L'Irak aux mains des milices chiites: l'exemple du Badr

L'Irak aux mains des milices chiites: l'exemple du Badr

Publié le :

Vendredi 05 Octobre 2018 - 15:38

Mise à jour :

Vendredi 05 Octobre 2018 - 16:29
L'Irak souffre de la toute puissance des milices chiites qui imposent leur loi sur des régions entières en toute impunité, parfois avec la bénédiction tacite du pouvoir central. Une mainmise qui profite notamment à l'Etat islamique. Pour France-Soir, Matteo Puxton, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, présente au travers de la 23e brigade de l'organisation Badr les défis qui attendent le pays dans les années à venir.
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Matteo Puxton, édité par la rédaction

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La brigade 23 du Hashd al-Chaabi, liée à l'organisation Badr, illustre bien l'importance du phénomène milicien en Irak depuis 2014, les enjeux politiques liés à la mobilisation populaire (Hashd al-Chaabi), mais aussi le combat difficile des miliciens pour contrer l'insurrection menée par l'Etat islamique depuis trois ans et demi dans la province de Diyala, au nord-est de Bagdad.

L'organisation Badr est l'héritière du Badr, créé par les Pasdarans iraniens (Gardiens de la Révolution islamique) durant la guerre Iran-Irak en tant qu'aile militaire du Conseil suprême islamique d'Irak (CSII), composée d'exilés irakiens et de prisonniers retournés, parfois de force. En 1990, le Badr est actif dans le sud de l'Irak, mais sa retraite en Iran lors de la répression de Saddam Hussein en 1991 le déconsidère aux yeux de Téhéran. L'Iran transforme alors le Badr de force conventionnelle en force clandestine, qui mène des actions de guérilla en 1999-2001 en Irak. En février 2003, les combattants du Badr se regroupent à Souleymanieh, et en mars, déferlent sur les provinces de Diyala et celle voisine de Wasit. Puis, à partir de septembre, après l'invasion américaine, le Badr devient l'organisation Badr, prétend déposer les armes pour se concilier le vainqueur américain, et tente de s'emparer du pouvoir localement chaque fois que cela est possible. En 2005, le Badr obtient le ministère de l'Intérieur: le ministre recrute les membres de l'organisation dans la police, dont des unités spéciales commencent à séquestrer, torturer et tuer des sunnites. Les Américains obtiennent le renvoi du ministre en 2006. L'Iran utilise aussi le Badr pour liquider d'anciens baathistes ou d'anciens membres du régime de Saddam, notamment ceux ayant participé à la guerre Iran-Irak.

Le Badr s'affronte régulièrement au mouvement sadriste (fondé par le chef religieux chiite Mohammad Sadeq al-Sadr), qui l'accuse d'être un valet de l'Iran. Après la mort du fondateur du CSII en août 2009, les relations se tendent entre son fils, qui prend la suite et veut se détacher de l'influence iranienne, et la vieille garde autour d'Hadi al-Ameri. Ce dernier finit par fonder son propre parti en mars 2012, et s'allie avec le Premier Ministre Maliki. En décembre 2011 déjà, ce dernier s'était servi du Badr pour empêcher la province de Diyala, où Ameri est né, d'obtenir un statut fédéral. L'organisation milite pour l'envoi de combattants en Syrie dès janvier 2012. Les premiers indices de présence de combattants irakiens surviennent en octobre.

Drone quadcopter Phantom 4 utilisé par la brigade 23, le 2 septembre.

En juillet 2013, le Badr reconnaît avoir envoyé 1.500 hommes en Syrie. Il coordonne l'effort irakien en Syrie, pour l'Iran, ce qui est d'autant plus facile qu'Ameri est ministre des transports en Irak, ce qui offre certaines facilités. Après la prise de Mossoul par l'Etat islamique, Maliki fait d'Ameri le responsable de la sécurité de la province de Diyala. Le Badr est sur tous les fronts contre l'EI: en juillet 2014 à al-Anbar, en août à Amerli (province de Salahuddine); il nettoie le district de Tuz Kharmato à l'est de Salahuddine, puis Jurf al-Sakhr en octobre, Jalawla et Sadiya dans la province de Diyala en novembre, Dhuluiya à Salahuddine en décembre. Ces combats s'accompagnent souvent d'exactions contre la population sunnite et de destructions matérielles.

En 2014, la brigade 23 est l'une des nombreuses formations militaires de l'organisation Badr intégrées dans le Hashd al-Shaabi, la coalition des groupes paramilitaires chiites. Elle opère dans les provinces de Diyala et Salahuddine. En 2015, l'organisation est la faction la plus puissante de la coaltion. Son chef, Hadi al-Ameri, a non seulement réussi à obtenir le ministère des Transports pour un membre du Badr, mais aussi le ministère de l'Intérieur pour un autre grâce au nouveau Premier ministre Abadi. Le prédécesseur de ce dernier, Nouri al-Maliki, avant de partir, a donc nommé Ameri responsable de la sécurité dans la province de Diyala, comme on l'a dit. L'organisation Badr tient sa force de son contrôle cette province, un cas unique en Irak. En mai, Muthanna al-Tamimi, ancien porte-parole du conseil provincial, membre du Badr, est élu gouverneur de la province de Diyala. Jusqu'ici la province de Diyala, à moitié sunnite, à un tiers chiite, et dont le reste était composé de Kurdes, avait été dominée par les sunnites, qui avait élu un des leurs gouverneur en 2013. Mais la poussée de l'Etat islamique a entraîné l'Union Patriotique du Kurdistan (UPK), qui occupe le nord de la province, à se rapprocher de l'Iran tout proche géographiquement. Le Badr se voit comme le seul interlocuteur pour la sécurité dans la province. En octobre 2017, dans son index des brigades du Hashd al-Chaabi, Aymenn Jawad al-Tamimi classe la brigade 23 comme une unité assurant la sécurité intérieure de la province de Diyala.

La brigade 23 du Badr est effectivement une milice qui se charge surtout de tâches de sécurité dans la province de Diyala, et aussi dans la province de Salahuddine. Elle est commandée par "Amjad" Ahmad Abbas Anbuge. La logistique de la formation est quant à elle sous la responsabilité de Mujahid Ashraf Abbas (il s'agit peut-être de membres de la même famille).

"Amjad" Ahmad Abbas Anbuge, le commandant de la brigade 23. Capture d'écran, vidéo du 3 août.

La brigade 23 utilise sur sa page Facebook l'emblème du Hashd al-Chaabi (voir ci-dessous), auquel est rajouté en-dessous le nom de l'unité (brigade 23).

Un autre emblème que l'on voit apparaître sur les vidéos du groupe reprend l'emblème de la branche militaire de l'organisation Badr, accompagné encore une fois du nom de l'unité (brigade 23).

Autre emblème de la brigade 23 qui la rattache clairement à l'organisation Badr, dont on reconnaît l'emblème de la branche militaire. En bas la mention "Information militaire".

L'organisation Badr reconnaît l'autorité religieuse de l'Iran. La page Facebook de la brigade 23 ne met pas trop en avant l'influence iranienne, toutefois les documents publiés montrent que l'Iran tient une place prépondérante même pour cette unité locale du Badr. Au culte du chef, Ameri, formé par l'Iran, s'ajoutent les portraits de Khomeini et Khamenei, la présence redondante d'Abou Mahdi al-Muhandis, un des hommes clés de l'Iran en Irak, même si le Badr n'oublie pas d'ajouter Ali al-Sistani, l'autorité chiite suprême en Irak.

La brigade 23 du Badr communique via une page Facebook, aimée par plus de 19.000 personnes. D'autres plus anciennes, désormais non alimentées, sont encore en ligne.

La page Facebook, comme toutes les milices chiites irakiennes, rend un véritable culte à ses "martyrs". Le 4 juillet, le commandant de la brigade visite la famille du "martyr" Laith Khalid Mohammed Hamza Al-Tamimi. Le 10 juillet, un poster rappelle les noms de 17 "martyrs" morts pour la libération de Mossoul. Le 4 août, une vidéo fait l'éloge de Fouad Salem, combattant du 6ème régiment décédé. Le 18 août, une autre vidéo rend hommage à Khalil Ibrahim al-Shammari, combattant décédé du 2ème régiment de la brigade. 8 jours plus tôt, le commandant de la brigade 23 était venu visiter la famille du "martyr". Le 9 septembre, une vidéo fait l'éloge de Hassan Nabil Achour, un combattant du 6ème régiment du groupe armé tué au combat.

La brigade 23 prend des initiatives pour la sécurité de la province de Diyala. Le 12 juin, Talib al-Mussawi, chef des opérations dans la province de Diyala, organise une réunion en présence du gouverneur (lié au Badr), Muthanna al-Tamimi, du commandant de la brigade 23, du commandant de la 5ème division irakienne cantonnée dans la province, pour assurer la sécurité au moment de l'Aïd.

Talib al-Mussawi, en noir, à sa gauche, Muthanna al-Tamimi, le gouverneur de la province de Diyala, lié au Badr.

La brigade 23 communique également sur ses fonctions "sociales", comme d'autres milices chiites. Le 2 août, la brigade fournit à ses combattants les documents nécessaires pour percevoir un salaire. Le 28 août, la page Facebook communique de nouveau sur la question des salaires, en raison des changements imposés par le gouvernement irakien. Le 29 août, Talib al-Moussawi, le chef des opérations à Diyala, visite les familles des "martyrs".

L'unité coopère aussi avec d'autres brigades du Badr. Le commandant de la 23e visite, le 18 juin, le QG de la brigade 110 pour des opérations communes contre l'Etat islamique dans les monts Hamrin. La brigade 23 maintient aussi des relations avec l'autre brigade du Hashd al-Chaabi, également du Badr, présente dans la province de Diyala, la numéro 24. Le 8 août, elle présente ses condoléances au chef de cette dernière qui a perdu sa sœur.

La brigade 23 entretient aussi des relations avec d'autres milices pro-iraniennes, en dehors du Badr. Le 8 juin, elle participe au défilé pour la journée al-Quds instaurée par l'Iran. Sur les banderoles, le chef de l'organisation Badr, Ameri, côtoie Khomeini, Khamenei et Ali al-Sistani. Le 24 juin, Talib al-Moussawi et le commandant de la brigade 23 participent aux funérailles des combattants de Kataib Hezbollah (brigades 45 et 46 du Hashd) tués par une frappe aérienne en Syrie, au sud-est d'al-Boukamal. Une photo montre le commandant de la brigade 23 serrer la main d'Abou Mahdi al-Muhandis. Le 14 juin, la page Facebook relaie une vidéo à la gloire de ce dernier.

Journée al-Quds, 8 juin: Ameri, le chef du Badr (à gauche), côtoie Khomeini, Sistani et Khamenei.

La brigade 23 est organisée en sept régiments réguliers, et un régiment de forces spéciales (le 8ème) qui dispose d'ailleurs de son propre emblème. Comme souvent dans les milices chiites, un régiment ne correspond probablement pas à l'unité régulière du même nom, mais est de taille plus réduite. Le 8ème régiment de forces spéciales est commandé par Abou Ahmad al-Tamimi. La brigade 23 dispose aussi d'une section logistique, dirigée par Mujahid Ashraf al-Abbas. Une photo du 5 septembre 2018 montre un véhicule léger iranien Safir armé d'un canon sans recul SPG-9 en service dans la brigade. La brigade 23 utilise des drones quadcopter de type Phantom 4. Sur une photo du 10 juillet, on peut voir un Humvee équipé d'un lance-missiles antichars Kornet. Une photo du 9 juillet montre un fusil anti-matériel iranien AM 50 Sayad 2 de 12,7 mm. Sur une photo du 2 juillet, on peut voir que l'unité aligne des pick-up Land Cruiser modifiés avec renfort de blindage vertical à l'arrière. Il est évident que l'Iran fournit du matériel militaire à la brigade 23. L'équipement individuel des miliciens est plus que disparate: en plus des fusils d'assaut AK, mitrailleuses PKM et lance-roquettes RPG-7, on peut observer aussi un HK MP 5, une mitrailleuse MG 3 et d'autres armes différentes.

Emblème du 8ème régiment de "forces spéciales" (inscription supérieure) de la brigade 23 (inscription inférieure). L'aigle symbolise le courage, comme sur d'autres emblèmes d'unités régulières irakiennes (ICTS, etc).

Dans la seconde quinzaine de juin, les régiments 2, 3, 4, 7 et 8 de la brigade sont dans le secteur de Mutaibijah, à la frontière entre les provinces de Salahuddine et Diyala. Le 18 juin, le commandant de la brigade 23 visite les régiments 1 et 5 de la brigade sur la ligne de front. Le 1er juillet, l'unité tombe sur un repère de l'Etat islamique et découvre notamment des uniformes de l'armée utilisés par le groupe pour ses embuscades ou faux barrages routiers.

Le 3 juillet, la brigade 23 mène une opération dans les monts Hamrin contre l'EI (régiments 6 et 8). Le 11 juillet, le 7ème régiment de la brigade 23 est dans le secteur du barrage Adhaim, pour contrer les incursions des djihadistes. Le 29 juillet, une vidéo montre le 5ème régiment de la brigade en opérations, avec des cadavres de combattants de l'EI. L'opération aurait permis de détruire quatre véhicules et de tuer dix combattants de l'organisation terroriste à la frontière des provinces de Diyala et Salahuddine, dont les corps sont d'ailleurs exposés par le Badr.

Lire aussi - Irak: le retour en force de l'Etat islamique

Début août, la brigade 23 déploie des combattants dans les monts Hamrin pour entraver l'action des cellules de l'EI. Début août, elle participe à une opération contre ces mêmes cellules avec trois autres brigades du Badr (4, 24 et 110, cette dernière à recrutement kurde) au nord-est de la province, autour de Jalawla (la brigade 23 est couplée avec la 110).

Le 9 août, la brigade 23 lance une opération avec l'armée pour débusquer les cellules de l'EI au nord-est de Baquba. Le 18 août, la brigade 23 termine une opération de deux jours contre le groupe terroriste avec l'armée régulière irakienne. En septembre 2018, l'unité a des combattants déployés près de Mutaibijah. Les 5ème et 7ème régiments de la brigade semblent déployés pour des tâches de sécurité dans la province de Salahuddine. Les opérations de ratissage répétées de la brigade 23, seule ou en coordination avec d'autres brigades, ne semblent pas déboucher sur des contacts fréquents avec l'Etat islamique, elles ne permettent pas non plus de débusquer souvent les cellules du groupe, faute de renseignements. La méthode du ratissage semble en fait mal adaptée à l'insurrection mise en œuvre par l'EI depuis plus de trois ans dans la province de Diyala. Le groupe évacue les secteurs ratissés pendant ces opérations avant l'arrivée des miliciens, et les réoccupe probablement ensuite.

Zones d'opérations de la brigade 23 ces trois derniers mois. Elle opère entre les provinces de Diyala et Salahuddine.

La brigade 23 subit aussi des pertes par l'insurrection de l'Etat islamique. Laith Khalid Mohammed Hamza Tamimi, membre du 3ème régiment, est tué le 3 juillet. Khalil Ibrahim Al Shammari, membre du 2ème régiment de la brigade, est tué dans le secteur de Mutaibijah (annoncé mort le 8 août).

La brigade 23 du Badr résume ainsi les difficultés auxquelles doit faire face l'Irak qui sort de la période où l'Etat islamique contrôlait une partie non négligeable du territoire national: revenu à l'insurrection, le groupe profite des fractures de la société irakienne, de la mainmise des milices chiites comme le Badr, appuyées par l'Iran sur des secteurs peuplés pour bonne partie de sunnites, pour perdurer sous un mode insurrectionnel.

Voir aussi:

La 52ème brigade de la mobilisation populaire chiite, milice turkmène pro-iranienne en Irak

La 10e brigade du Badr: comment la mobilisation chiite communique sur les réseaux sociaux

Tous les articles de Matteo Puxton à retrouver en cliquant ici

L'organisation Badr illustre bien la surpuissance des milices en Irak (ici la 23e brigade).


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