Bataille de Mossoul: Daech met en scène sa défense extérieure de la ville à des fins de propagande

L'œil de Stéphane Mantoux

Bataille de Mossoul: Daech met en scène sa défense extérieure de la ville à des fins de propagande

Publié le :

Mercredi 02 Novembre 2016 - 14:56

Mise à jour :

Mercredi 02 Novembre 2016 - 15:06
Alors que l'offensive contre Mossoul prend un nouveau tournant avec l'entrée des forces coalisées dans la ville proprement dite mardi 1er novembre, la propagande de l'Etat islamique (EI) met en scène la défense extérieure de la ville par ses djihadistes. Stéphane Mantoux, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence de la stratégie de l'EI, décrypte en partenariat avec "FranceSoir" la première vidéo de longue durée mise en ligne par l'organisation terroriste.
©DR
PARTAGER :

Stéphane Mantoux avec la rédaction de FranceSoir.fr

-A +A

Le samedi 29 octobre 2016, l'Etat islamique (EI) a mis en ligne sur Internet sa première vidéo longue traitant de la bataille de Mossoul, "Ignition of War". Cette vidéo d'un peu plus de 20 minutes présente tous les fronts de la défense extérieure de Mossoul, nord, est et sud-est, dans le sens des aiguilles d'une montre, à l'exception curieuse du front sud. L'Etat islamique a donc fait l'effort de monter une vidéo de propagande de longue durée moins de 2 semaines après le début de la bataille. A titre de comparaison, en moyenne, les vidéos militaires de l'EI du début de l'année 2016 avaient un décalage minimum de 3 semaines avec les opérations rapportées, et récemment beaucoup plus (l'EI vient seulement de diffuser des images de la contre-attaque contre le régime syrien sur la route de Tabqa, au sud-ouest de Raqqa, qui date de fin juin 2016).

Sans surprise, cette vidéo confirme ce que l'on pouvait déjà tirer des documents précédents de l'EI sur la vision de la bataille du côté des défenseurs. L'Etat islamique met soigneusement en scène la disproportion des forces, en listant tous ses adversaires dès le début de la vidéo. Il prend de nombreuses secondes à filmer, de loin, les véhicules adverses, et insiste en particulier sur la présence de forces spéciales occidentales aux côtés des peshmergas (un véhicule Oshkosh M-ATV, utilisé par les troupes américaines, est filmé passant à côté de blindés kurdes). Il filme aussi plusieurs hélicoptères américains AH-64 Apache qui survolent ses positions, ainsi qu'un bombardier B-52. Il s'ingénie aussi à filmer plusieurs fois les ambulances venant chercher morts et blessés après des explosions de véhicules kamikazes ou tirs de missiles antichars, et même les soldats irakiens traînant les corps de leurs camarades morts.

Il est difficile d'estimer le nombre précis de défenseurs côté EI: en revanche la vidéo montre que le groupe de combat de 10 à 15 hommes est la norme dans la défense des localités autour de Mossoul. La vidéo montre peut-être une centaine d'hommes en tout au maximum, ce qui confirme que cette action défensive extérieure n'a qu'un caractère de retardement et n'engage pas le gros de la garnison réservé pour le combat de rues. Elle met en scène plusieurs adolescents parmi les combattants et aussi un combattant âgé, qui a probablement plus de 50-60 ans.

Les appuis utilisés par l'Etat islamique sont légers: outre les roquettes sur affût artisanal et les mortiers moyens (autour de 82 mm), l'arme la plus employée est le canon sans recul SPG-9, facilement transportable, et qu'un combattant utilise à l'épaule pour le tir à une occasion. Surtout, l'EI dévoile ses équipes antichars mobiles, équipées de lance-missiles antichars guidés: les seuls lanceurs visibles dans la vidéo sont des Konkurs, mais il est probable que ces équipes disposent d'autres matériels. Sept véhicules sont détruits par ces missiles antichars, qui constituent donc aussi un élément important de cette défense agressive. L'EI emploie aussi, pour couvrir la progression d'un VBIED, un canon bricolé à partir d'un tube antiaérien de 23 mm, muni d'un frein de bouche, monté sur trépied et installé dans un bâtiment. Un mortier léger (50-60 mm) est également employé dans l'une des séquences de la vidéo. Ce sont donc des appuis relativement légers, mobiles, qui favorisent une défense agressive.

Conséquence logique de cette posture, l'EI n'engage pas beaucoup de véhicules en défense. Tout au plus observe-t-on quelques technicals (pick-up munis d'armes embarquées sur la plate-forme arrière): Toyota Hilux ou Land Cruiser avec mitrailleuse lourde KPV de 14,5 mm, autres pick-up avec des tubes ZU-23 de 23 mm. Un seul char est visible: un T-55 embossé dans un bâtiment, camouflé, qui tire sur un objectif à distance, ce qui confirme l'hypothèse selon laquelle l'EI réserve ses blindés pour le combat de rues, ou dans les localités, en position fixe, semi-enterrée, camouflée, pour des tirs plus meurtriers avant leur destruction.

Quelques 7 véhicules kamikazes (VBIED) sont visibles dans la vidéo, et le nom de 6 des kamikazes apparaît. Ce sont des Irakiens, ce qui est intéressant: cela confirmerait que le gros de la garnison est irakien et probablement de recrutement local. Parmi ces 7 VBIED, 4 sont des pick-up blindés de manière artisanale, avec renforts de plaques de blindage ou blindage SLAT (grilles destinées à faire exploser les munitions antichars tirées sur le véhicule), mais sont moins "soignés" que les productions habituelles de la wilayat Ninive (un des pick-up n'est même pas blindé). On trouve aussi 2 4x4 blindés avec plaques et blindage SLAT, et un camion. L'un des VBIED (un des 4x4) semble bien être celui filmé par un journaliste embarqué avec la Golden Division (division des forces spéciales) irakienne dans la localité de Bartella, à l'est de Mossoul, le jeudi 20 octobre. En revanche, l'un des VBIED sort d'un abri ce qui semble confirmer l'hypothèse selon laquelle l'EI avait entreposé des VBIED dans les villages autour de Mossoul avant la bataille, de façon à les lancer le plus rapidement possible contre les assaillants.

Les fantassins de l'EI disposent d'un armement classique, mais abondant: fusils d'assaut AK-47 et M-16, mitrailleuses PK, lance-roquettes RPG-7... A noter que les porteurs d'armes collectives (mitrailleuse, lance-roquettes antichars) ont souvent en plus une arme individuelle, comme c'est l'habitude chez l'EI. Plus rare, un fusil d'assaut FN-FAL équipé d'une lunette de visée montée d'ordinaire sur le fusil de sniper SVD Dragunov soviétique, dont l'un des combattants de l'EI est aussi équipé. Un des combattants de l'EI dispose aussi d'une AK-47 à chargeur circulaire, dit tambour.

L'EI se ressert de séquences vidéos postées dès la première semaine de la bataille par l'agence Amaq (agence de propagande de l'EI): on voit notamment un bulldozer capturé, un MRAP Casspir détruit, de même qu'un autre bulldozer et un véhicule blindé BMP-1 qui est en flammes. L'EI remontre également les images de ces 2 véhicules capturés, un MaxxPro armé d'un lance-grenades Mk 19 de 40 mm, précédé d'un camion qui transporte des munitions pour cette dernière arme, une caisse de munitions pour le SPG-9 et une caisse de grenades à fragmentation. Les drapeaux chiites et kurdes sont systématiquement piétinés.

Vidéo quasiment uniquement dédiée au combat, Ignition Of War confirme ainsi que la bataille de Mossoul a une importance particulière pour l'EI: plus que le titre de la vidéo, le fait que celui-ci soit sous-titré en anglais, ce qui est très rare, est révélateur.

 

Cet article a été rédigé par Stéphane Mantoux en partenariat avec FranceSoir. Retrouvez plus d'informations sur la bataille de Mossoul et Daech sur le blog de l'auteur en cliquant ICI.

 

Pour la défense de Mossoul, les djihadistes de l'EI ont déployé des missiles antichars Konkurs (image de propagande).

Commentaires

-