Soixante-dix ans après sa mort, que reste-t-il de Freud ?
FRANCE-SOIR. Qui est Freud aujourd’hui ?
GÉRARD HUBER. Un des penseurs les plus importants pour qui veut analyser les graves difficultés que la société mondiale connaît aujourd’hui.
On croyait pourtant Freud dépassé. Certains ont même soutenu qu’il avait menti…
Vous faites sans doute allusion aux neurobiologistes qui pensent avoir « mis en pièce l’inconscient » ou aux déçus de la psychanalyse qui reprochent à leur ancien mentor d’avoir été un « faux prophète » et d’avoir créé une « fausse science ». Mais, ces positions incantatoires n’entament en rien l’apport magistral de Freud à la connaissance scientifique, littéraire et artistique de ce que l’individu et le groupe ont d’universel.
De quoi parlez-vous ?
De l’intrication des pulsions de vie et des pulsions de mort en chacun de nous.
En quoi est-il toujours d’actualité ?
Les temps présents sont violents, tant sur le plan sexuel que sur le plan existentiel. Même dans notre Europe qui s’est construite contre la guerre interétatique et contre l’autodestruction, le rejet des différences de sexe, d’origine, d’ethnie, de religion, de culture, de communauté, le harcèlement au travail, la violence sexuelle, la violence à l’école et la violence urbaine s’accentuent chaque jour un peu plus.
Le monde actuel se laisse manœuvrer par cette pulsion de meurtre que Freud a le premier, et le seul, mis en évidence et qui parvient peu à peu à se faire reconnaître comme le seul axe efficace de l’avenir de l’homme, tant elle entre d’ailleurs en symbiose avec l’accélération technique. L’axe du monde et de ses organisations ne consiste plus qu’en une realpolitik dont l’unique objet est de gérer le meurtre : l’éviter ici, le différer là, le susciter ailleurs. La vérité que le monde et ses organisations s’obstinent à donner d’eux-mêmes, c’est leur paranoïa.
N’êtes-vous pas pessimiste ? Freud n’était-il pas pessimiste, avant tout ?
Un homme qui lutte contre le cancer pendant seize ans, qui subit d’innombrables opérations à la mâchoire, qui est menacé de mort par les nazis et qui, exilé à Londres, ne trouve rien d’autre à dire, à la BBC, que « la partie n’est pas gagnée, le combat continue » n’est pas un homme pessimiste. Au contraire, Freud a dégagé la vraie aspiration des pulsions de vie tout en refusant de minimiser la vitalité et l’effet des pulsions de mort.
Si vous aviez une leçon à tirer de son enseignement, quelle serait-elle ?
Que l’être humain est capable de se confronter à l’immense tâche qu’il s’est donnée, c’est-à-dire de prendre en main son évolution, pour peu, mais c’est beaucoup, qu’il libère la raison des délires qui tentent de se substituer à elle. Construire une raison qui tienne aussi compte de l’inconscient que de la capacité créatrice, voilà la grande tâche qui attend l’humanité.
(1) Si c’était Freud Le Bord de l’eau éditions, 919 pages, 30 euros. Par ailleurs, Gérard Huber propose un spectacle Freud, Eros ou Thanatos ? au théâtre de La Vieille Grille, 1, rue du Puits-de-l’Ermite, à Paris, dans le Ve arrondissement, du 25 au 29 novembre 2009 à 21 heures, avec le comédien Patrick Olivier.
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