Un rhume, une quinte de toux qui perdure, un mal de tête lancinant ? Désormais, pour en venir à bout, la case médecin ne sera plus un passage obligatoire. Mardi matin, dans une officine parisienne, la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, a dévoilé la liste des 217 médicaments qui pourront dès maintenant être situés devant le comptoir, en libre accès.
Libre accès et non libre-service, précise le décret publié hier au Journal officiel : la nuance est grande. « Si c’était du libre-service, le patient pourrait acheter trente boîtes de paracétamol sans que le pharmacien n’ait à y redire », souligne Alain Jayne, secrétaire général de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF).
Le dernier mot du pharmacien
Le pharmacien gardera donc son rôle essentiel de conseiller, notamment pour éviter toute surdose ou interaction médicamenteuse, et devrait pouvoir aller jusqu’au refus de vendre des médicaments s’il juge le danger trop grand.
Le décret ministériel va même plus loin : « Peu à peu, les pharmacies vont pouvoir, si le patient les y autorise, connaître les traitements antérieurs ou en cours au travers du dossier pharmaceutique, que les pharmaciens sont en train de développer. » Les médicaments devront être placés à proximité du comptoir, dans un espace distinct de celui des autres produits, et accompagnés de fiches signalétiques sur les dangers et les contraintes à respecter.
Automédication et conséquences
Les objectifs de Roselyne Bachelot sont donc clairs : accroître la concurrence entre les pharmacies et les médicaments à prix libres, « pour proposer des produits au meilleur prix », et encourager l’automédication des Français.
Une pratique qui pourrait, à terme, permettre de réduire le trou de la Sécurité sociale sans passer par des mesures plus restrictives, comme le déremboursement des traitements des maladies de longue durée. En revanche, « hors de question » pour la ministre d’envisager un jour la vente en libre-service dans les supermarchés, comme le souhaitait ardemment le célèbre Michel-Édouard Leclerc.
« Cela reste des médicaments pour lesquels le conseil pharmaceutique est primordial », estime-t-elle. Un observatoire des prix sera par ailleurs instauré pour mesurer l’impact sur le pouvoir d’achat des Français.
Et si la liste actuelle pour le libre accès, concoctée par l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), comporte quelque 217 médicaments (dont certains sont homéopathiques ou à base de plantes), la marge est encore grande. Il existe en effet près de 3.000 produits d’automédication actuellement. Les pouvoirs publics envisagent donc d’allonger progressivement la liste.
Alors désormais, si les Français n’ont pas la patience d’attendre un rendez-vous chez le médecin pour arrêter de fumer, pour une diarrhée ou encore pour un problème dermatologique, ils pourront se payer le luxe… d’avoir le médicament à portée de main.
Interview – Claude Bougé, directeur général adjoint du Leem (Les Entreprises du médicament)
FRANCE-SOIR. Avez-vous fait une étude concernant la probable augmentation des ventes de médicaments en libre accès ?
Claude Bougé. Nous n’en savons strictement rien. Nous savons que le libre accès est une revendication des patients en France et en Europe. Nous n’avons pas fait cela dans un registre de part de marché. Pour une grande partie des affections courantes, il est plus simple de demander à son pharmacien. A Paris, on trouve souvent des médecins, mais ce n’est pas le cas en province. C’est un service de plus pour les patients, avec une originalité : la concurrence.
Les médicaments seront très proches du client, sur le comptoir. Quelles seront les sécurités mises en place contre le vol ?
Sous quelle forme seront ces sécurités, je ne sais pas. On le verra à l’expérience. Là, on ne compte pas en années, mais en mois ou en semaines. Cela devrait être rapidement mis en place.
Est-ce que le Leem a participé à la création de cette liste ?
Nous avons été associés de très près à la création de la première liste. C’est une liste de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (l’Afssaps), élaborée à partir de critères d’utilité publique. Nous espérons le succès de cette liste et surtout le développement de la seconde étape, avec plus de produits sur le comptoir, toujours sous le conseil des pharmaciens.
La troisième étape sera-t-elle la mise en vente des médicaments en grande surface ?
Est-ce que le marché est mûr pour se déplacer dans des espaces dédiés dans les supermarchés ? Il n’y a aucune raison d’aller jusque-là. Nous saluons l’action du gouvernement, tout en restant dans un réseau sécurisé et dédié. Nous ne souhaitons vraiment pas aller en grande surface. L’objectif n’est pas de vendre sans le pharmacien. Je pense que ce n’est pas justifié en France. Pourquoi faire cela, alors que nous avons près de 23.000 officines qui jouent le rôle de service de proximité.
Entretien - Dr Laqueille, chef du service d’addictologie de l’hôpital Saint-Anne à Paris
Parmi la liste des médicaments en libre accès depuis hier, certains peuvent s’avérer dangereux sans conseils. Gare aux corticoïdes, antihistaminiques ou dérivés morphiniques.
FRANCE-SOIR. Certains anti-inflammatoires à base de cortisone sont désormais en libre accès. Existe-t-il des risques pour le consommateur ?
Dr Laqueille. En ce qui concerne les corticoïdes : attention danger ! Les effets anti-inflammatoires peuvent masquer les véritables causes et au final, retarder les traitements. Quand il n’y a pas de doute quant au diagnostic, cela ne pose pas de problème, mais l’automédication peut cacher des symptômes. Le rôle du pharmacien est donc nécessaire.
Cette liste de médicaments comporte-t-elle des produits dangereux ou pouvant rendre dépendant ?
J’avais peur de voir sur cette liste des produits comme la codéine, la codéthyline ou la pholcodine, qui sont des dérivés de la morphine [issue de l’opium]. Certains en contiennent, mais les produits sont très peu dosés. Ce qui les rend sans incidence. Les antihistaminiques concernés ne sont pas assez forts pour être utilisés par les toxicomanes, en revanche je me pose de nombreuses questions concernant le dimenhydrate, contre le mal des transports. Nous avons eu une « épidémie » assez marquée de toxicomanes dépendants à cette gamme de produits. Cela rentrait dans le cadre d’une polytoxicomanie. Le gros problème est l’accès au produit qui est, ici encore, facilité.
Presque un quart des médicaments de la liste sont des substituts nicotiniques. Votre travail est-il alors facilité ?
Une difficulté d’un autre ordre apparaît avec les nombreux patchs ou gommes de nicotines proposés. Beaucoup de patients arrivent dans mon service en disant que ça ne marche pas pour eux. Cependant souvent, ils l’ont juste mal pris. L’accès facilité est utile, mais il est nécessaire que quelqu’un les informe. C’est un peu la limite de l’automédication, qui peut parfois disqualifier les traitements.
Pensez-vous que cette liste de médicaments en libre accès est cohérente ?
Certains de ces produits ne sont même pas dans le Vidal, le dictionnaire médical des produits. Cette liste est un peu un « fourre-tout ». Elle comprend beaucoup de produits mineurs, qui peuvent soigner des affections courantes, mais aussi certains patients ayant besoin psychologiquement d’un « épisode pharmaceutique ».
Claude Barouck, membre du bureau national de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France :FRANCE-SOIR. Cette mesure est-elle une bonne idée ?
Claude Barouck. La pharmacie est un lieu sécurisé pour le médicament. Qu’il soit devant ou derrière le comptoir, l’important est qu’il soit sous la surveillance du pharmacien, qui conseille ses clients. J’avoue cependant que la sécurité absolue résidait dans le fait que les médicaments étaient derrière le comptoir. Je pense que cette mesure répond à une réalité, car les gens pratiquent souvent l’automédication et demandent conseil à leur pharmacien. Les consommateurs ont changé et il fallait adapter cette mesure au désir des consommateurs. Ça leur permet d’avoir une meilleure lisibilité des prix, c’était nécessaire.
Peut-il y avoir des risques pour la santé du client ?
Avec la circulation de l’information les gens pensent connaître beaucoup de choses sur la médecine et sont davantage acteurs de leur santé. Il est donc important de mettre à disposition de la documentation de manière que les personnes qui se servent elles-mêmes soient amenées à être plus vigilantes. Si un patient est déjà traité pour sa tension, son diabète ou une maladie chronique, il devra systématiquement demander conseil si jamais il a un rhume, un herpès ou un mal de tête, dans la mesure où il prend déjà un médicament. Sinon, il prend le risque de subir des effets secondaires à cause de l’interaction entre des médicaments qui ne doivent pas être pris en même temps. C’est pourquoi il faudra être très vigilant.
Cette mesure va-t-elle influer sur l’économie des pharmacies ?
Il ne faudra pas que les pharmacies tombent dans un système quantitatif et que des promotions apparaissent. Cette mesure vise à installer une libre concurrence pour faire baisser les prix, mais on ne veut pas voir de promotions du type « une boîte gratuite pour deux achetées ». Le médicament n’est pas un produit comme un autre.
Pourra-t-on acheter des médicaments comme on le voudra ?
Déjà, le contenu d’une boîte de médicaments à risque est limité, afin que l’on ne meure pas même si on avale tout son contenu. C’est du devoir du médecin de refuser de vendre un médicament s’il a des doutes sur l’utilisation que pourrait en faire le client. Il doit vérifier pourquoi un client souhaite se procurer un médicament, mais il est vrai que cela sera difficile si le client se sert lui-même. C’est pour ça que le dialogue entre pharmacien et client est très important. D’un autre côté, cela permet de guérir certains maux sans avoir à passer par la case médecin.


Ajouter un commentaire