Liwa Zulfiqar: des miliciens chiites irakiens au service de Bachar al-Assad

Supplétifs de Damas

Liwa Zulfiqar: des miliciens chiites irakiens au service de Bachar al-Assad

Publié le :

Mardi 22 Mai 2018 - 13:12

Mise à jour :

Mardi 22 Mai 2018 - 15:19
La guerre civile syrienne a été l'occasion pour l'Iran d'étendre son influence au Moyen-Orient, notamment par le biais de milices irakiennes chiites qu'elle a envoyées combattre comme supplétifs du régime de Damas. Matteo Puxton, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, présente en partenariat avec "France-Soir", Liwa Zulfaqir, une milice irakienne qui combat pour Bachar al-Assad.
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Matteo Puxton, édité par la rédaction.

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Les origines de Liwa Zulfiqar remontent à 2013, année où l'Iran mobilise les miliciens chiites irakiens pour secourir le régime syrien en difficulté, alors que le Hezbollah libanais s'engage lui aussi beaucoup plus massivement en Syrie. Le 5 juin, le jour même où le Hezbollah déclare sa victoire lors de la bataille d'al-Qusayr, une page Facebook au nom de Liwa Zulfiqar apparaît sur la toile. Le groupe tire son origine de la première milice irakienne importante à combattre aux côtés du régime syrien, Liwa Abou Fadl al-Abbas, créée à l'automne 2012.

La plupart ses membres et de ses cadres en sont issus. Opérant à Damas, Liwa Zulfiqar, comme Liwa Abou Fadl al-Abbas, comprend des miliciens chiites irakiens des Brigades du Jour Promis de Moqtada al-Sadr, d'Asaib Ahl al-Haq et de Kataib Hezbollah. Les miliciens du mouvement sadriste semblent toutefois les plus nombreux. Il est possible que Liwa Zulfiqar soit issu d'une querelle entre les miliciens chiites irakiens et le régime syrien, et que les premiers aient voulu prendre clairement leur autonomie. Toutefois, les milices chiites irakiennes ont besoin du régime syrien pour disposer d'un armement lourd et de leur approvisionnement avec l'Irak, la rupture n'est donc pas complète.

Illustration postée sur la page Facebook de la brigade.

Philip Smyth précise quelques mois plus tard que Liwa Zulfiqar regroupe en fait les Irakiens préférant combattre sous commandement irakien ou des Pasdarans iraniens, plutôt que du régime syrien. L'unité est donc dominée par les Irakiens mais comprend aussi des combattants libanais du Hezbollah. En septembre 2013, elle n'opère plus cette fois uniquement dans la région de Damas, mais au sud de la Syrie, dans la province de Deraa, où l'un de ses chefs, Abou Hajar, est tué. La milice est peut-être impliquée dans un massacre de prisonniers blessés (des rebelles capturés) en octobre 2013.

Le choix du nom de la formation n'est pas anodin. Zulfiqar est la légendaire épée à deux pointes, qui appartenait au prophète Mohamed (récupéré dans le butin de la bataille de Badr, 624), ce dernier la confiant, selon la tradition, lors de la bataille d'Uhud (625) à son cousin Ali qui avait brisé la sienne sur un casque adverse. Les chiites y voient l'acte symbolique de passage de relais entre le prophète et Ali, d'où son importance, en plus du fait qu'elle symbolise les prouesses guerrières de ce dernier. Le Mahdi, dans la tradition des chiites duodécimains, est censé revenir en manipulant Zulfiqar. L'épée Zulfiqar est un thème très populaire dans le folklore chiite.

Photo d'octobre 2017, page Facebook de la brigade.

Au départ, on a du mal à saisir qui commande la brigade car la propagande ne le dit pas clairement. Parmi les leaders, on trouve: Abou Jafar al-Assad ; Abou Hajar (Fadel Subhi, tué le 16 septembre 2013); Abou Shahed. Depuis la mort d'Abou Hajar, le groupe semble dirigé par Abou Shahed Joubouri, alias Hayder al-Joubouri, qui s'était déjà fait une réputation dans Liwa Abou Fadl al-Abbas. Le commandant militaire de Liwa Zulfiqar en Syrie, bras droit d'Hayder al-Joubouri, est Abou Mahdi al-Kanani. Abou Battar Mujahid semble être le commandant militaire, en 2016, pour les effectifs déployés en Irak (Bagdad).

En janvier 2014, Liwa Zulfiqar participe à l'offensive du régime dans le Qalamoun, au nord-est de Damas. Elle est accusée d'avoir commis un massacre près de Nabek, tuant 35 personnes. D'autres sources l'accusent d'avoir massacré près de 150 personnes durant cette campagne. De fait, la milice fait partie de ces groupes créés en 2013 à partir des premières formations irakiennes existantes en Syrie, qui se battent surtout dans le sud de Damas, près du sanctuaire de Sayyida Zaynab, non loin de l'aéroport international de Damas (ce qui facilite la liaison avec l'Irak). A l'été, Liwa Zulfiqar combat à Mleha, dans la Ghouta orientale, aux côtés d'autres milices irakiennes. Liwa Zulfiqar aurait renvoyé des combattants en Irak après la percée de l'Etat islamique en Irak (EIIL) et au Levant, devenu ensuite l'Etat islamique (EI), dans le nord du pays en juin 2014. Dès la fin de l'année 2014, au moment où la situation se stabilise en Irak, la brigade repart toutefois combattre en Syrie. En décembre, l'unité est au front dans le quartier de Jobar, en périphérie nord-est de Damas.

En 2015, plusieurs sources affirment que Liwa Zulfiqar aurait inclus des combattants afghans chiites hazaras réfugiés en Iran, avant que ceux-ci ne disposent de leur propre formation, Liwa Fatemiyoun. En mars, la milice est déployée dans la province de Lattaquié. En novembre, Liwa Zulfiqar aurait participé à l'offensive du régime syrien dans le nord de cette province. La brigade aurait aussi combattu à Zabadani, près de la frontière libanaise, au nord-ouest de Damas. Elle aurait même eu des combattants assiégés dans Jisr al-Shoughour au moment où les rebelles étaient sur le point d'emporter la ville située dans la province d'Idlib. On voit donc qu'elle est loin de se cantonner à la défense des sanctuaires chiites, et notamment celui de Sayyida Zaynab à Damas...

En 2016, un document attribue un effectif de 2.000 hommes à Liwa Zulfiqar. En Irak, ses miliciens auraient surtout combattu à Tikrit, Baiji et Jurf al-Sakhr. En juin, Liwa Zulfiqar combat de nouveau à Zabadani. Ce même mois, une publication du groupe sur la page Facebook indique que la brigade aurait été formée en octobre 2012, ce qui est étonnant car la page de la formation n'est apparue que le 5 juin 2013; c'est en revanche le moment où naît Liwa Abou Fadl al-Abbas, formation d'où vient Liwa Zulfiqar, ce qui explique peut-être ce discours. La brigade coopèrerait avec une milice du régime, les Léopards de Homs, liée au réseau de l'association al-Bustan du fameux Rami Makhlouf, un proche de Bachar al-Assad. Cette dernière contrôle les forces Dir' al-Watan, créées entre le milieu de l'année 2015 et l'automne, pour consolider le contrôle du régime dans la région de Damas. C'est en réalité une couverture pour l'engagement de miliciens chiites irakiens sous l'égide du régime syrien, afin de rendre un peu moins visible la contribution de ces derniers à la défense du régime. Les forces Dir' al-Watan comprennent des Syriens, mais leur propagande omet de mentionner qu'elles sont étroitement associées à des miliciens chiites irakiens. Hayder al-Joubouri en est le commandant militaire, et Liwa Zulfiqar, via le profil Facebook de son porte-parole, évoque des opérations conjointes entre les deux formations. Avant même la naissance de Dir' al-Watan, l'unité chapeautait dès mai 2015 une autre milice composée de Syriens, Liwa Salah al-Din al-Ayyubi, qui passe elle aussi sous cette ombrelle des forces Dir' al-Watan par la suite.

Sur le profil Facebook du porte-parole de Liwa Zulfiqar, une illustration reprenant le portrait de Hayder al-Joubouri, le chef de l'unité et l'emblème des forces Dir'al Watan, atteste de la collaboration des deux formations à Zabadani.

Avec l'année 2017, en janvier, Liwa Zulfiqar est envoyée en renfort pour défendre la base T4/Tiyas, menacée par l'avance de l'EI qui a repris Palmyre au mois de décembre 2016. Elle est également sur le front de Barada au nord de Damas. En mai, la milice combat dans le quartier de Qaboun à Damas. Liwa Zulfiqar participe à l'offensive du régime dans la Badiyah, en direction du camp d'al-Tanaf à la frontière jordanienne où les Américains encadrent des rebelles syriens. La milice aurait absorbé une autre milice irakienne née en Syrie, Liwa Assad Allah al-Ghaleb, dirigée par Abdullah Shabani. Une source rebelle place la base de Liwa Zulfiqar à Sayyida Zaynab, au sud de Damas, ce qui est confirmé par les publications de la page Facebook de l'unité.

En janvier 2018, Liwa Zulfiqar combat sur le front d'Abou Douhour à Idlib. Des photos postées par la page Facebook de l'unité montrent que la brigade participe à l'offensive contre la poche de la Ghouta orientale, ce qui est confirmé par un message sur la même page. Cela contredit les déclarations de certains organes de propagande du régime syrien qui affirment que l'offensive n'est menée que par des unités syriennes, ce qui n'est pas le cas. Bien que la page Facebook du groupe ne le confirme pas pour l'instant, des sources font état de la participation de Liwa Zulfiqar à l'offensive contre le camp du Yarmouk, essentiellement tenu par l'EI, en avril 2018: le chef de la brigade y aurait peut-être trouvé la mort, mais des sources pro-régime indiquent qu'il aurait été légèrement blessé et qu'il se remet rapidement.

L'emblème le plus récent apparaissant sur la page Facebook de Liwa Zulfiqar montre un cercle, avec à l'intérieur, sur fond vert, le dôme doré de Sayyida Zaynab, avec juste en-dessous deux épées Zulfiqar entrecroisés. Au-dessus du dôme est écrit "Résistance islamique" et en-dessous le nom de la formation. L'emblème ressemble fortement à celui de Liwa Abou Fadl al-Abbas, ce qui n'est guère étonnant vu l'historique de la formation.

Liwa Zulfiqar reconnaît a priori l'autorité religieuse de l'Iran (wilayat al-faqih). La photo de couverture de la page Facebook montre le dôme doré de Sayyida Zaynab, entouré de nuages, et de part d'autre d'une épée Zulfiqar. En haut on retrouve l'inscription "Résistance islamique", ce qui rattache la milice à "l'axe de la résistance" chapeauté par l'Iran, avec le nom de la formation, Liwa Zulfiqar, qualifié de "défenseur des lieux saints". En haut à gauche apparaît le portrait d'Ali Khamenei, le guide suprême iranien, et en haut à droite, celui de Mohammad Mohammad Sadeq al-Sadr, le père de Moqtada al-Sadr, ce qui montre que la milice se rattache encore au courant sadriste dont elle est en partie originaire. Un poster de juillet 2017 avec des martyrs de la brigade (dont Abou Hajar), sur le même modèle, comprend les portraits d'Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah libanais, et de Bachar al-Assad.

La propagande se fait via une page Facebook, dont le titre proclame que Liwa Zulfiqar défend les lieux saints (chiites) en Irak et au Sham (Syrie). La page Facebook est restée inactive entre octobre 2014 et mai 2016; depuis les publications sont assez espacées. Liwa Zulfiqar ne semble pas présent sur d'autres réseaux sociaux.

Défilé des membres de Liwa Zulfiqar à Sayyida Zaynab, au sud de Damas, avril 2017. Devant le drapeau, Abou Mahdi al-Kanani, le chef militaire de la formation.

La page Facebook montre peu d'éléments à proprement parler militaires. Les miliciens de Liwa Zulfiqar sont armés de fusils d'assaut AK, de mitrailleuses PKM, de lance-roquettes RPG-7. Une photo de 2014 montre que le groupe dispose de fusil anti-matériel iranien AM 50 (12,7 mm), celle de 2015 à Lattaquié d'un fusil anti-matériel M99 Zijiang. L'armement lourd est fourni par le régime syrien; le groupe dispose de technicals.

Irakiens chiites, ils se sont enrôlés dans Liwa Zulfaqir pour se battre pour Assad en Syrie.

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