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Prix Goncourt - Edmonde Charles-Roux : “C’est le cœur qui parle lors des sélections”

Philippe Peter, Stéphane Haïk, le mardi 27 octobre 2009 à 04:00

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Membre de l’Académie des Goncourt depuis 1983, cette femme de lettres en a été élue présidente en 2002. A 89 ans, elle se prépare à distinguer le 106e lauréat du prix littéraire le plus prestigieux.
L’écrivaine, récompensée en 1966 pour Oublier Palerme, reçoit dans le prestigieux cadre du restaurant Drouant où les dix membres du jury se réunissent chaque mois pour discuter de l’actualité littéraire et désigner le futur lauréat.

FRANCE-SOIR. Qu’est-ce qui différencie le Goncourt des autres prix littéraires ?
EDMONDE CHARLES-ROUX.
Pour ce qui est de la célébrité, l’ancienneté du prix Goncourt y est pour quelque chose. C’est un véritable survivant, car il ne faut pas oublier qu’il a traversé des années noires et qu’il aurait pu, à plusieurs reprises, disparaître. Il est d’ailleurs encore régulièrement accroché par la critique ou par des auteurs déçus de ne pas l’avoir obtenu. Ces derniers oublient que le Goncourt n’est pas un droit mais une chance, un bonheur.

Comment s’effectue la sélection des ouvrages ?
Nous effectuons un travail de lecture sur une année entière. Chaque membre choisit des romans parmi ceux qui nous sont envoyés par les maisons d’édition. Il en parle ensuite lors des réunions mensuelles et les prête éventuellement à ses confrères. A partir de septembre commence le travail de sélection à proprement parler. En quelques semaines, nous lisons chacun une trentaine de livres, ce qui est assez considérable.

Quels sont vos critères de jugement ?
C’est le cœur qui parle, et rien d’autre. Bien sûr, il faut que le roman soit écrit en français, quelle que soit la nationalité de l’auteur, mais pour le reste seuls comptent le plaisir de lire et l’exaltation. Lors de nos réunions, certains livres sortent tout de suite du lot, parfois de manière unanime. D’autres sont très vite écartés. Les sélections sont en général très dures, car il nous faut choisir entre de très bons livres. C’est parfois frustrant, mais cela fait partie du jeu.

Dans quelle atmosphère se déroulent les délibérations ?
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est souvent très tendu ! L’Académie Goncourt n’est pas une chose ronflante et endormie. Tous ses membres sont bien conscients que leur décision dessinera l’image de la rentrée littéraire. Nous versons donc souvent dans la joute verbale. Nous nous disputons même parfois, car les avis des uns ne correspondent évidemment pas toujours avec ceux des autres.

Est-il difficile d’être une femme au sein de ce jury essentiellement composé d’hommes ?
Il n’y a pas de machisme dans notre groupe. Il n’y a pas d’un côté les femmes et de l’autre les hommes. Nous avons un sens très vivant de la camaraderie. Nous sommes avant tout des défenseurs du français, avec pour point commun notre amour des lettres.

Le prix Goncourt a-t-il évolué depuis l’époque où vous l’avez obtenu ?
Je dirai que le Goncourt s’est bonifié. Le fait d’ouvrir la sélection aux écrivains étrangers de langue française a été une très bonne chose. Auparavant ils n’étaient pas pris en considération alors qu’ils nous font l’honneur d’écrire en français. L’arrivée de Tahar Ben Jelloun au sein du jury illustre parfaitement cette évolution.

Que pensez-vous de la littérature francophone d’aujourd’hui ?
Elle s’est beaucoup diversifiée, tant dans le choix des sujets abordés que dans la manière de les traiter. Le niveau est très bon, il est peut-être même meilleur qu’avant, et nous prenons chaque année énormément de plaisir à lire tous ces ouvrages, avec parfois quelques très bonnes surprises.
 


La course aux prix, un “sport de riches”

Le Dilettante, La Différence et les Editions Héloïse d’Ormesson témoignent de leur détachement face à des enjeux qui sont le propre des grandes maisons d’édition.

« Les prix d’automne sont comme le Tour de France : pas plus l’on ne saurait imaginer un mois de juillet sans sa Grande Boucle, pas plus l’on ne pourrait imaginer une période automnale sans sa cohorte de prix littéraires. Dans l’un et l’autre cas, l’on en connaît les grandeurs et les petitesses. » La formule – de Dominique Gaultier, le patron des éditions Le Dilettante – résume à elle seule la situation. Les grands prix sont partie intégrante de la vie littéraire : on a beau dénoncer un mode de sélection des livres souvent ubuesque, soupçonner çà et là quelques « amicales » pressions exercées sur certains jurés, on n’est pas moins respectueux de ces rendez-vous desquels sont pourtant exclus les éditeurs indépendants. « Je ne crie pas au scandale, argumente Dominique Gaultier. Je n’attends tout simplement rien des prix. J’ai appris à vivre sans. Et mes auteurs savent que les probabilités qu’ils obtiennent le Goncourt, le Renaudot, le Médicis ou le Femina sont quasiment nulles. »

Une résignation qui est également celle de Joaquim Vital, des éditions La Différence : « Il est fréquent que les petites maisons voient leurs livres retenus dans les premières sélections, mais cela ne va pas plus loin. » La raison ? L’absence de réseau. A en croire ce dernier, si La Différence souhaitait se positionner pour obtenir coûte que coûte un des grands prix d’automne, cela nécessiterait que deux attachés de presse consacrent l’essentiel de leur temps à « travailler » le relationnel avec les membres des jurys. Ce qui n’est pas dans ses moyens, et encore moins dans l’idée qu’il se fait de son métier.

Même son de cloche du côté d’Héloïse d’Ormesson, qui préside aux destinées de la maison d’édition qui porte son nom : « Ce temps-là, je préfère le réserver à entretenir des contacts privilégiés avec les libraires, qui, après les prix, sont encore les plus forts prescripteurs de livres en France. » Et d’ajouter : « Les prix d’automne font partie des objectifs des seuls grands éditeurs, tels que Gallimard, Le Seuil ou Grasset. Toute leur politique – et notamment le choix des livres à paraître au moment de la rentrée littéraire – est décidée en fonction des chances de tel ou tel ouvrage d’obtenir un prix. » A l’évidence, grandes maisons d’édition et « indépendants » ne vivent pas dans le même monde.

Edition France Soir du mardi 27 octobre 2009 page 24

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