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Enquête - Familles, avocat et procureur général regroupent les dossiers des disparus de L'Isère

Isabelle Horlans, le mercredi 16 juillet 2008 à 04:00

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Neuf affaires criminelles non élucidées, plus une autre, résolue, qui pourrait recéler des indices négligés. Les gendarmes de Grenoble et de Rosny-sous-Bois s’attellent à une mission tentaculaire, unique en France.
Martine Valdès-Boulouque, procureur général de Grenoble, ne s’est pas arrêtée à sa prise de décision, particulièrement courageuse.
 
Depuis qu’elle a autorisé le regroupement des dossiers d’enfants disparus ou tués en Isère entre 1983 et 1996 et qu’elle a initié la création de la cellule Mineurs 38, le magistrat s’investit aux côtés des enquêteurs. Ainsi, le 7 juillet, elle s’est associée au lieutenant-colonel Ragot, patron de la section de recherches à la gendarmerie, pour lancer un appel à témoins et annoncer la mise en place d’un numéro vert et d’une adresse e-mail.
 
La cellule 38, que rejoignent des analystes de l’Institut de recherches criminelles de Rosny-sous-Bois, va reprendre, pièce par pièce, neuf affaires concernant cinq filles et quatre garçons âgés de 5 à 16 ans. Certaines, frappées par la prescription, ont obligé Mme Valdès-Boulouque à rouvrir des enquêtes préliminaires en mai – procédure rarissime, surtout en l’absence d’éléments nouveaux. Le meurtre de Rachid Bouzian, 8 ans, a été associé aux neuf énigmes, car l’homme qui l’a tué, pourtant décédé, intéresse fortement la nouvelle cellule d’investigation.

« Travailler aussi sur les enlèvements ratés »

A la base de cette première nationale, un couple professionnel hors du commun : l’avocat Didier Seban et la juriste criminologue Corinne Herrmann. Un Parisien et une Alsacienne qui ne redoutent ni la charge de travail que représente l’étude de dossiers parfois vieux de vingt ans, ni la défiance des magistrats, quand ce n’est pas le rejet sans appel de leurs suggestions.
 
A Grenoble, ils ont réussi, après cinq années à encaisser des rebuffades : « Il y a trop de similitudes entre les dossiers pour qu’on ne les approche pas globalement, explique Corinne Herrmann. Il y a une unité de lieu – souvent au pied d’HLM dans des cités populaires – de temps, parfois de mode opératoire, plusieurs victimes sont d’origine nord-africaine, les corps retrouvés portent des traces de strangulation et ont été découverts près des lieux de leur disparition. »
 
Autre piste à explorer avec les techniques d’enquête modernes et les fichiers : les enlèvements d’enfants qui ont échoué. « Ceux qui ont pu échapper à un pervers sont les mieux placés pour donner des informations. C’est d’ailleurs ainsi que Michel Fourniret a été arrêté, » rappelle Me Seban.

Numéro vert : 0800 002 032

Adresse mail : mineurs38@orange.fr
 

Corinne Herrmann, tombeuse d’Emile Louis et autres serial killers :

Juriste, profiler, enquêtrice acharnée, analyste diplômée en criminalistique, Corinne Herrmann traque les tueurs en série et exhume les vieux dossiers.
 
A 46 ans, Corinne Herrmann a déjà mené plusieurs vies à fond les ballons. Il y a d’abord eu l’adolescence en Alsace, des années à panser des plaies familiales. Il y a eu les cours aux Arts Déco, le milieu ouaté de la mode, qu’elle a vite fui. Sa maîtrise de droit des affaires et un DESS lui ont permis de réorienter sa carrière : quatre ans à développer des réseaux de franchises. En 1992, elle trouve sa voie au cabinet du pénaliste parisien, Me Gonzalez de Gaspard.
 
Il défend alors deux « célébrités » : Pierre Chanal, suspecté d’avoir fait disparaître des appelés et un civil à Mourmelon, et Francis Heaulme, « le routard du crime ». « J’ai croisé le regard d’Heaulme lors d’un procès à Metz et je me suis dit : là, il y a un truc que je ne connais pas », dit-elle. Le « truc » se niche dans la façon d’être et d’opérer. Corinne Herrmann veut en savoir plus — tout, si possible. Elle s’immerge dans le mal absolu, l’univers des tueurs en série, se forme auprès de profilers américains, canadiens, sud-africains, et décroche son diplôme au Centre international des sciences criminelles et pénales de Paris.

De l’Yonne à l’Isère

Entre-temps, elle s’est attelée au mystère des disparues de l’Yonne, parce qu’elle ne supporte pas l’idée « qu’on lâche l’affaire ». « Je ne comprends pas que l’on rende un non-lieu lorsqu’un enfant disparaît. C’est scandaleux.
 
Les juges saisis peuvent effectuer des actes d’instruction, pendant vingt ans s’il le faut, pour que le dossier reste ouvert ! » Corinne consolide le lien établi par un gendarme entre sept handicapées et le chauffeur de car qui les véhiculait. « Quand on évoquait la thèse du tueur unique, on nous prenait pour des doux dingues, se souvient-elle. Ça m’empêchait de dormir. Les aveux d’Emile Louis nous ont rendus crédibles. D’autres parents sont venus nous voir. » Elle dit « nous », car depuis son entrée au cabinet Seban, elle n’est plus seule : « Didier croit en ce que je fais, il me donne les moyens d’enquêter, de monter des dossiers. »
 
Depuis cinq ans, elle porte à bout de bras celui des disparus de l’Isère – « là, je n’ai que des enfants » – et celui des disparues de Saône-et-Loire – « là, je n’ai que des jeunes filles ». L’emploi du « je » en dit long sur son investissement, qui stupéfie les clients de Me Seban. Seule ou avec son patron, elle retourne sur les lieux, refait l’enquête, s’imprègne de la personnalité du disparu, de sa famille. « Je l’ai fait pour Estelle Mouzin et Jeanne-Marie Desramault (NDLR, une des victimes de Fourniret). J’ai besoin de sentir les choses. Dans la région grenobloise, notre travail a convaincu le procureur général, à l’initiative de la cellule Mineurs 38. »
 
Au printemps, elle a passé deux mois à observer Michel Fourniret. Chaque jour, sans faillir, pour tenter de percer ses silences, parce qu’elle est persuadée qu’il a commis d’autres assassinats que ceux qui lui ont valu condamnation ou mises en examen. Elle n’a rien dit, l’a juste regardé et a pris des notes. Son travail s’arrête là dans le prétoire puisque, curieusement, elle n’est pas avocate : « Ainsi, je suis plus libre. Enfin, je crois. Et pour tout vous dire, j’ignore si je serai capable de plaider… » Dans une prochaine vie peut-être.

(*) Corinne Herrmann a écrit avec Philippe Jeanne Les Disparues d’Auxerre, réédité chez Ramsay en 2002. Son dernier livre, Un tueur peut en cacher un autre, est paru aux Editions Stock en avril 2008 (540 pages, 21,50 euros).
 

Neuf affaires non élucidées


LUDOVIC JANVIER – jeudi 17 mars 1983.
Le petit garçon est âgé de 6 ans et demi lorsqu’il disparaît le 17 mars 1983 près du domicile de ses parents, à Saint-Martin d’Hères, dans la banlieue de Grenoble. Alors qu’il part faire une course avec ses frères, un homme les aborde. Il connaît leur nom, les met en confiance. « Il avait l’air très gentil. Du coup, aucun de mes enfants ne s’est méfié quand il leur a demandé de l’aider à chercher son chien », expliquera Mme Janvier. Ludovic disparaît, enlevé par cet individu « enveloppé et de taille moyenne », vêtu d’un bleu de travail, portant un casque de moto. Son corps n’a jamais été retrouvé.

GRÉGORY DUBRULLE – samedi 9 juillet 1983.

L’enfant de 8 ans est enlevé devant son domicile, rue Adrien-Ricard à Grenoble, par un homme qui le contraint à monter dans sa Mercedes blanche. Dimanche 10, Grégory est retrouvé dans une décharge près de Pommiers, au col de la Placette. Par miracle, il a survécu à ses blessures, de violents coups portés à la tête. Les séquelles l’empêcheront d’aider à l’identification de son ravisseur mais la cellule « mineurs38 » n’a pas renoncé à solliciter sa mémoire.

ANISSA OUADI – mercredi 26 juin 1985.
Il est environ 17 h 30, c’est jour de marché dans le quartier de l’Abbaye. Anissa, 5 ans, joue au pied de son immeuble HLM, rue Paul-Cocat à Grenoble. La petite Ouadi disparaît. Quelques jours plus tard, son corps est repêché dans l’Isère, au barrage de Beauvoir. L’autopsie révèle qu’elle a été étranglée. Elle n’a pas subi de violences sexuelles. La police ne dispose d’aucune piste.

CHARAZED BENDOUIOU – mercredi 8 juillet 1987.

C’est jour de marché, il est environ 13 heures. La petite Charazed, âgée de 10 ans et demi, demande à sa maman la permission de jouer au pied de leur HLM, dans le quartier Champ-Fleuri à Bourgoin-Jallieu (Isère). Raisonnable et gentille, comme en témoignent ceux qui l’ont connue, la fillette est aperçue au sous-sol de l’immeuble, occupée à vider la poubelle domestique. Sa disparition, signalée vers 15 heures, ne mobilise la police qu’à partir de 18 h 30. Un an plus tard, la PJ de Lyon jette l’éponge, le dossier est classé sans suite. Son corps n’a jamais été retrouvé.

NATHALIE BOYER – mardi 3 août 1988.

Nathalie a 15 ans, c’est une jolie brune originaire de La Réunion. Elle habite à Villefontaine, près de Bourgoin-Jallieu. Seul signe particulier : elle paraît plus jeune que son âge. Elle disparaît lors d’une promenade. Le lendemain, son corps est découvert par un cheminot près de la voie de chemin de fer, à Saint-Quentin-Fallavier. Elle a été égorgée. Le tueur n’a jamais été inquiété.

FABRICE LEDOUX – vendredi 13 janvier 1989.
Le jeune garçon de 12 ans disparaît à Grenoble, sur la route reliant son collège à son domicile. Dimanche 15, le corps de Fabrice est retrouvé dans le massif de la Chartreuse. Il a été violé et étranglé. Gendarmes et policiers ont interrogé plus de 200 personnes, soupçonnées de pédophilie, dans l’agglomération grenobloise. Malgré leurs efforts, le meurtrier est resté introuvable.

RACHID BOUZIAN – vendredi 3 août 1990.
Il est environ 19 h 30, l’enfant de 8 ans part jouer au pied de son immeuble HLM, allée du Vivarais à Echirolles. A 20 heures, sa mère descend le chercher et ne le trouve pas. La famille part à sa recherche, la police intervient à 22 h 30. Dimanche 5, dans un garage souterrain situé à 200 mètres de son domicile, on découvre le corps de Rachid roulé dans une couverture. Il a été violé avant d’être tué. Un homme du quartier est arrêté ; condamné à la perpétuité, Karim Katefi décédera en prison. A l’époque, la justice n’avait pas enquêté plus avant, notamment pour savoir s’il pouvait être mis en cause dans d’autres affaires. La cellule Mineurs38 va donc rouvrir le dossier.

SARAH SYAD – lundi 15 avril 1991.
La fillette de 6 ans joue devant son immeuble HLM dans un quartier de Voreppe, commune située au nord de Grenoble. C’est jour de marché. Elle disparaît entre 18 et 19 heures. Mardi 16, le corps de Sarah est retrouvé dans un bois, à 200 mètres de chez elle. Des mouchoirs pliés autour de l’enfant étranglée sont les seuls indices exploitables. Ils ne mèneront nulle part.

LÉO BALLEY – vendredi 19 juillet 1996.
L’enfant de 6 ans et demi effectue une randonnée avec son père et des amis dans le massif du Taillefer, non loin de Grenoble. Il disparaît entre le lac Fourchu et une cascade, où son papa dresse le campement. Le terrain accidenté est passé au peigne fin, lacs et cascades, fourrés et falaises, forêts et taillis, tout y passe, hélas en vain. Une Citroën BX immatriculée dans les Bouches-du-Rhône est repérée dans le secteur de l’enlèvement, mais cette piste ne donnera rien. Le corps de Léo n’a jamais été retrouvé.

SAÏDA BERCH – dimanche 24 novembre 1996.

En ce jour de marché, la fillette de 10 ans disparaît aux environs de 16 h 30 alors qu’elle se rend de son domicile, à Voreppe, au gymnase de l’Arcane, situé à une centaine de mètres. Mardi 26, son corps est découvert au bord d’un canal à Voreppe. Elle a été étranglée, vraisemblablement dans l’eau. Le médecin légiste ne révèle aucune trace de violences sexuelles.





 

Edition France Soir du mercredi 16 juillet 2008 n°19850 page 2

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