Karak al Sharqi. Plus tôt dans la journée, un checkpoint avait été attaqué à Ghabaghb, au nord de Deraa (deux morts, trois blessés). Le 15 janvier, le groupe attaque une caserne à Tafas, à l'ouest de Deraa. Le 18 janvier, la Résistance populaire revendique l'attaque devant une mosquée sur le responsable de la ville de Nawa, à l'ouest de Deraa, le colonel Nidal Qouja Ali, qui est blessé et hospitalisé, tandis que trois hommes qui l'accompagnaient sont tués. A Karak al-Sharqi, le drapeau de la révolution syrienne est accroché à la grande mosquée. Des graffitis anti-régime ont été également été retrouvés dans cette localité. Le 26 janvier, la Résistance populaire annonce cette fois-ci avoir frappé à Damas: un officier du Hezbollah, Yahya Abu Qasoura, aurait été visé, sans que l'on puisse recouper l'information.

Le 1er février, une attaque est lancée sur une caserne à l'est de Deraa. Il semblerait que la Résistance populaire parvienne à recruter en raison du mécontentement provoqué par le rétablissement de la conscription par le régime syrien, refusée par beaucoup -30.000 personnes seraient concernées. Le 6 février, le groupe met en ligne une vidéo montrant une attaque à l'IED sur un checkpoint du régime syrien à Namar, qui aurait provoqué trois morts et des blessés. Il s'agit du premier document confirmant visuellement les opérations revendiquées par le groupe, et de la première attaque utilisant un engin explosif improvisé. Des slogans anti-iraniens et anti-Hezbollah sont écrits à Karak. Une attaque avec armes légères et RPG aurait eu lieu sur le bâtiment de la Sécurité militaire à al-Sanamayn, le 6 février également. Le 7 février, un bus transportant 25 combattants de la brigade 112 aurait été ciblé au nord-est de Nawa. Dans la province de Deraa, la défiance est toujours de mise en raison du retour du régime et de l'apparition de ce groupe insurrectionnel...

Petit papier au début de la vidéo: "La Résistance populaire. Mardi 5 février 2019. Bientôt plus...". Capture d'écran de la vidéo du 6 février.

 

Explosion de l'IED.

On sait encore peu de choses sur l'organisation du mouvement, qui reste clandestin et dont le porte-parole du groupe se fait appeler Al-Sief al-Horani (l'épée du Hauran). Présent sur la page Facebook, l'emblème de la formation associe les couleurs de la révolution syrienne à deux carabines Winchester entrecroisées, avec un losange dans un carré, et un cercle plus gros. Les personnages en bas semblent exprimer à la fois la révolte et la souffrance de la population syrienne depuis 2011. On note le fond bleu.

L'emblème rattache la formation à l'Armée syrienne libre (ASL), ce qui est logique puisque le groupe est manifestement composé d'anciens rebelles du sud et des hommes voulant échapper à la conscription du régime. La Résistance populaire lance fréquemment des appels à la population du Hauran sur la page Facebook. Le 22 novembre 2018, par exemple, le groupe rappelle qu'il se bat pour un "Etat civil démocratique, la liberté, l'égalité, la dignité et le respect des droits de l'homme", mais annonce aussi qu'il considère tous ceux qui collaborent à la "réconciliation", avec le régime syrien ou ses alliés étrangers comme des traîtres. Un communiqué fait de même le 3 février 2019.

La page Facebook de la Résistance populaire a été créée le 5 novembre 2018. Elle compte en février 2019 plus de 2.400 "likers". Une autre plus réduite, en forme de blog personnel, vient s'y ajouter. Dès le 16 novembre, le groupe crée aussi une chaîne Telegram pour diffuser ses informations. Le 9 décembre 2018, la page Facebook dénonce des "fakes" envoyés par mail qui reproduisent le style utilisé par la page et qui vise probablement à induire en erreur les partisans du groupe.

Pour l'instant, la Résistance populaire semble opérer avec de petits détachements munis d'armes légères et de RPG. Il y a des "détachements de sécurité" (amniyat) qui utilisent peut-être des armes à silencieux pour les assassinats ciblés? Il est difficile de savoir comment sont pratiquées les opérations en raison de l'absence d'images. La vidéo du 6 février montre que le groupe est capable, en tout cas, de fabriquer et disposer de manière efficace un IED.

Cartographie des attaques revendiquées par la Résistance populaire (cercles noirs). Pour de plus amples détails: https://uploads.knightlab.com/storymapjs/85b9adacbc1593cdd3fd6032ce663195/mlyt-lmqwm-lsh-by-fy-ljbht-ljnwby-fy-swry-2018-2019/index.html  

Selon un site d'opposition syrienne, le régime aurait commencé, à la fin janvier 2019, de libérer des prisonniers de l'Etat islamique capturés lors de la réduction de l'enclave du Golan en août 2018 (wilayat Hauran, ex armée Khalid ibn al-Walid). Le renseignement de l'armée de l'air serait à la manœuvre, ce qui n'est pas anodin. Il aurait ainsi relâché Maher Kanhoush, de la ville de Jabab au nord de Deraa, qui faisait partie du bureau de la hisbah de l'EI; et Youssef al-Nablusi, alias Abou al-Baraa, responsable des cellules clandestines qui commettaient des assassinats ciblés en dehors du bassin du Yarmouk. Au total une trentaine de djihadistes, dont plusieurs cadres, auraient été remis en liberté. L'objectif du régime et double: il s'agit probablement pour lui, selon une tactique éprouvée, de voir ces djihadistes commettre de petites attaques qui justifieraient ensuite des opérations militaires pour débusquer l'insurrection, la Résistance populaire, procéder à des vagues d'arrestations etc. Probablement, aussi, le régime espère que les djihadistes affaibliront la Résistance populaire en recrutant et en s'opposant à celle-ci.

Il reste à voir si la Résistance populaire pourra survivre à des opérations de répression plus dures menées par le régime syrien et ses alliés. Quoiqu'il en soit, le message envoyé par la naissance et l'action de ce groupe est clair: la guerre civile, en Syrie, n'est pas terminée.

Voir:

Jaysh al-Izza: comment l'Armée syrienne libre tente d'exister face aux groupes djihadistes et salafistes

Syrie: Liwa al-Mutasim, le groupe rebelle qui a lié son sort à la Turquie contre le régime d'Assad et les djihadistes

Syrie: la 3eme Légion, rebelles syriens et supplétifs de la Turquie à Afrin

Tous les articles de Matteo Puxton à retrouver en cliquant ici

Des éléments de l'Armée syrienne libre continuent à lutter contre Bachar al-Assad dans la province de Deraa.

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