Bataille de Raqqa: le soutien de la coalition sera crucial pour les forces arabo-kurdes, estime Stéphane Mantoux

Interview

Bataille de Raqqa: le soutien de la coalition sera crucial pour les forces arabo-kurdes, estime Stéphane Mantoux

Publié le :

Vendredi 09 Juin 2017 - 15:24

Mise à jour :

Vendredi 09 Juin 2017 - 17:10
Soutenus par la coalition internationale dans les airs comme au sol, les forces arabo-kurdes ont entamé la bataille de Raqqa début juin. Observateur de référence du conflit irako-syrien, Stéphane Mantoux explique à "FranceSoir" comment cette bataille va influencer les acteurs du conflit syrien.
© DELIL SOULEIMAN / AFP/Archives
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Propos recueillis par Maxime Macé

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Elles se prépositionnaient depuis des mois. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), formées essentiellement des combattants kurdes des YPG (milice d'auto-défense) et appuyées par des tribus arabes sunnites, ont attaqué mardi 6 les faubourgs de la ville de Raqqa en Syrie, "capitale" autoproclamée du califat de l'EI. Stéphane Mantoux, spécialiste des questions de défense et observateur de référence de la stratégie de l'Etat islamique, expose pour FranceSoir, les enjeux de cette importante bataille.

Faut-il s'attendre à une résistance des djihadistes de l'EI à Raqqa similaire à celle à Mossoul?

"Oui et non. Oui parce que tout laisse à penser que l'EI compte défendre la ville, comme en témoigne la garnison qui est restée en place avec des dispositions défensives qui ressemblent à celles que l'on a pu voir à Mossoul (réseau de tunnels, tranchées, explosifs cachés...). Simplement l'ampleur de la bataille n'est pas la même: la ville de Raqqa est beaucoup moins grande (dix fois plus petite en superficie et en population: Raqqa comptait un peu plus de 200.000 habitants avec la guerre) et les effectifs des combattants de Daech semblent inférieurs à la garnison de Mossoul (en novembre 2016, au lancement de l'offensive des FDS contre Raqqa, ils étaient encore importants; une partie a été mobilisée sur d'autres fronts, notamment pour la défense extérieure de Raqqa et à Tabqa; et d'autres ont été redéployés dans le sanctuaire frontalier).

"On voit également une différence sur la propagande faite par l'EI autour des deux batailles. Mossoul a très clairement la priorité: depuis le début des combats, qui durent depuis près de huit mois, il y a eu 12 vidéos longues de l'Etat islamique sur la bataille en elle-même. Concernant Raqqa, alors que les FDS ont débuté l'approche de la ville en novembre dernier, il y a eu très peu de vidéos sur la défense extérieure de la ville: il y en a seulement deux depuis novembre 2016. Pour être précis, une sortie le 27 janvier qui couvre les combats de novembre à janvier, une sortie le 22 avril qui couvre les combats jusqu'au début de la bataille de Tabqa et les combats pour la prise de cette ville.

"Cela s'explique par le fait que Mossoul est le front principal de l'EI en Irak alors qu'en Syrie, l'offensive turque sur al-Bab et celle du régime sur Palmyre ont dispersé les efforts défensifs des djihadistes".

Quelles sont les capacités militaires des forces arabo-kurdes des FDS?

"On est sur un modèle différent que, par exemple, l'armée irakienne. En Irak, on a une armée régulière étatique, certes largement soutenue par les Etats-Unis, et renforcée par des miliciens chiites soutenus en partie par l'Iran, alors qu'en Syrie, le modèle est différent. A la base des FDS, on a une milice, les YPG kurdes (branche armée du Parti de l'union démocratique, PYD, NDLR), à laquelle se sont agglomérés des rebelles arabes syriens. Si la discipline et la cohésion de l'YPG et de l'YPJ (branche féminine) sont supérieures à celles de certains rebelles syriens, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'une milice qui n'est pas lourdement armée. L'appui de la coalition, à travers le soutien aérien depuis septembre 2014 (et la bataille de Kobané) et la présence de forces spéciales au sol, pour guider les frappes aériennes et encadrer les FDS, est donc crucial, tout comme les livraisons d'armes.

Néanmoins, on a constaté à la naissance des FDS, vers octobre 2015, que les Kurdes sont majoritaires dans cette coalition. Sur un total que les Américains eux-mêmes chiffrent à 50.000 hommes, ils sont au moins 25.000 et les forces arabes d'appoint, cependant, ne semblent pas avoir dépassé 5.000 hommes, même si d'autres sont inclus et restent à former...  Ils représentent près des trois-quarts des effectifs sur le terrain et cet état de fait n'a pas changé depuis".

Qu'en est-il de l'implication de la coalition internationale contre Daech et des forces spéciales occidentales dans cette bataille?

"Les forces américaines sont très engagées dans la reconquête de Raqqa. Au sol, on sait depuis le mois de mars qu'une partie du 75e régiment de Rangers de l'armée américaine est engagée sur place tandis qu'une batterie d'artillerie des Marines a été basculée d'Irak sur le front de Raqqa. Au niveau aérien, les moyens sont considérables avec des avions et des drones armés mais aussi des hélicoptères d'attaque Apache qui ont notamment appuyé la traversée de l'Euphrate des FDS en mars.

"On sait également que des forces spéciales françaises sont déployées sur place mais leur rôle est plus discret. On peut envisager que leur action soit similaire à celles engagées à Mossoul, avec un encadrement des FDS, du guidage de frappes aériennes et peut-être une participation plus directe aux combats".

On voit que le régime de Bachar al-Assad semble vouloir s'impliquer dans la bataille pour Raqqa, faut-il craindre des affrontements entre ces derniers et les FDS?

"Le régime a lancé une offensive le long de l'Euphrate et avec la conquête du dernier verrou avant Raqqa, la ville de Maskanah, il est désormais en contact avec la zone tenue par les FDS. Damas a toujours eu une attitude assez ambigüe avec les Kurdes, il y a eu assez tôt dans le conflit syrien un accord tacite de non-agression entre les deux parties: Bachar al-Assad a laissé le PYD prendre le contrôle des zones kurdes et l'a laissé pousser l'offensive hors du Kurdistan syrien à partir du moment où les YPG ont été soutenus par la coalition.

"Toutefois, cette trêve tacite a vacillé à l'été 2016 lorsque le régime négocie la reconquête d'Alep avec la Turquie en échange d'une possibilité d'offensive de cette dernière vers al-Bab. Dès lors il y a eu des affrontements sporadiques entre les forces kurdes et celles du régime dans le nord-est de la Syrie comme à Qamishli. Le régime a d'ailleurs bombardé au moins une fois des positions de FDS ces derniers jours. Si l'armée loyaliste continue à pousser vers Raqqa, il y a de fortes chances que des combats éclatent entre les deux parties: il y est envisageable que des forces kurdes soient détournés du combat contre les djihadistes à Raqqa pour aller s'opposer aux forces syriennes".

Cette offensive contre la province de Raqqa semble montrer un basculement stratégique du régime…

"Très nettement, on assiste depuis deux mois à une nouvelle stratégie globale du régime syrien qui consiste à pousser vers l'est du pays. Le choix a été fait de ne pas aller réduire la poche d'Idlib où se trouvent notamment les combattants d'Hayat Tahrir al-Cham (nouvelle coalition de djihadistes et d'islamistes radicaux). Damas souhaite donc reconquérir tout l'est syrien avec trois axes de progression. Un premier au sud du pays le long de la frontière jordanienne où les loyalistes se heurtent aux rebelles anti-EI soutenus par les Américains. Plus au nord, on a une offensive à l'est de Palmyre, qui a été reprise par le régime au mois de mars, en direction de Deir Ezzor. Et enfin, le long de l'Euphrate, on a le dernier axe de progression qui doit permettre à l'armée loyaliste de se rabattre sur Raqqa.

"On voit avec cette triple offensive la stratégie du régime qui consiste à encercler des poches de djihadistes de l'EI ou de rebelles pour mieux les réduire en les écrasant sous sa puissance de feu. Derrière cette manœuvre, inédite dans son ampleur, on sent toute l'influence et l'implication de la Russie".

La chute annoncée de Mossoul et celle, probable, de Raqqa vont-elles influer sur la stratégie globale de l'Etat islamique?

"C'est déjà le cas. L'Etat islamique s'est préparé à la chute de ses deux "capitales" depuis au moins un an, voire avant. Pour parer à cela, l'organisation djihadiste a constitué ce que l'on appelle un +sanctuaire frontalier+. C’est-à-dire les trois provinces qui se situent à proximité ou à cheval sur la frontière irako-syrienne: la wilayat al-Jazirah qui couvre le désert irakien à l'ouest de Mossoul, la wilayat al-Furat qui se situe à cheval sur l'ouest irakien et l'est syrien et enfin la wilayat al-Khayr, celle de Deir Ezzor. C'est visiblement dans cette dernière que l'EI a replié une bonne partie de son appareil de commandement et bureaucratique, notamment dans la ville de Mayadin. On remarque par ailleurs que malgré les différents fronts sur lesquels les djihadistes étaient sous pression, ils ont lancé une grande offensive en janvier dernier pour tenter de chasser les troupes du régime de leurs derniers bastions à Deir Ezzor.

"Ainsi, en Irak, le retour à une insurrection clandestine semble évident, d'autant que c'est déjà le cas dans la plupart des wilayats irakiennes. En Syrie, la perte de Raqqa ne signifiera pas forcément une entrée dans la clandestinité car même si le régime revient en force, il reste des endroits où les djihadistes peuvent encore se battre de façon conventionnelle, pour le moment on pense notamment à Deir Ezzor". 

Les Forces démocratiques syriennes ont entamé la dernière phase de la bataille de Raqqa début juin.

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