Jean-Luc Mélenchon est-il complotiste?

Enquête

Jean-Luc Mélenchon est-il complotiste?

Publié le :

Jeudi 21 Décembre 2017 - 11:12

Mise à jour :

Jeudi 21 Décembre 2017 - 11:14
Les USA et les médias sont les deux grands ennemis que s'est choisis Jean-Luc Mélenchon. L'Insoumis en chef n'hésite pas à les désigner responsables de tous les maux, assurant par exemple que les Etats-Unis auraient soutenu Daech ou que les médias seraient à la botte des "oligarques". Autant d'intox qui flirtent avec les thèses complotistes, voire les épousent.
© Thierry Zoccolan / AFP/Archives
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Pierre Plottu

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Jean-Luc Mélenchon est-il complotiste? La question se pose au regard des déclarations du patron de la France insoumise contre les USA et les médias, ses têtes de Turc préférées. Un duo qu'il accuse régulièrement de tous les maux, et sorti tout droit du kit du parfait petit complotiste. Tout comme l'argumentaire qu'il leur associe.

Les "médiacrates" (à "la botte des oligarques") seraient ainsi ligués contre lui pour l'attaquer, par exemple, sur son amitié avec le président vénézuélien Nicolas Maduro et sa dérive autoritaire. Alors que le successeur de Chavez ne serait, selon Jean-Luc Mélenchon, que la victime de l'impérialisme américain et de l'extrême droite... Médias qui le harcèleraient encore sur ses déclarations en faveur de la Russie de Vladimir Poutine, dont l'Insoumis en chef a approuvé les opérations militaires en Syrie, ignorant le fait que celles-ci ont principalement visé les rebelles (ce qu'affirment l'ONU ou les ONG qui opèrent sur le terrain, à Alep par exemple).

Ces propos ont bien été tenus par Jean-Luc Mélenchon. Mais aussi par de nombreuses personnalités et autres sites de "réinformation" qui n'hésitent pas à tordre les faits pour leur faire dire ce qui sert leur cause, quelle qu'elle soit. Des sites complotistes. Jean-Luc Mélenchon est-il passé du côté obscur? Seule certitude: par ces propos, il gomme les repères et les lignes rouges. 

Lire aussi: Jean-Luc Mélenchon à L'Emission politique: le symbole du néant de l'opposition

Retour sur les faits. Jeudi 30 novembre, Jean-Luc Mélenchon et Laurence Debray s'écharpent à propos du Venezuela sur le plateau de L'Emission politique. Les arguments avancés par l'intellectuelle sur la pénurie et la répression de l'opposition par le pouvoir chaviste sont balayés par l'ancien candidat à la présidentielle qui les qualifie de "mensonges". Qu'importe qu'un rapport de l'ONG Amnesty international dénonce la torture "systématique" des opposants dans les prisons vénézuéliennes.

Surtout, le leader de la France insoumise en a profité pour accuser "la première puissance du monde" "d'agresser" le pays. Les Etats-Unis seraient donc à la manœuvre pour renverser le pouvoir au Venezuela. Un écran de fumée pour faire oublier les simples "faiblesses" de son "ami" Maduro (dixit Mélenchon fin août aux universités d'été FI)? Quoi qu'il en soit un argument pratique pour occulter la torsion du cadre légal par le président chaviste, comme l'éviction du Parlement élu démocratiquement (mais où l'opposition est majoritaire), et les morts (150 au moins). Pratique pour éviter de reconnaître que Maduro, dont le nom a été largement utilisé pendant la campagne présidentielle, est devenu un ami bien embarrassant.

Sauf que la méthode n'est pas une première. En avril dernier, toujours pendant la campagne, Mélenchon niait l'évidence (et les conclusions de l'ONU) en assurant qu'on ne pouvait pas affirmer qui était l'auteur du bombardement chimique ayant fait près de 200 morts à Khan Cheikhoun (ouest de la Syrie) quelques jours plus tôt. Et ce alors même qu'il s'agissait d'une attaque menée depuis un chasseur-bombardier et que le régime syrien et ses alliés russes sont les seuls dans le pays à disposer de moyens aériens...

"Jean-Luc Mélenchon n'était pas le seul à relayer ce hoax", ou fake news, rappelle Rudy Reichstadt. Contacté par France-Soir, le directeur de l'observatoire du conspirationnisme "Conspiracy Watch", souligne que la thèse était également partagée par Marine Le Pen, candidate d'un FN très proche, voire financé par la Russie alliée de Bachar al-Assad; Nicolas Dupont-Aignan, admirateur de Poutine et souverainiste prônant notamment la sortie de la France du commandement intégré de l'OTAN; ou encore François Asselineau, énarque qui voit la main de la CIA un peu partout (et notamment derrière la création de l'Union européenne...).

Exactement les mêmes qui ont fait leurs choux gras d'une autre intox, celle voulant que Laurent Fabius ait déclaré que le groupe terroriste al-Nosra avait fait du "bon boulot" en Syrie. Là encore une fausse info également reprise par... Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci a aussi écrit sur son blog, début décembre, que "les USA soutenaient en sous-main Daech en Syrie", une autre fake news: les rebelles eux-mêmes peinent à recevoir l'aide US (lien) et la coalition FDS a reçu un soutien actif des troupes américaines contre l'Etat islamique (lien).

Capture d'écran du blog de Jean-Luc Mélenchon (billet du 4 décembre 2017).

Rien de nouveau pour Rudy Reichstadt, pour qui le leader de la France insoumise est "sur une pente très glissante depuis des années". Car ces exemples se révèlent tous faux ou parfaitement improuvables. Mais "l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence", comme aiment à le répéter les complotistes, qui voient dans tout fait n'étant pas démontrable un nouvel argument à leurs théories ("on nous cache tout!").

Sur ce sujet: Fabius n'a jamais dit que le groupe djihadiste al-Nosra "fait du bon boulot" en Syrie

Pas de crime de guerre à Alep, le drapeau européen symbole de la vierge Marie... Aux coups de menton et autres coups médiatique récents, Mélenchon ajoute régulièrement les attaques en règle contre l'autre grand ennemi des complotistes: les journalistes. Son blog comporte même un espace entier dédié à la "médiacratie". Pas étonnant de la part du patron d'un parti qui lance, mais en niant des liens pourtant évidents, son propre média (modestement baptisé "Le Média") en annonçant vouloir contrebalancer la parole de rédactions qui seraient détenues "à 90% par des oligarques".

Une affirmation critiquable dans tous les sens du terme. Sémantiquement d'abord, puisqu'un oligarque est "membre d'un gouvernement oligarchique", tenu par une "élite". Or la France est bien une démocratie et aucun patron de presse, que ce soient Xavier Niel, Bernard Arnault ou un autre, n'est ministre (seul précédent récent: le PRG Jean-Michel Baylet, patron de La Dépêche, a été en charge de l'Aménagement du territoire de 2016 à 2017). Ce raccourci associant "oligarques" et "milliardaires", puisque c'est d'eux dont il s'agit, est en lui-même profondément complotiste. Ainsi, les seuls médias "libres" d'aujourd'hui seraient L'Humanité et La Croix, relève l'économiste Julia Cagé.

"Le problème n'est pas que ce sont des milliardaires, on n'a pas à conclure sur leurs motivations malsaines du seul fait qu'ils le soient", nous explique l'auteure d'un récent rapport sur le sujet (Qui possède les médias en France?, pour RSF, publié le 7 décembre). Puis de soulever plutôt les conflits d'intérêt: au-delà des personnes, ce sont avant tout des groupes et leurs objectifs mercantiles qui sont aux manettes. Elle cite ainsi l'exemple du Washington Post où l'investigation sur les méthodes des sites de vente en ligne est rare, alors que le propriétaire du titre est, depuis 2013, le patron d'Amazon Jeff Bezos.

De quoi prouver que les médias sont bien "aux ordres"? Non, car le sujet est bel et bien traité par d'autres titres (lien). C'est là le principal point critiquable du discours de Jean-Luc Mélenchon sur les médias: leur définition comme un groupe homogène et coordonné, alors qu'il n'en est rien. Serge Dassault est propriétaire du Figaro, Patrick Drahi de Libération. Qui peut dire que les deux quotidiens suivent la même ligne éditoriale, qu'ils poursuivent les mêmes "objectifs"? Ils appartiennent pourtant aux "médias CAC 40" que dénonce FI.

Les réseaux Insoumis assurent enfin que les neuf dixièmes des quotidiens nationaux vendus en France appartiennent à des milliardaires ou -ce qui n'est pas pareil- que ceux-ci contrôlent 90% des médias. Si la première version est vraie, il faut la rapprocher avec la réalité actuelle des chiffres de la presse écrite (source ACPM), qui vend environ 17 fois moins de journaux dans son ensemble qu'il n'y a de visiteurs sur le seul top 10 des sites d'actualité en ligne...

Sur ce sujet: La presse nationale retrouve des couleurs grâce au numérique

Concernant ces médias internet, pléthoriques, le constat est en outre beaucoup plus nuancé. Si l'on prend les dix sites d'actualité les plus visités il ressort que la moitié seulement sont détenus par de supposés "oligarques": Le Figaro, Le Monde, BFMTV, Le Parisien et le Huffingtonpost le sont, contrairement à 20minutes, Francetvinfo, Ouest-France, Ohmymag et le L'Obs (dont Xavier Niel, avec environ un tiers des parts, est le seul actionnaire milliardaire). Il en est de même si l'on résonne en termes de groupes, avec des acteurs quasiment identiques. Précisons toutefois, pour être tout à fait complet, que 100% des médias et groupes cités appartiennent à un ou plusieurs actionnaires dont la fortune personnelle se compte en centaine(s) de millions d'euros.

Ce qui pose une autre question: être milliardaire, ou millionnaire, définit-il quelqu'un? Le patrimoine de Jean-Luc Mélenchon lui-même n'approche-t-il pas le million (965.000 euros, selon le détail qu'il a livré sur son blog en mars dernier)? Ici encore les ressorts complotistes affleurent puisque les milliardaires sont considérés comme un groupe homogène et coordonné.

"La reprise des codes complotistes remonte à la constitution de la France insoumise (début 2016, NDLR) et s'est poursuivie pendant la campagne. Le nom lui-même, qui appartient au champ lexical de la dissidence, épouse cet imaginaire du complot", explique Marie Peltier, historienne et chercheuse ayant publié un ouvrage de référence sur le sujet (L'Ere du complotisme, la maladie d'une société fracturée, ed. Les Petits Matins, 2016). Terminologie, vocabulaire, posture antisystème et anti-médias ("et non simplement critique", insiste-t-elle), codes vidéo: la France insoumise emprunte beaucoup aux complotistes et utilise, comme le Kremlin par exemple, les ressorts communicationnels du discours antisystème.

Capture d'écran du blog de Jean-Luc Mélenchon.

Serait-ce par opportunisme électoral que Jean-Luc Mélenchon a adopté ce discours? "C'est le reflet d'une séquence politique plus globale", développe Marie Peltier. "Depuis le 11 septembre 2001 (l'attentat du World Trade Center, NDLR) puis l'invasion américaine de l'Irak basée sur le mensonges des armes de destruction massives (en 2003), beaucoup de gens se sont mis à douter systématiquement de tout et principalement des discours occidentaux". De fil en aiguille, ce doute légitime a mené à donner plus de poids à la parole de ceux qui affirment que le "pouvoir" se sert des attentats pour se maintenir en place, et que les médias sont leur bras armé.

Les médias et les USA, encore une fois.

Mais que cache ce fameux "pouvoir", qui est derrière? "La littérature complotiste pointe très largement du doigt depuis le 19e siècle les Juifs, que certains préfèrent appeler les sionistes aujourd'hui", rappelle la chercheuse. Mais attention: aucun des interlocuteurs contacté par France-Soir n'accuse Jean-Luc Mélenchon d'antisémitisme, ni ne le sous-entend.

Certains ne sont toutefois pas aussi catégoriques en ce qui concerne certains de ses proches, par exemple Danielle Obono. En cause, la proximité de la députée avec le Parti des Indigènes de la République, groupuscule qui flirte avec l'antisémitisme au prétexte de thèses "décoloniales".

Pas de soupçon d'antisémitisme concernant Jean-Luc Mélenchon, donc, mais une sensation que le leader de la France insoumise joue avec la colère des gens, leur désir d'entendre un discours "antisystème". Bref, le besoin d'une partie du public de se voir désigner un ennemi responsable de leurs difficultés quotidiennes bien réelles, avance Rudy Reichstadt, qui s'interroge de savoir si Jean-Luc Mélenchon n'est pas en partie prisonnier de son image et de l'électorat lié.

Marie Peltier abonde, mais est plus mesurée en estimant pour sa part que l'imaginaire complotiste est devenu majoritaire dans la population, "mainstream". Le glissement de Jean-Luc Mélenchon serait ainsi plus une force résultante qu'initiatrice. Puis de conclure en rappelant que tous les candidats en lice à la dernière élection présidentielle ont joué, à un moment ou à un autre et à des degrés divers, mais sans exception, sur le créneau désormais porteur du complotisme. 

*Contactés, l'entourage de Jean-Luc Mélenchon et plusieurs cadres de la France insoumise n'ont pas souhaité répondre à nos questions.

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Jean-Luc Mélenchon est "sur une pente très glissante depuis des années".

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