Le Monde contre la France insoumise: boulette ou complot médiatique?

Le Monde contre la France insoumise: boulette ou complot médiatique?

Publié le :

Vendredi 15 Juin 2018 - 16:23

Mise à jour :

Vendredi 15 Juin 2018 - 16:38
Un militant membre du pole communication numérique de la France insoumise a publié récemment une infographie sur les aides sociales truffée d'erreurs, que les Décodeurs du Monde ont corrigée dans un article. Anecdotique? Pas tout à fait, car l'affaire a pris une ampleur démesurée sur les réseaux sociaux, à grands renforts d'insultes et d'anathèmes.
© Eric FEFERBERG / AFP/Archives
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Pierre Plottu

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"La haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine" et la France insoumise et ses partisans doivent "penser (leur) rapport à eux (...) dans les termes d'un combat", a théorisé Jean-Luc Mélenchon (lien). Un précepte qu'a visiblement bien intégré une partie de ses troupes, notamment sur les réseaux sociaux. Dernier exemple marquant en date, le déferlement de haine subi par une journaliste des Décodeurs du Monde pour avoir simplement fait son métier de vérification.

Retour sur les faits. Mercredi 13, peu avant 11h30, Vincent Castella, qui se présente sur Twitter comme un membre du pôle numérique de la France insoumise, publie sur le réseau social une infographie estampillée FI sur les aides sociales. En pleine polémique suite aux propos d'Emmanuel Macron sur "le pognon de dingue" que coûteraient les minima sociaux (voir notre article ici) le but du militant est de démontrer que "les prestations sociales ont largement baissé depuis 1981 en rapport avec la population et sa production de richesse" grâce à quelques chiffres (voir ci-dessous). Et donc renvoyer le président dans les cordes.

©Capture d'écran Twitter

Un message hautement politique très vite relayé par plusieurs dizaines de sympathisants et cadres de la France insoumise selon Anne-Sophie Faivre Le Cadre, contactée par France-Soir, au point qu'il est repéré par les journalistes des Décodeurs. Problème: cette démonstration mélange point de pourcentage et pourcentage et est donc erronée, explique la journaliste du quotidien du soir. Corrigés, les chiffres contredisent même le propos initial du militant (lire l'article des Décodeurs ici).

Un contenu dont les chiffres sont faux et trompeurs, sur un sujet brûlant d'actualité, partagé par un militant politique d'une organisation de premier plan et relayé par les cadres de celle-ci: toutes les cases sont cochées pour la journaliste et ses responsables. Est donc confiée à Anne-Sophie Faivre Le Cadre la rédaction d'un article pour rétablir les faits, comme "c'est (s)on boulot" résume-t-elle.

Fin de l'histoire? Non, c'est même précisément là qu'elle débute. Car après avoir fait profil bas en arguant une simple erreur, Vincent Castella choisi surtout de contre-attaquer. "J'ai fait un visuel de merde ce matin et je n'ai pas été connecté de la journée (...). Je découvre la violence qu'il a générée. Certains ont même essayé de creuser pour avoir des infos sur moi, mon métier, mon employeur", dénonce-t-il, toujours sur Twitter, pour justifier le retrait de son infographie.

Dès le lendemain matin, c'est le responsable du pôle communication numérique de la FI Antoine Léaument qui embraye. Dans une succession de messages il interpelle Anne-Sophie Faivre Le Cadre qu'il accuse de "mensonge" et taxe son article de "fake news". Et de préciser: "A cause de cet article mensonger de madame Faivre Le Cadre, Vincent est mis sous pression et reçoit des messages violents".

Chauffés à blanc, des sympathisants de la France insoumise submergent dans la foulée la jeune femme de tweets d'insultes. "C'est allé jusqu'à 400 mentions par heure", nous confie-t-elle, précisant que la tempête a commencé dès le mercredi soir, après la mise au point de Vincent Castella. "J'ai été traitée de «garce», de «rat d'égout», et même de «grosse droitarde»... mais pourquoi grosse?" préfère plaisanter Anne-Sophie Faivre Le Cadre. Au-delà des noms d'oiseaux c'est le procès des Décodeurs qui est instruit. "J'invite celles et ceux qui me lisent à ne pas avoir d'illusions. Ici, les Décodeurs ne font pas de l'information. Dans le meilleur des cas, ils vendent un espace publicitaire rentable. Dans le pire, ils font du militantisme politique contre la France insoumise", écrit Antoine Léaument.

Contacté, celui- ci persiste à juger l'article des Décodeurs "infondé" car, dit-il, Vincent Castella n'est qu'un simple "militant s'inscrivant dans un pôle" et sa parole n'engage donc pas la France insoumise. Le responsable du pole communication numérique de la FI réfute également que l'infographie ait été relayée par des cadres de son mouvement. A propos des attaques personnelles contre l'auteure, Antoine Léaument reconnaît bien "un problème" mais relativise: "j'en suis désolé mais ce n'est pas mon objectif quand je publie mes tweets". Puis d'émettre des doutes sur les liens entre leurs auteurs et la France insoumise, même s'ils s'en réclament car "ces insultes proviennent de comptes anonymes...".

Compte tenu du contexte, Antoine Léaument concède enfin pouvoir "comprendre" que l'infographie ait été considérée dans un premier temps comme reflétant la parole du mouvement. "Mais pourquoi ne m'ont-ils pas appelé?", interroge-t-il, reprochant également aux Décodeurs de ne pas avoir modifié leur titre a posteriori.

Une injonction que rejette Anne-Sophie Faivre Le Cadre, soutenue par ses responsables. "Vincent Castella n'est pas un militant lambda et je n'ai rien inventé: il a publié ce graphique. Il m'a bien recontacté le soir même, mais vers 21h. Pour des raisons évidentes -je n'étais pas au travail- je n'ai pas pu modifier tout de suite. Mais j'ai fait le nécessaire, et l'ai précisé dans mon article, dès le lendemain en arrivant au travail".

Les accusations de partialité politique font également sourire la journaliste. "J'ai écrit sur la France insoumise, La République En Marche ou le Front national. J'ai même écrit pour défendre Jean-Luc Mélenchon lorsqu'il a été accusé à tort par la fachosphère de porter une Rolex (voir ici). Mais même quand j'ai été attaquée par les militants LREM ou FN, les réactions étaient infiniment moins violentes". Puis de conclure: "C'est toujours le même cas de figure: un responsable ou une personnalité en vue de la France insoumise, comme Aude Lancelin (journaliste et tête d'affiche du site d'actu proche des Insoumis "Le Média", NDLR), produit un fil de messages attaquant nommément un journaliste et c'est alors deux jours de déferlement...".

Le parti de Jean-Luc Mélenchon accuse Les Décodeurs de "militantisme politique".


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