Silencieux et meurtriers, les drones piégés nouvelle arme psychologique des djihadistes de Daech

Silencieux et meurtriers, les drones piégés nouvelle arme psychologique des djihadistes de Daech

Publié le :

Lundi 13 Février 2017 - 16:44

Mise à jour :

Mardi 14 Février 2017 - 12:16
La mort vient désormais aussi du ciel pour les adversaires de l'Etat islamique en Syrie et en Irak. Depuis quelques mois, les djihadistes ont de plus en plus recours aux drones, soit pour faire de l'observation, soit pour lâcher des projectiles depuis le ciel. Stéphane Mantoux, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence de la stratégie de l'EI, décrypte en partenariat avec "FranceSoir", l'utilisation de cette nouvelle arme par les djihadistes.
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Stéphane Mantoux avec la rédaction de FranceSoir.fr

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La menace posée par les drones de l'Etat islamique n'est pas nouvelle: en décembre 2014, avant son premier assaut de grande envergure contre l'aéroport militaire de Deir-Ezzor, l'EI avait étudié le dispositif défensif du régime syrien avec des drones; dès le mois de décembre 2015, pendant la bataille de Ramadi, Daech avait utilisé un drone pour diriger à distance une attaque au sol par ses troupes d'élite, les inghimasiyyi. Une étude d'un atelier de fabrication de drones à Ramadi, en février 2016, après la reconquête de la ville par l'armée irakienne, laissait déjà penser que les djihadistes essayaient de mettre au point des drones armés (avec missile sol-air portable SA-7B embarqué).

Une étude récente montre que dès 2015, une brigade de l'organisation terroriste, la brigade Al Bara bin Malik, est chargée de la mise en œuvre des drones: elle dépend du comité de recherche/développement et production militaire. Selon cette même étude, l'EI envisage d'armer ses drones dès 2015, au moins. Mais la bataille de Mossoul, très couverte médiatiquement et sur les réseaux sociaux, permet de mieux voir à l'œuvre les différents types de drones utilisés par le groupe salafiste: drones kamikazes, drones armés, drones utilisés pour la reconnaissance et la propagande.

Le régime syrien montre des images d'un drone armé de l'EI abattu à Deir-Ezzor le 9 décembre 2016. On note la forme de petit avion et les têtes de roquettes de RPG-7 embarquées sur le drone.

Le 2 octobre dernier, quinze jours avant le début de l'offensive contre Mossoul, un drone de l'EI tombe du ciel près des lignes des combattants kurdes, au nord de la ville. Les Kurdes, avec précaution, ramènent le drone dans leurs lignes, puis décident de le stocker dans un bâtiment pour pouvoir l'étudier. C'est alors qu'il est examiné, avec deux hommes des forces spéciales françaises (CPA-10), que le drone explose à l'intérieur du bâtiment, tuant deux peshmergas et blessant grièvement les deux soldats français. Ce drone était un engin disponible dans le commerce, un Skywalker chinois X8 ; mais Daech fabrique ses propres drones artisanaux, de reconnaissance, ou lanceurs de projectiles, que l'on a pu voir en action au-dessus des quartiers est de Mossoul.

L'Etat islamique a commencé par utiliser des drones armés au-dessus de la poche du régime syrien dans la ville de Deir-Ezzor. Dès le 12 octobre, avant que ne démarre la bataille de Mossoul (dont le compte-rendu, jour par jour, est à lire ici), le régime syrien abat trois drones de l'EI chargés d'explosifs (avec tête de roquette de RPG-7) au-dessus de ses positions. A partir du 20 octobre (trois jours après le début de la bataille de Mossoul), les indices se multiplient: l'EI utilise des drones armés, et parfois même plusieurs en même temps, pour bombarder les positions du régime à Deir-Ezzor, ainsi que des drones de reconnaissance Skywalker X8 similaires à ceux utilisés en Irak, à Falloujah, puis à Mossoul.

Drone de reconnaissance similaire à un Skywalker X8 abattu le 10 décembre 2016 par le régime syrien à l'ouest de Deir-Ezzor. Il est similaire à celui montré dans la vidéo de la wilayat Ninive du 24 janvier dernier.

Dès le mois de novembre, les djihadistes emploient des drones armés au-dessus des quartiers Est de Mossoul. L'aviation de la coalition frappe ces ateliers de drones au mois de janvier 2017. Le 4 janvier, la police fédérale irakienne montre plusieurs drones artisanaux qui lâchaient des grenades et des obus de mortiers sur ses positions. Le 7 janvier, un reportage du site Rudaw auprès de la Golden Division, à côté du quatrième pont sur le Tigre, indique que Daech a utilisé 10 fois un ou plusieurs drones pour lâcher des projectiles en une heure de combats. L'Etat islamique utilise des quadcopters, pour la reconnaissance, la propagande (trois des cinq vidéos longues de la wilayat Ninive sur la bataille de Mossoul montrent des séquences assez importantes filmées par drone), ou le guidage des VBIED (comme on le voit dans la dernière vidéo de la wilayat Ninive sur les VBIED à Mossoul), mais aussi pour lâcher des projectiles (avec un système de crochet qui permet de les libérer au-dessus de la cible).

Il est probable que l'emploi de plus en plus fréquent des drones armés par les djihadistes en janvier 2017 compense la moindre efficacité des VBIED en raison des contre-mesures adoptées par l'armée irakienne (et de la destruction des ponts sur le Tigre par l'aviation). Faute de VBIED en nombre suffisant, l'EI, dont la défense s'effondre dans les quartiers est de Mossoul, recourt aux drones armés. Un reportage de France 2 (15 janvier) montrant les forces spéciales françaises aux côtés de la Golden Division dans des quartiers déjà libérés à l'est de Mossoul montrent également un drone écrasé sur un toit, qui ressemble à ceux abattus par la police fédérale le 4 janvier. Le 13 janvier, les miliciens chiites de la mobilisation populaire abattent un drone de reconnaissance au-dessus des monts Hamrin, au nord de la province de Salahuddine (nord de l'Irak), qui semble bien être un Skywalker X8, de nouveau.

La police fédérale abat le 4 février 2017 plusieurs drones de l'EI au-dessus des quartiers sud-est de Mossoul, qui jetaient des grenades et obus de mortiers. On note la forme en avion de ce drone bricolé par l'EI.

Reportage France 2 du 15 janvier, avec les forces spéciales françaises dans les quartiers est de Mossoul: un drone de l'EI gît sur un toit. Encore une fois, on note la forme en avion.

La prise de l'université de Mossoul, au nord-est de la ville, le 15 janvier, aurait privé l'EI d'un centre de fabrication important des drones armés capables de lâcher des grenades et autres projectiles sur les forces irakiennes. Les images de drones armés abattus montrent aussi des Phantom 4, une version vendue dans le commerce et ensuite modifiée par l'EI. Depuis quelques temps, en plus des contre-mesures déjà déployées (comme l'emploi d'avions EC-130J américains qui brouillent les signaux radios envoyés pour provoquer les explosions au sol), on évoque l'utilisation possible d'un fusil anti-drone, le "Battelle Drone Defender".

Drone Phantom 4 abattu en janvier 2017 au-dessus des quartiers est de Mossoul, modifié pour lâcher des projectiles.

Le 24 janvier 2017, la wilayat Ninive (Mossoul) publie la sixième vidéo longue sur la bataille. Pour la première fois, l'EI montre l'emploi des drones armés: dans une séquence d'un peu moins de 6 minutes qui conclut la vidéo (qui dure 38 minutes en tout), on observe le décollage d'un drone Skywalker X7/X8, avec deux opérateurs, et un total de 19 attaques, filmées par des caméras embarquées sur les drones armés (soit une de plus que le nombre de véhicules kamikazes présents dans la vidéo et qui explosent). Les drones armés visent surtout les groupes de soldats irakiens et les véhicules, en particulier ceux vulnérables par le dessus (Humvees, pick-up...), mais il y a aussi une frappe sur le toit d'un char M1 Abrams. Globalement, les drones sont moins meurtriers que les VBIED, mais ils sont aussi plus faciles à mettre en œuvre et l'impact psychologique est certain. D'après cet article, les munitions embarquées sur le drone que l'on voit dans la vidéo sont probablement grenades de 40 mm de fabrication occidentale (Daech a capturé des bandes de grenades de 40 mm pour lance-grenades Mk 19 à Mossoul, entre autres), ou des munitions OG-7VE High Explosive pour lance-roquettes RPG-7. Le 30 janvier 2017, la wilayat al-Furat met en ligne une vidéo, Le rugissement des lions, dont la dernière scène montre, comme une bande-annonce, une frappe de drone armé similaire à celles de la vidéo de la wilayat Ninive: on peut donc supposer que d'autres frappes seront montrées dans une prochaine vidéo, ce qui veut dire aussi que l'EI emploie des drones armés ailleurs qu'à Mossoul.

Projectile lâché par un drone armé dans la séquence finale de la dernière vidéo de la wilayat al-Furat (30 janvier 2017).

En tout état de cause, l'EI, de la même façon que pour d'autres armes, a développé des ateliers de fabrication de drones de reconnaissance, voire de drones armés et kamikazes, et accélère leur emploi opérationnel. Si les effets sont bien plus limités que ceux de l'emploi des VBIED, il n'en demeure pas moins que le groupe acquiert progressivement une expérience de leur conception et de leur utilisation, et que les forces irakiennes à Mossoul prennent la menace au sérieux.

Capture d'écran de la vidéo de la wilayat Ninive de l'EI parue le 24 janvier dernier, montrant pour la première fois l'utilisation de drones armés. Ici les deux opérateurs font décoller le drone Skywalker X7/X8 chinois.


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