Il n’a guère eu le loisir de battre la semelle sur le tarmac de l’aéroport d’Orly. A peine descendu de l’avion en provenance d’Algérie, Cheb Mami, fameux chanteur de raï et gendre idéal apprécié des potentats galonnés d’Alger, était aussi sec écroué, lundi soir, dans l’attente de son procès, qui s’ouvre jeudi devant le tribunal correctionnel de Bobigny (Seine-Saint-Denis). L’artiste, célèbre pour son chant haut perché, a été placé en détention provisoire par un juge des libertés et de la détention, sur réquisition du parquet, via un mandat d’arrêt international effectif depuis mai 2007. Mohamed Khelifati pour l’état civil, Cheb Mami pour le monde des variétés, 42 ans, doit répondre de « complicité de violences » avec circonstances aggravantes après une tentative d’avortement forcé, subie en septembre 2005, à Alger, par son ex-compagne, qui, malgré les complications occasionnées, a accouché d’une fillette, 3 ans, jeudi. Cheb Mami encourt dix ans de prison et 150.000 euros d’amende.
Sitôt interpellé et mis en examen, en octobre 2006, il avait été incarcéré à Paris pendant trois mois. Le natif d’Oran (Ouest algérien) avait été libéré après le versement d’une caution de 200.000 euros. Il s’était alors affranchi de son contrôle judiciaire en se volatilisant toutes affaires cessantes vers l’Algérie où, depuis plus de deux ans, il s’était retranché. Jusqu’à sa décision de se constituer prisonnier pour être jugé. « Il a lui même dicté les conditions de son procès », fulmine Me Marie Dosé, conseil de son ex-compagne (lire entretien ci-contre).
Curetage sauvage
L’ami de Sting et d’Abdelaziz Bouteflika, le président algérien, n’est pas le seul à figurer jeudi dans le box des prévenus. Plusieurs de ses vieilles connaissances, qui ont jusqu’ici fait profil bas, devaient ainsi théoriquement retrouver leur ancien partenaire en affaires pour les uns, leur patron révéré pour les autres. Michel Le Corre, alias Michel Lévy, l’ex-manager, sous contrôle judiciaire, comparaît pour les mêmes motifs que son ancien poulain. Ce devait être le cas d’Hicham Lazaar, naguère homme de confiance de l’artiste, et d’Abdelkader Lallali, autre factotum, un mandat d’arrêt international aux basques. Or tous deux sont introuvables…
Les faits pour lesquels Cheb Mami est poursuivi remontent à l’automne 2005. Une Française prénommée Camille – un pseudo – 43 ans, photographe de presse, affirme avoir été amenée de force, en septembre 2005, dans un bungalow aux environs d’Alger, après qu’elle lui a annoncé sa grossesse. La réaction de la coqueluche du raï, ce genre musical réceptacle du mal-être de la jeunesse, synonyme aussi de romances sirupeuses, est illico très éloignée des vignettes fleur bleue qu’il fredonne d’habitude. La jeune femme est convoquée fissa dans une maison, où Hicham Lazaar lui verse trois verres de jus d’orange. Quelques instants plus tard, elle est jetée dans un taxi, direction la propriété de son ex, jouxtant l’ambassade du Pakistan. Son calvaire débute, achevé par la tentative d’extraire manu militari le fœtus qu’elle porte. Durant l’enquête, Camille réitère avoir été droguée et séquestrée par deux femmes et un homme, tous dévoués serviteurs du chanteur, décrit comme « fou de rage » à l’idée d’une paternité non désirée. Ils pratiquent sur elle un curetage sauvage censé enrayer sa grossesse. Finalement libérée, elle se décide, de retour en France, à porter plainte, en novembre 2005, contre l’artiste et ses zélotes.
« Acharnement »
Manque de chance pour le chanteur et ses affidés, leurs manœuvres échouent. Malgré les menaces et l’offre – rejetée – de Cheb Mami, qui lui propose 100.000 euros pour avorter en Angleterre, la maman outragée se montre plus retorse que prévu. Et parvient à enregistrer, à son insu, en novembre 2005, Cheb Mami, qui confirme tout de go sa présence dans la villa algéroise lors de la tentative d’avortement sauvage. Gêné aux entournures, le chanteur y affirme « regretter son attitude ». Et s’estime victime d’une machination ourdie par Michel Lévy, son ex-impresario. « La plus grosse erreur de ma vie, c’est d’avoir suivi le mauvais conseil de mon manager juif », insiste-t-il, à satiété, dans la presse algérienne. Pour faire bonne mesure, les trémolos dans la voix, le chanteur, aux airs d’artiste d’Etat, dénonce, refrain répété, un « acharnement quasi orchestré des médias français (…) contre un nom célèbre arabe ». L’avocate de la victime, elle, ne compte plus les coups de fil anonymes qu’elle reçoit quotidiennement depuis dix jours…
Me Marie Dosé, avocate de Camille : “Ses bourreaux doivent faire amende honorable”
FRANCE-SOIR. Comment expliquez-vous le fait que Cheb Mami soit jugé devant le tribunal correctionnel alors que l’information judiciaire ouverte à son encontre, en juin 2006, avait fait état d’« actes de torture », de « barbarie » et de « viol » ?
Me MARIE DOSÉ. La justice a choisi de « correctionnaliser » l’affaire – donc d’éviter la cour d’assises – en considérant qu’il n’y avait pas viol de ma cliente dans la mesure où, dixit le parquet, « les pénétrations étaient d’ordre gynécologique » et « donc pas de nature sexuelle, seulement liées à la volonté d’extraire un fœtus »… Le même parquet a aussi estimé qu’il n’y avait pas actes de torture ni de barbarie dans la mesure où, selon lui, Camille a été droguée, donc ses souffrances n’ont pas été ressenties à leur maximum !
Est-ce pour cela qu’il a été mis en examen, en octobre 2006, pour « complicité de violences aggravées » ?
Cheb Mami a obtenu, fait rarissime, la « correctionnalisation » de son dossier – non pas à la fin de l’enquête – mais immédiatement après avoir été arrêté et mis en examen ! Je constate aussi que, dans son cas, la présomption d’innocence a été largement respectée. Tant mieux. Tant et si bien que la police a attendu onze mois avant de l’interpeller pour des faits criminels. Tous les justiciables ne font pas l’objet de tant de sollicitude, ni du même traitement…
Comment expliquez-vous qu’il se soit constitué prisonnier ? Y a-t-il un lien avec la « correctionnalisation » de l’affaire ?
Cheb Mami fait l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis deux ans. Sa carrière était au point mort dès lors qu’il avait délibérément choisi de rompre son contrôle judiciaire en s’enfuyant de Paris pour Alger. S’il ne s’était pas présenté, les effets du mandat prononcé à son encontre auraient été prolongés, ce qui aurait encore reporté ses chances d’exercer librement son métier. L’Algérie était devenue sa prison. Il n’a, en réalité, pas d’autre choix que de purger cette affaire au plus vite.
Comment abordez-vous cette journée de procès ? Quel est l’état d’esprit de votre cliente, mère de la petite fille non désirée du chanteur ?
Autre bizarrerie du dossier : je suis, tout d’abord, perplexe sur le fait que l’on puisse faire la vérité en une audience unique. Surtout, durant toute l’enquête, les protagonistes du dossier n’ont voulu – ni ne veulent – reconnaître leur responsabilité dans l’enchaînement des événements criminels. Tous se renvoient la balle. Je doute, hélas ! qu’il en soit autrement aujourd’hui, même si, sait-on jamais ? tout peut arriver… Ma cliente attend que ses bourreaux fassent amende honorable. Bref, elle souhaite que l’on reconnaisse, enfin, qu’un jour de septembre 2005 elle a vécu des faits proches de la barbarie.



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