
Hébergements d'urgence - “Arrêtez de dire que ces structures sont des lieux épouvantables !”
Propos recueillis par Marie Le Blé, le mardi 9 décembre 2008 à 04:00
FRANCE-SOIR. Quelles mesures proposez-vous aux SDF qui refusent de se faire héberger ?
CHRISTINE BOUTIN. Il faut arriver à trouver la juste mesure entre deux principes fondamentaux que sont la liberté individuelle et l’assistance à personne en danger. La dernière personne décédée dans la rue, à Marseille ce week-end, avait été visitée, il y a quelques jours, par des équipes. Elle avait refusé de se faire héberger. Les équipes de maraude sont chaque jour confrontées à cette difficulté. Le président Nicolas Sarkozy a demandé à ce que nous réfléchissions à cette situation. Il faut trouver le point d’équilibre entre cette liberté de choix que personne ne discute et l’impossibilité pour un pays civilisé de regarder mourir des personnes sans réagir.
Avez-vous des projets pour les sans-abri tout au long de l’année, en sachant que ces personnes meurent plus souvent l’été que l’hiver ?
Nous n’arrêtons pas. Actuellement nous sommes sous le feu des médias, en sachant qu’il fait froid et que nous sommes à la veille des fêtes, et qu’il en ressort un sentiment de culpabilité collective. L’hiver, nous ouvrons des places supplémentaires d’hébergement d’urgence en raison des conditions climatiques, mais c’est toute l’année que le travail s’effectue.
Existe-t-il des mesures spécifiques en faveur notamment des nouveaux pauvres ?
Le président de la République vient de faire des annonces très fortes : 30.000 logements sociaux et très sociaux supplémentaires verront le jour dans les deux prochaines années et 160 millions d’euros en plus permettront aussi de créer de nouvelles places d’hébergement, d’ouvrir d’autres maisons relais et d’engager un plan global d’amélioration des structures d’hébergement.
Par ailleurs, je développe l’intermédiation locative qui permet aux associations, et demain aux organismes HLM, de prendre en gestion des logements dans le parc privé afin de les louer à des ménages hébergés jusque-là dans des hôtels ou des centres d’hébergement. Plus de 1 milliard d’euros par an sont destinés aux structures d’hébergement.
On estime aujourd’hui à 100.000 le nombre de SDF en France et à 99.600 celui des places d’accueil, auxquelles il faut ajouter les 1.000 supplémentaires annoncées par le Président de la République. En Ile-de-France, nous allons revoir la coordination des places d’hébergement, en fonction des disponibilités, pour répondre de manière adaptée à la demande immédiate des personnes à la rue et selon la diversité des situations : on ne peut pas héberger une maman dehors avec des enfants comme un homme seul avec son chien.
N’y a-t-il pas un déficit d’image de ces centres d’hébergement ?
Il faut arrêter de dire que ces structures d’accueil sont des lieux épouvantables. Même s’il reste encore des efforts à faire, des progrès considérables ont été réalisés dans l’humanisation de ces centres et vont continuer à l’être grâce aux nouveaux crédits. On y remplace peu à peu les dortoirs par des chambres. Des casiers sécurisés sont installés pour ranger les vêtements, les chaussures, le sac à dos. Je suis remplie d’admiration pour les personnels qui travaillent chaque jour aux côtés de ces exclus dont plus personne ne veut en France !
Le déficit de logements, estimé à 800.000, reste un problème crucial. Que faire ?
Le projet de loi « Mobilisation pour le logement » apporte des mesures indispensables pour accroître la construction dans le parc HLM. Le volet « logement » du plan de relance annoncé par le président de la République va changer la donne, notamment pour les classes moyennes et les ménages à revenus modestes : 100.000 logements sociaux ou intermédiaires supplémentaires seront construits en 2009 et en 2010. Le doublement de l’accès au prêt à 0 % et l’amélioration du dispositif « Ma maison pour 15 euros par jour » vont permettre de favoriser une offre nouvelle de logements en accession.
Que diriez-vous à un SDF ?
Je ne peux pas avoir une réponse unique. Chaque situation est très spécifique. Je fais des maraudes, sans tambour ni trompette, à l’abri des caméras, et je parle donc à beaucoup de personnes. Je dirais simplement ceci : « Je vous encourage à venir vous mettre au chaud quand il fait froid. »
“En cinq jours, tout peut basculer”, Alain Duchêne
Quand le président de l’Armée du salut parle d’une « population très abîmée », ce n’est plus en référence à l’image que l’on se faisait, il n’y a encore pas si longtemps, des SDF. Ces hommes sans âge, au regard perdu, le visage mangé par la barbe, le litron à la main, avachis sur une couverture sale, le chien en guise de toute famille. Une caricature des rues aujourd’hui largement dépassée. « Auparavant, il y avait beaucoup d’hommes, de la quarantaine, rapporte Alain Duchêne, maintenant toutes les couches sociales sont représentées : des jeunes, des femmes avec enfants, des personnes âgées, des familles entières. Il faut aussi prendre en compte les travailleurs pauvres. » Avec ses 350 places d’hébergement réparties à travers toute la France et ce nouvel état des lieux en matière de précarité, l’Armée du salut a dû s’adapter. D’abord par la mise en place de structures appropriées, mais aussi et surtout dans son approche des personnes touchées par l’extrême pauvreté.
Bateau et nourriture. Attendus à Paris dans le courant du premier trimestre 2009, un bateau sur la Seine et une épicerie alimentaire accueilleront « dans des conditions dignes » des personnes vivant dans la rue, et ce compte tenu d’« une demande accrue en nourriture ».
Manque d’hygiène et peur. Alain Duchêne le voit chaque jour : « Tout peut basculer très rapidement. C’est la fragilité de l’homme. Au bout de quatre-cinq jours se posent les problèmes d’hygiène, des toilettes ; on ne dort plus ; c’est la perte des repères et la peur. Sans parler des causes qui conduisent les personnes à la rue, souvent liées à des ruptures familiales. » Le président de la fondation plus que séculaire insiste : « Ce ne sont pas que des mots, ce sont des réalités. Ce ne sont pas seulement des mots pour le dire. » Face à ce douloureux constat, l’Armée du salut redouble d’effort pour rétablir le lien humain avec celles et ceux qui ont perdu le contact avec eux-mêmes.
Parole, regard, honte. Les personnes ne parlent plus. Le petit carton, posé à leurs pieds, met en scène d’improbables contacts. « La dignité passe par la parole et le regard ; ils quémandent des sourires, c’est fort, insiste Alain Duchêne. Je me suis vu aller vers une personne qui avait complètement perdu l’usage de la parole.
Cela a duré des semaines. Chaque jour, je revenais vers elle jusqu’au jour où elle a prononcé un mot. » Ce défaut de communication a également évolué. Selon le président de l’Armée du salut, notre propre regard a changé sur les sans-abri. « Les gens se sentent de plus en plus concernés, car ils savent que cela peut aussi leur arriver. D’où parfois ce sentiment de honte que l’on éprouve en croisant le regard de la personne qui est assise parterre. »
Besoins primaires. Avant même de parler d’insertion sociale, l’urgence, c’est l’instant présent. « Le pain, la tasse de café, le regard ; ce sont des besoins primaires. » Une fois passé ce cap, se met alors en place le travail d’accompagnement, si difficile à évaluer. « Notre centre d’accueil de jour, situé dans une ancienne station de métro, devant le théâtre Saint-Martin, à Paris, retrace le parcours d’un SDF, depuis le départ jusqu’à l’arrivée, précise Alain Duchêne. Nous faisons appel à des coiffeurs, à des éducateurs, à des travailleurs sociaux. C’est un travail formidable qui est fait là-bas et parfois une personne revient nous voir, généralement donatrice, souvent des années plus tard, pour nous remercier de l’avoir aidée. »
L’Armée du salut est née en 1865 sous l’impulsion de William Booth. Au 60, rue Frères-Flavien, 75976 Paris Cedex, tél. : 01.43.62.25.00.
Edition France Soir du mardi 9 décembre 2008 page 2


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