Bataille d'Alep: les Tiger Forces, unité d'élite du régime de Damas, à la pointe des combats

L’œil du spécialiste

Bataille d'Alep: les Tiger Forces, unité d'élite du régime de Damas, à la pointe des combats

Publié le :

Mercredi 07 Décembre 2016 - 16:02

Mise à jour :

Jeudi 15 Décembre 2016 - 14:53
Les Tiger Forces du général Souheil al-Hassan ont été engagées parmi les unités du régime engagées dans la reprise des quartiers d'Alep-Est. Cette formation est une véritable icône de la propagande en faveur de Bachar al-Assad. Stéphane Mantoux, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, revient, en partenariat avec "FranceSoir", sur ces forces d'élite de l'armée loyaliste.
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Stéphane Mantoux avec la rédaction de FranceSoir.fr

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Depuis le 27 novembre dernier, les forces du régime syrien sont parties à la reconquête des quartiers est d'Alep tenus par les rebelles depuis 2012, après les avoir définitivement encerclés à partir de cet été, malgré les efforts des rebelles pour casser le blocus. Parmi les unités du régime engagées à Alep-Est, on retrouve les Tiger Forces du général Souheil al-Hassan, véritable icône de la propagande en faveur de Bachar al-Assad. Cette formation est aujourd'hui considérée comme la crème des troupes du régime syrien, et son chef est adulé comme un héros par les partisans du régime.
 
Souheil al-Hassan est un Alaouite né en 1970 dans la région côtière, bastion du régime Assad, près d'al-Jableh. Il entre dans l'armée et sort diplômé en 1991 de l'académie militaire de Homs, devant lieutenant dans la force de défense antiaérienne. Mais très vite, il bascule dans le groupe des opérations spéciales de l'armée de l'air, où il supervise une unité de parachutistes. Il finit par intégrer le service des renseignements de l'armée de l'air, branche cruciale dans le réseau complexe et concurrent des renseignements syriens, puisque le père de Bachar, Hafez al-Assad, en était à l'origine lorsqu'il était officier de l'armée de l'air. Hassan aurait participé à la traque des réseaux djihadistes en Syrie à partir de 2005-2006, alors même que le régime syrien autorisait les combattants étrangers à transiter sur son sol pour rejoindre les groupes djihadistes affrontant, en Irak, les Américains...
 
Au moment de la révolution de 2011, Souheil al-Hassan est toujours dans les renseignements de l'armée de l'air dont il dirige un groupe d'opérations spéciales, et dont il est aussi le chef opérations. On sait qu'il a joué un rôle certain dans la répression des premières manifestations: un rapport d'Human Rights Watch daté de décembre 2011, qui compile les témoignages de soldats déserteurs, identifie le colonel Souheil al-Hassan, alors cantonné à la base aérienne de Mezzeh (Damas), comme ayant donné l'ordre de tirer sur les manifestants le 15 avril dans le quartier de Moadimiyeh; le 1er avril, il avait donné l'autorisation de battre ceux qui étaient arrêtés dans le même quartier, y compris avec des dispositifs électriques. Un sergent de la 52ème brigade, 5ème division, raconte que des hommes des renseignements de l'armée de l'air sont placés derrière les soldats qui doivent tirer sur les manifestants, et abattent ceux qui refusent de le faire. Hassan est ensuite envoyé dans le sud de la Syrie. En avril 2011, avec son unité, il est à Saïda: ses hommes ouvrent le feu sur des manifestants cherchant à rejoindre la ville de Deraa, encerclée par le régime, tuent 120 personnes et en arrêtent 160 de plus. Cette opération a été menée sur ordre du chef des renseignements de l'armée de l'air, Jamil Hassan (qui n'a aucun lien de parenté avec Souheil al-Hassan).
 
Hassan est ensuite envoyé à Hama, ville toujours tenue par le régime aujourd'hui. Il a la responsabilité du principal centre de détention des renseignements de l'armée de l'air, qu'il va alimenter en détenus en conduisant une féroce répression pour conserver cette ville stratégique pour le régime. A partir de la seconde moitié de 2012, le régime utilise ses avions et ses hélicoptères pour bombarder les quartiers urbains tenus par les rebelles. Faute de munitions, les appareils utilisent les fameux "barils explosifs", mélange d'explosifs, d'essence et de métal réunis dans des containers, souvent des barils d'essence (d'où leur nom). Ces engins sont fabriqués dans une usine en périphérie de Hama, sous la supervision de Hassan, et expédiés à l'aéroport militaire de la ville d'où décollent les hélicoptères qui les larguent sur les quartiers visés. Grâce aux barils explosifs, Hassan passe du statut d'instrument de la répression du régime à celui de chef militaire.
 
A la fin de 2012, il a mis la main sur la plupart des atouts militaires de la province de Hama: les appareils de l'aéroport militaire, mais aussi les véhicules blindés et l'artillerie des brigades de la 11ème division de l'armée syrienne, et d'autres venant de la 4ème division blindée (on parle notamment de 130 canons de cette division), formation d'élite stationnée à Mezzeh, où il cantonnait quand il dirigeait le groupe des opérations spéciales de l'armée de l'air. Son infanterie comprend des vétérans des commandos, des miliciens et des fantassins de l'armée: il a su se faire craindre et respecter en raison d'un accès supposé direct à Bachar al-Assad. Hassan a pu choisir la plupart de ses cadres, comme le capitaine Lu’ayy Al-Sleitan: le noyau de son unité vient des renseignements de l'armée de l'air, qui forment aussi des civils pour lui, le tout étant complété par des officiers alaouites des 4ème et 11ème divisions, et financé par Rami Makhlouf, cousin de Bachar al-Assad ayant mis la Syrie en coupe réglée.
 
Sa première mission sur le plan militaire consiste à chasser les rebelles du Jabal Arbain, une montagne de la province d'Idlib. Hassan tend une embuscade aux rebelles, couronnée de succès, en déguisant ses hommes comme leurs adversaires. Il avance ensuite sur la ville d'Ariha, où se sont repliés les rebelles, en écrasant leurs positions sous un déluge d'artillerie et de barils explosifs: Ariha, que les rebelles avaient prise fin août 2013, repasse entre les mains du régime le 3 septembre, détruite à 60-70%. On le charge ensuite de rouvrir le corridor d'approvisionnement entre Hama et Alep, menacé par les rebelles, qui encerclent aussi la base aérienne de Nayrab et sont en position de prendre des usines de production militaire importantes pour le régime. Utilisant la même tactique qu'à Idlib, les blindés et l'artillerie d'Hassan ouvrent la voie, et celui-ci applique la politique de la "terre brûlée": près de Khanasser, dans le village d'al-Mazrah, ses hommes auraient exécuté les hommes en âge d'être soldats et jeté les corps dans un puit. Hassan fait écraser sous un déluge de feu la ville d'as-Safirah où se sont repliés les rebelles.
Il est ensuite nommé commandant militaire à Alep. Il fait bombarder les quartiers est avec des barils explosifs, puis perce jusqu'à la prison centrale encerclée par les rebelles, en mai 2014, ce qui le propulse au rang de héros pour les partisans du régime et lui donne une certaine visibilité jusqu'en Occident. En juillet, il s'empare du district industriel de Sheikh Najjar à l'est d'Alep.
 
C'est à partir de ce moment-là que se répand le surnom de son unité, les "Tiger Forces", dérivé de son propre surnom, "al-Nimr", le Tigre. Il est assez vague, désignant au choix son unité de forces spéciales, les forces qu'ils commandent durant une campagne, ou tous les vétérans ayant servi sous ses ordres... La grande force d'Hassan est de tirer le maximum du reliquat de l'armée arabe syrienne. Il récupère toute l'artillerie disponible à un lieu donné et surtout, il peut compter sur le soutien aérien des appareils stationnés sur les bases de Hama, Homs, et Lattaquié. Toujours engagé à Alep, il doit dépêcher une partie de ses forces en urgence autour de Hama, menacée par les rebelles en juillet 2014. Utilisant ses tactiques habituelles, il bloque l'avance des rebelles avant de reprendre, le 26 octobre, la localité stratégique de Morek. Néanmoins la résistance a été plus dure que d'ordinaire: c'est que les rebelles sont de plus en plus pourvus d'armes antichars -les Saoudiens, livrés par les Américains, ont commencé à expédier des missiles TOW en Syrie à partir du mois de mai. 
 
Vient l'heure de la confrontation avec l'EI, né en juin 2014, et qui fin octobre reprend le champ gazier d'al-Shaer, au nord-ouest de Palmyre, déjà disputé au régime pendant le mois de juillet. La bataille est difficile mais Hassan, coordonnant les forces sur place, parvient à reprendre le champ gazier.
 
Hassan ne peut pas, en revanche, sauver la province d'Idlib, submergée par une grande offensive rebelle au printemps 2015. Ces derniers, pour une fois assez coordonnés et qui disposent de nombreux lance-missiles antichars, coupent le corridor d'approvisionnement entre les villes d'Idlib et de Jisr-al-Shughur. Coincé dans cette dernière localité, Hassan doit abandonner 150 blessés sur ses 800 hommes dans l'hôpital de la ville, et malgré une tentative de dégagement, ne peut pas tous les récupérer. Il est obligé de se replier en direction de la région côtière alaouite, et perd à l'été 2015 un certain nombre de cadres, tandis que des tensions déchirant l'armée arabe syrienne et les milices alaouites. La défaite est d'autant plus dure que c'est là qu'Hassan avait remporté ses premiers succès militaires en 2013.
 
Fin juin, après avoir vu un de ses gardes du corps abattu à côté de lui par un sniper rebelle, il est appelé en urgence à Palmyre, qui est tombé le mois précédent entre les mains de Daech, nouvelle défaite pour le régime. Hassan contribue à stabiliser le front à l'ouest de la ville. Il disparaît ensuite de la scène pour plusieurs mois, jusqu'à l'intervention russe de septembre 2015. Quand il réapparaît, son apparence physique est si différente que des rumeurs circulent: aurait-il été gravement blessé au printemps, ce qui aurait nécessité une intervention chirurgicale poussée ? Un double le remplacerait-il pour ne pas ébruiter sa mort éventuelle ? La question reste posée.
 
Hassan va largement bénéficier de l'intervention russe, qui lui permet de redorer son blason de chef militaire. En novembre 2015, il rétablit sa réputation de meilleur officier du régime en levant le siège de la base aérienne de Kweires, à l'est d'Alep, alors encerclée par l'EI. La Russie a largement soutenu cette offensive, au terme de laquelle Hassan fait figure de héros pour les partisans du régime. Une campagne de propagande en fait un véritable instrument politique du régime sur le champ de bataille. C'est une subdivision de son unité, les Cheetah Forces (Qawat al-Fahoud), commandées par le colonel Ismael et par le désormais colonel Sleitan, qui est intervenue dans la bataille. Bachar al-Assad offre à Hassan le grade de Major General en décembre, que celui-ci accepte, après avoir refusé une précédente promotion pour rester avec ses hommes. Les Russes le décorent en janvier 2016 de la médaille de la valeur, et équipent son unité d'un matériel de plus en plus conséquent.
 
A la mi-novembre 2015, les Tiger Forces sont engagées au nord-est de Hama et à l'est de Homs pour effectuer des raids en profondeur du dispositif adversaire et des éliminations ciblées afin de favoriser l'offensive des forces du régime. Elles sont ensuite intégrées dans le 4ème corps créé sous l'égide de Moscou qui mêle les forces paramilitaires du régime avec les conseillers étrangers. Elles font partie du corps qui reprend Palmyre aux djihadistes en mars 2016 (avec une autre subdivision, les Panther Forces du colonel Shaheen). Egalement engagées à Deir-es-Zor, où le régime tient encore l'aéroport militaire, les Panther Forces, en tant que forces spéciales, repèrent et identifient les cibles pour les frappes aériennes russes. Fin mai, les Tiger Forces se redéploient à Alep pour encercler les quartiers est tenus par les rebelles, avec leurs nouveaux chars T-90A fournis par les Russes. Ce sont elles qui coupent la dernière voie d'approvisionnement des rebelles en prenant les fermes de Mallah, en juin, puis la route de Castello le 9 juillet.
 
Les Tiger Forces restent à Alep jusqu'à la fin septembre, moment où elles sont dépêchées au nord de Hama pour contrecarrer l'offensive rebelle dans le secteur. Le 29 octobre, elles reviennent à Alep pour parer à l'offensive de Jabhat Fateh al-Sham et des autres groupes rebelles sur les quartiers ouest d'Alep.
 
Les succès d'Hassan, devenu un symbole du camp pro-régime, sont dus à sa meilleure utilisation de la combinaison des armes. Surtout, Hassan a réussi à tirer le meilleur parti du reliquat des forces régulières du régime et des nouvelles forces apparues depuis 2011. L'armée arabe syrienne continue d'exister, mais s'est rétrécie, et les milices pro-régime s'imposent de plus en plus au combat depuis 2015: les forces régulières se réduisent comme peau de chagrin, le régime n'a plus les moyens de les entretenir, et les hommes préfèrent s'engager dans les milices qui paient mieux. Le caractère de plus en plus milicien des forces du régime ne peut être ignoré, de même que la place prise par les "proxies" de ses soutiens étrangers. Le régime s'est servi du clientélisme et de la corruption de l'armée, qui existaient avant la révolution, comme chaîne de commandement parallèle pour renforcer son autorité.
 
Assad a besoin de l'armée, qui supervise l'infanterie fournie par les milices, lesquelles sont soit liées aux services de renseignement et/ou à la Garde Républicaine, soit à des figures du régime, politiques et/ou économiques. En sous-traitant le gros des combats aux milices, l'armée s'est préservée, évitant les pertes et freinant les défections, puisqu'elle est plus corrompue, moins efficace et encore plus coupée de la société (le recrutement chez les alaouites s'est encore accéléré, surtout parmi les officiers). L'armée est la garantie de la survie du régime, mais celui-ci a accéléré sa déprofessionnalisation pour mieux la contrôler par le biais de chaînes de fidélité parallèles. C'est bien ce qu'illustrent les Tiger Forces et leur chef, le général Hassan.
 

 

Les Tiger Forces du général Souheil al-Hassan font partie des unités du régime engagées à Alep-Est.

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