Escalade de la violence entre antifas et extrême droite au sein des Gilets jaunes

Escalade de la violence entre antifas et extrême droite au sein des Gilets jaunes

Publié le :

Jeudi 14 Février 2019 - 17:46

Mise à jour :

Jeudi 14 Février 2019 - 18:09
© PASCAL GUYOT / AFP
PARTAGER :

Pierre Plottu

-A +A

Charges de police, tirs de lacrymogènes et de flashball rythment les "Actes" des Gilets jaunes depuis le tout début des manifestations, mi-novembre. Au point que d'autres affrontements se déroulant à l'intérieur même des cortèges sont passés longtemps inaperçus. Une violence dans la violence opposant extrême gauche et extrême droite qui s'explique par la tentative des "fafs" d'infiltrer le mouvement dès ses prémices, puis par la remobilisation de la mouvance antifasciste pour ne pas le leur abandonner. Mais aussi une violence qui va crescendo.

A coups de poing, de pied, de bâtons et de pavés: les images des affrontements entre l'extrême gauche et l'extrême droite ponctuent ces dernières semaines les heurts qui se produisent en marge des défilés des Gilets jaunes. Une violence débridée opposants "antifas" ("antifascistes") et "fafs" (acronyme de "France aux Français") qui a déjà fait de nombreux blessés. Au point que le pire est à craindre.

C'est d'abord l'extrême droite radicale qui a infiltré en masse le mouvement de colère populaire. Dès l'Acte 3 du 1er décembre et les scènes de guérilla urbaine place de l'Etoile à Paris, tout ce que la droite compte de plus extrême était dans la rue pour faire le coup de poing. Pêle-mêle: des nationalistes révolutionnaires passés par les JNR de Serge Ayoub (groupuscule dissous après la mort de Clément Méric en 2013), des hooligans nationalistes, des royalistes, des identitaires, des héritiers du GUD.

Ce jour-là ils constellent leur parcours de tags racistes, défilent avec des drapeaux à croix celtique (un emblème nationaliste) et posent pour une photo de famille derrière leur banderole "le peuple aux abois/tuons le bourgeois", selon une formule du penseur de référence de la Nouvelle droite Julius Evola. L'équipe d'une quarantaine de membres attaque déjà, en plus de la police, les quelques militants d'extrême gauche croisés. Car les "antifas" sont eux aussi présents, mais plus spectateurs, venus surtout pour prendre la température du mouvement.

Lire: Victor Lenta, le paramilitaire d'extrême droite qui tente de manipuler les Gilets jaunes

Ceci explique notamment pourquoi lors de la première partie du mouvement, jusque mi-décembre, les "fafs" ont pris le dessus dans les cortèges. A Paris et Lyon surtout, ils ont fièrement affiché leur présence et leurs symboles, tout en prenant le soin de ne pas être trop identifiables par le commun des mortels. Via ce parfait exemple d'entrisme, ils ont tenté d'infiltrer le mouvement pour orienter les revendications vers leurs thématiques historiques, comme la dénonciation de l'immigration. Sans succès toutefois.

Quelques échauffourées ont été relevées ce 1er décembre, comme la bagarre entre Yvan Benedetti (ex du FN et de l'Œuvre française, désormais au PNF de l'ancien SS Pierre Bousquet) et des antifascistes. Cet acte est surtout celui de la première "mob" (mobilisation) des antifas pour "virer les fachos" des cortèges de Gilets jaunes qui se terminera par des blessés sérieux. Sur les réseaux sociaux les "Zouaves Paris", un groupuscule violent héritier du GUD, clament haut et fort avoir fait "cavaler" leurs rivaux. Des "mecs comptent leurs fractures à l'hosto", décrit ce groupe se revendiquant "faf" et composée de "ZVP" ainsi que de hooligans racistes. Puis de conclure: "Paris est à nous, Paris est nationaliste!".

Les semaines suivantes seront beaucoup plus calmes, à l'image du mouvement des Gilets jaunes qui semble s'essouffler à l'approche de Noël. Pour mieux repartir en janvier.

De nouveau, des bagarres éclatent dans les cortèges. En position de force, les "fafs" font leurs choux gras de ces échanges de coup qui tournent à leur avantage et inondent leurs réseaux sociaux de moqueries de  l'adversaire (une constante dans ces milieux radicaux). A l'image du leader antifasciste Antonin Bernanos condamné en 2017 pour l'incendie d'une voiture de police en marge des manifestations contre la loi Travail, dont la photo le nez en sang après une rencontre avec des Zouaves Paris, le 19 janvier, a largement circulé.

Toujours sur les réseaux sociaux, ces ultras de l'extrême droite radicale s'affichent sans complexe et revendiquent leurs actions violentes comme le "butin" pris à l'adversaire. Comme si tout ceci n'était qu'un jeu... Jusqu'à l'événement qui a marqué le tournant du rapport de force dans les manifestations.

Le samedi suivant, le 26 janvier, un important groupe d'extrême droite attaque les militants du NPA qui défilaient avec les Gilets jaunes à Paris. Plusieurs dizaines de Zouaves Paris et autres nationalistes, identitaires et royalistes, d'Ile-de-France ou de province, prennent violemment à partie la vingtaine de membres du parti anticapitaliste qui leur fait face ce jour-là. Bilan: une dizaine de blessés confirme, contacté, le NPA. Une étape est franchie avec cette attaque contre un parti classique, inséré dans le jeu démocratique.

Voir- Acte 11 à Paris: des militants d'ultra-droite attaquent le cortège du NPA (vidéo)

Par solidarité, le mouvement antifasciste se ressoude et se remobilise. Dès le week-end suivant, le 2 février, ce sont eux qui sont à l'initiative: à Paris, plusieurs dizaines d'antifas prennent d'assaut une partie du cortège noyauté par l'extrême droite, des Zouaves Paris au pseudo "service d'ordre des Gilets jaunes" de Victor Lenta (un ancien parachutiste passé par le Bloc identitaire, les Jeunesses nationalistes et les milices pro-russes en Ukraine).

Ce sont cette fois les fafs qui "lapinent" et les antifas qui jubilent. Pour masquer la défaite, Victor Lenta -qui ne semble pas avoir participé à la bagarre- tente bien de faire courir une rumeur, largement reprise par la fachosphère: les "black blocs" auraient "attaqué Jérôme Rodrigues", tête d'affiche des Gilets jaunes. Perdu: l'intéressé nie catégoriquement cette version des faits dès le lendemain.

Le "match retour" de l'acte 13, samedi 9, est du même tonneau. A Paris, les Zouaves et consorts se font particulièrement discrets. Et pour cause, selon nos informations une partie d'entre eux sont à Lyon pour faire le coup de poing contre les "gauchistes".

Car la capitale des Gaules est le fief historique de l'extrême droite radicale en France. Comme à Paris, les nationalistes locaux (Bastion social, Identitaires, Action française...) renforcés notamment par des hooligans racistes locaux, ont régné pendant des semaines sur les différents "actes". Plusieurs affrontements violents ont émaillé leurs mobilisations, comme mi-janvier, lorsqu'une charge nationaliste a laissé plusieurs antifas blessés. Mais ces bagarres relevaient plus d'échauffourées.

Car samedi 9 c'est une véritable bataille rangée qui se déroule dans les rues du centre de Lyon, lorsque l'extrême droite attaque la mobilisation antifasciste par son arrière, au milieu de Gilets jaunes dont beaucoup restent abasourdis. La plupart des manifestants "lambda" ne tentent même pas de s'interposer face à la violence des coups et il faut une charge de la police pour séparer les deux camps après de longues minutes d'affrontements, après que les antifas aient pris le dessus.

Lyon- Affrontement antifas/extrême droite: une nouvelle vidéo montre la violence des bagarres

D'autres affrontements ont été repérés à Toulouse notamment, toujours samedi 9. Le bilan est cette fois plus nuancé: chaque camp, par communiqué ou en vidéo, revendiquant avoir fait fuir l'autre... Il n'empêche que c'est bien la gauche qui a occupé toute la journée une place de choix, et voyante, dans le cortège qui a arpenté la grande ville du Sud.

Le camp antifasciste s'est donc remobilisé après des semaines de domination de l'extrême droite radicale. "Si on manifestait de manière dispersée, on prendrait encore plus de risques (...). On est obligés de s’organiser dans une posture d’autodéfense car il est hors de question de ne pas pouvoir manifester si nous le souhaitons et de leur laisser le terrain", témoigne une militante de gauche citée par Rue89 Lyon. Puis d'ajouter: "Vu la violence et leur matériel, c’est hallucinant, positivement, qu’il n’y ait pas eu de blessés graves".

Mais rien n'est acquis, faute d'accalmie à l'horizon. Après les déculottées des deux derniers actes, les nationalistes de tous poils crient ainsi vengeance sur Internet, voire pour certains appellent à aller encore plus loin dans les violences. Or dès les nouvelles manifestations de ce samedi 16 les deux camps devraient à nouveau se faire face et de nouveaux affrontements sont à craindre. Jusqu'où iront-ils?

Lire aussi:

Acte 12 des gilets jaunes: affrontements entre antifas et ultra droite à Paris (vidéos)

Zouaves Paris: la résurgence de l'extrême droite radicale violente dans la capitale

"Antisystème" mais aussi antisémite, l'ultradroite veut "aiguillonner les gilets jaunes"

Violence dans la violence, les affrontements entre "antifas" et "fafs" ponctuent les manifestations de Gilets jaunes depuis des semaines.


Commentaires

-