Malhama Tactical: interview exclusive d'Abou Salman Belarus, chef des instructeurs de djihadistes

Exclu France-Soir

Malhama Tactical: interview exclusive d'Abou Salman Belarus, chef des instructeurs de djihadistes

Publié le :

Vendredi 14 Septembre 2018 - 19:03

Mise à jour :

Lundi 17 Septembre 2018 - 15:28
En exclusivité en France, Matteo Puxton a pu interviewer pour France-Soir le responsable du groupe djihadiste Malhama Tactical. Le gradé explique comment lui et ses hommes opèrent et forment les troupes de certains des principaux groupes djihadistes combattant en Syrie. Un témoignage rare.
©DR
PARTAGER :

Matteo Puxton, édité par la rédaction

-A +A

MAKING-OFF. Pour le portrait de Malhama Tactical (voir lien ci-dessous) que j'ai écrit pour France-Soir, j'ai procédé comme je le fais régulièrement depuis que j'écris sur le conflit syrien pour ce journal. Ma méthode consiste à rassembler le maximum d'informations disponibles en source ouverte sur le groupe étudié. Pour cela, je procède d'abord à la collecte de tous les articles spécialisés disponibles sur le sujet, non biaisés évidemment, que je confronte et critique. A ce premier ensemble, j'ajoute une étude la plus exhaustive possible de la présence du groupe étudié en ligne, notamment sur les réseaux sociaux, à travers les documents publiés -textes, photos, vidéos, etc.

Dans le cas de Malhama Tactical, ce travail permet d'obtenir un portrait assez complet de l'unité. Toutefois, pour préciser certains points, il reste une autre possibilité: contacter directement la formation, lorsque celle-ci est présente sur les réseaux sociaux.

A lire- Malhama Tactical: les instructeurs mercenaires des djihadistes

J'ai donc écrit au compte Twitter qui se présente comme celui d'Abou Salman Belarus, le chef de Malhama Tactical depuis mai 2017. Etant face à des djihadistes russophones, j'ai utilisé pour un premier contact l'anglais, dans l'idée que cette langue était peut-être maîtrisée ou susceptible de faciliter l'échange. Effectivement, un premier interlocuteur m'a répondu en anglais, et a accepté de répondre aux questions que j'ai envoyées, toujours en anglais.

Les réponses à ces questions suivent, en rafale, mais cette fois en russe, ce qui laisse penser, comme souvent, que derrière la personne qui tient le compte et répond au premier message, une cellule médiatique ou du moins d'autres personnes sont consultées pour répondre à ce type de demandes, procédé que j'ai déjà rencontré sur d'autres groupes non djihadistes également. Voici donc l'échange que j'ai eu avec le compte Twitter Abou Salman Belarus, que j'assortis de quelques commentaires. D'aucuns reprochent souvent l'absence "de terrain" dans certaines analyses: de telles interviews conduites à distance montrent qu'il est possible d'en tirer des renseignements intéressants, beaucoup plus profitables qu'une expérience de terrain parfois trop biaisée.

Rappellons que Malhama Tactical est une formation djihadiste spécialisée dans l'instruction d'autres combattants. Créé en 2016, ce groupe a combattu aux côtés de Jabhat Fateh al-Sham, le premier successeur du front al-Nosra, et de ses alliés comme le Parti islamique du Turkistan (PIT), qui lui se revendique d'al-Qaïda. Nous sommes donc bien en présence d'un groupe djihadiste, ici proche d'Hayat Tahrir al-Cham (HTC, groupe djihadiste anciennement affilié à al-Qaïda, NDLR), la faction djihadiste dominante dans l'enclave tenue par les rebelles et les djihadistes au nord-ouest de la Syrie.

L'interview:

Matteo Puxton: Depuis un an et demi, vous formez des combattants issus de groupes djihadistes proches d'Hayat Tahrir al-Cham, voire les combattants d'HTC eux-mêmes. Vous avez parfois combattu à leurs côtés. Pouvez-vous nous expliquer votre position par rapport à ce groupe?

Abou Salman Belarus: Nous entraînons à la fois Hayat Tahrir al-Cham et le Parti islamique du Turkistan (PIT), mais aussi d'autres groupes comme Ajnad al-Kavkaz et Jaysh al-Izza et d'autres groupes encore. Tout cela se fait gratuitement, nous ne faisons pas payer nos formations.

> Commentaire: Malhama Tactical entraîne à la fois les combattants d'Hayat Tahrir al-Cham et de ses alliés proches, comme le Parti islamique du Turkistan et Ajnad al-Kavkaz, un groupe dominé par des Nord-Caucasiens qui n'a plus guère d'activité militaire depuis l'automne dernier, mais aussi Jaysh al-Izza, un groupe basé à Lataminah au nord de la province de Hama qui se rattache plutôt à l'Armée syrienne libre.

Lire: Le Parti islamique du Turkestan, bras armé ouïghour d'al-Qaïda en Syrie

MP: Je crois avoir compris que cet été, vous avez entraîné un grand nombre de combattants notamment des Iraniens sunnites qui combattent avec HTC, et peut-être d'autres combattants étrangers présents dans la région d'Idlib. Pouvez-vous confirmer ces observations?

ASB: Oui, nous avons formé beaucoup de combattants d'Hayat Tahrir al-Sham, parmi eux il y avait des combattants iraniens et d'autres nationalités.

> Commentaire: Malhama Tactical confirme avoir entraîné des combattants sunnites iraniens, probablement ceux du Mouvement des Immigrants de l'Iran sunnite, un groupe de combattants iraniens proches d'HTC. Des combattants allemands semblent également en avoir bénéficié.

MP: Depuis l'an passé, vous avez combattu l'Etat islamique, qui a cherché à s'implanter dans les zones tenues par Hayat Tahrir al-Cham dans le nord de la province de Hama et la province d'Idlib. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous oppose à l'Etat islamique, pourquoi sont-ils vos ennemis?

ASB: Nous avons toujours combattu l'Etat islamique car ils sont le mal, ils tuent des innocents, ils sèment le chaos partout. Ils veulent ruiner et dépouiller la révolution contre le régime. Nous avons combattu contre l'EI à Hama aux côtés d'Hayat Tahrir al-Sham et sans une seule perte. Nous les avons éradiqués.

> Commentaire: Malhama Tactical a participé l'automne dernier aux combats menés par HTC contre les tentatives de l'EI de s'installer au nord-est de Hama. Les combats ont été particulièrement violents entre djihadistes, avec de nombreuses exécutions sommaires.

MP: Il apparaît aussi que vous avez formé plusieurs groupes de combattants qui ont mené récemment des opérations inghimasi contre les forces du régime syrien dans la montagne turkmène et les secteurs voisins de la province de Lattaquié. Hayat Tahrir al-Cham a récemment fait la publicité de ces "bandeaux rouges", ses troupes d'élite, qui, si j'ai bien compris, sont formés par vous. Formez-vous actuellement les "bandeaux rouges" d'HTC? Pouvez-nous en parler?

ASB: Le projet des "Asaib al-Mawt" ou "bandeaux rouges" est l'un des plus complexes entrepris par notre groupe, nous les entraînons constamment, il s'agit d'un groupe spécial capable d'opérer derrière les lignes ennemies, de collecter des informations, d'opérer des destructions et des sabotages, et d'aider les autres combattants sur le front à des moments critiques. Nous avons encore beaucoup de travail à faire, nous sommes en train de les entraîner et de les préparer au combat.

> Commentaire: Malhama Tactical forme donc bien les "bandeaux rouges", les troupes spéciales d'Hayat Tahrir al-Cham, probablement destinées à mener des opérations inghimasi comme celles que l'on peut voir depuis juin dans la montagne turkmène.

Voir- Bataille de Raqqa: les inghimasiyyi, les troupes de choc de l'Etat islamique

MP: J'ai été frappé, en étudiant vos productions, images et vidéos, du grand nombre de lance-roquettes monocoups dont vous disposiez lors des raids que vous meniez au nord-ouest d'Alep en 2017 (RPO-A Shmel notamment). D'où proviennent ces lance-roquettes, est-ce de la ghanima (butin pris sur l'ennemi, NDLR) sur le régime syrien ou les obtenez-vous par d'autres moyens?

ASB: Les lance-roquettes monocoups sont une arme facilement disponible ici, la plupart ont été récupérées; les Shmel ont été pris sur le front de Lattaquié, comme trophées. Ils sont très compacts et faciles à utiliser.

Il arrive aussi que des rebelles en aient obtenu de pays occidentaux qu'ils ont ensuite vendus, et nous les achetons parfois lorsqu'ils apparaissent sur le marché.

> Commentaire: Les dires de Malhama Tactical confirment ce que l'on savait déjà: les lance-roquettes jetables, comme les Shmel, viennent du butin fait sur les forces du régime syrien. On note toutefois que le groupe reconnaît acquérir d'autres modèles sur le marché noir, très florissant car effectivement certaines groupes rebelles revendent des armes. Ce qui explique que des djihadistes récupèrent certains armements, et démonte le canular selon lequel les Etats occidentaux armeraient les djihadistes.

MP: Merci pour vos réponses. J'ai une question supplémentaire à propos de votre réponse à la première question. Vous offrez un entraînement et d'autres formations gratuitement, sans exiger de paiement de la part d'Hayat Tahrir al-Cham, du Parti islamique du Turkistan et des autres groupes? Ils vous contactent, s'inscrivent pour être formés?

ASB: Oui, sans aucun paiement. Nous sommes venus ici pour aider la révolution contre le régime. Nous ne voulons pas de paiement.

MP: Donc les groupes qui sont intéressés répondent à vos vidéos où vous annoncez "Il va y avoir une formation spécialisée sur la mitrailleuse PKM, ou le RPG-7", et vous les prenez pour l'entrainement?

ASB: Oui, ceux d'HTC et du Parti islamique du Turkistan, et d'autres groupes. Mais nous entraînons de manière continue, quoiqu'il arrive, les combattants d'Hayat Tahrir al-Cham.

> Commentaire: Malhama Tactical a botté en touche dans la première question sur ses rapports avec HTC. Toutefois, ces dernières réponses montreraient que les combattants de ce groupe bénéficieraient d'un traitement privilégié puisque les instructeurs en formeraient de manière continue. Il y aurait donc un lien plus fort entre Malhama Tactical et Hayat Tahrir al-Cham qu'avec les autres formations.

Lire aussi:

Des Famas en Syrie, preuve que la France arme les islamistes?

Neuf mois après sa défaite, l'Etat islamique est de retour à Raqqa

Exclu - Syrie: la guerre des ombres entre les groupes djihadistes à Idlib (1/4)

 

Tous les articles de Matteo Puxton à retrouver en cliquant ici

Abou Salman Belarus (à g.) répondant à un reporter Turc, récemment.


Commentaires

-