Pourquoi j’ai quitté France Inter pour France Culture

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Pourquoi j’ai quitté France Inter pour France Culture

Publié le 16/11/2020 à 12:28 - Mise à jour à 17:52
Radio France / France Soir
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Auteur(s): Sandra Franrenet, journaliste pour FranceSoir

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Ils sont parisiens, ont la quarantaine, sont vaguement bobos et essentiellement de gauche. Après des années d’écoute assidue, ils ont décidé de quitter France Inter pour France Culture.

Récits d’un désamour analysé par le sociologue des médias, Rémy Rieffel et l’expert en innovation média, Benoît Raphaël.

Sur les 40 millions d’Hexagonaux qui écoutent la radio, plus de 6 millions ont réglé leur poste sur France Inter. N’en déplaise aux radios privées, avec 11,3% d’audience cumulée sur la saison septembre 2019 - juin 2020, cette station publique caracole en tête du hit-parade des radios les plus écoutées. Son émission phare ? La matinale, animée par Léa Salamé et Nicolas Demorand. Les deux journalistes peuvent se vanter de rassembler chaque matin au petit-déjeuner, 4 410 000 auditeurs, dont 306 000 gagnés en un an, selon Médiamétrie. Mais ce que cette société spécialisée dans la mesure d'audience ne précise pas, c’est le nombre d’auditeurs perdus. Déçus, agacés, frustrés, parfois révoltés,... Certains "indécrottables" d’Inter ont décidé de changer de fréquence. Leur point commun ? Ils sont parisiens, ont la quarantaine, sont vaguement bobo et essentiellement de gauche... autrement dit dans la cible de France Inter. Leur nouvelle voix ? France Culture, une station “cousine”  - elle appartient à la même maison, Radio France - également estampillée “de gauche”. Hasard ou pas, fin 2019, France Culture franchissait pour la première fois la barre des 1,6 million d’auditeurs grâce à l’arrivée de 95.000 nouveaux convertis. Son site internet titrait en juillet dernier : “MEDIAMETRIE 2019-2020 : saison record pour France Culture”. L’article posté justifiait ces “excellents résultats” par “l’adéquation de ses programmes de fond avec les aspirations des auditeurs”. Des chiffres d’audience confortés par des records numériques qui ne cessent de progresser : 14,4 millions de visites en moyenne (mai-juin 2020), 30 millions d’écoutes à la demande en moyenne (idem) et 10 millions de vidéos vues en moyenne (idem).

Parmi les récents transfuges, Rodolphe, un agent immobilier de 46 ans en reconversion professionnelle dans l’enseignement. “J’ai écouté France Inter pendant 10 ans. Je trouvais que c’était une radio vivante, pertinente, diversifiée. J’appréciais particulièrement les interviews politiques de la matinale. Mais il y a environ un an et demi, le 7/9 a commencé à m’ennuyer. La direction a trouvé une formule qui fonctionne en termes d'auditeurs mais je trouve que les interviews sont devenues très complaisantes. Les journalistes ne rebondissent plus, les questions posées sont toujours les mêmes et les invités peu diversifiés”, déplore-t-il. L’événement qui a motivé son départ pour “France Cu’” ? Le grand entretien du 20 octobre avec Sébastien Bazin, PDG du groupe hôtelier Accor. “Des auditeurs l’ont interrogé sur le conflit avec les femmes de ménage et des défauts de paiement de locations privées. Bazin a botté en touche et les journalistes n’ont pas jugé utile de le pousser dans ses retranchements”, soupire ce quadra.  Les questions des auditeurs, c’est notamment ce qui a poussé André, un musicien d’une quarantaine d’années, à aller voir sur France Culture s’il y était. “Il y a derrière la tentation de tendre le micro au quidam de la rue, la volonté de croire qu’on sert le peuple. Je reste pour ma part persuadé qu’on le sert en éclairant son esprit avec de vrais experts”, analyse cet artiste. Un avis partagé par Clément, attaché territorial de la fonction publique de 45 ans, pourtant biberonné à France Inter. “Je me fous royalement de l’avis de Mme Michu ! Il faut arrêter de croire que tout le monde a un avis pertinent sur tout”, fustige-t-il. Comme lui, Constance a grandi avec les voix des journalistes d’Inter. “D’une certaine manière, j’avais l’impression de les connaître !”, plaisante cette juriste de 40 ans. La rupture n’en a été que plus brutale. “Cette radio n’a plus aucun recul sur l’actualité ; à croire que c’est devenu la voix du gouvernement. Au moment des ordonnances Macron en 2017, je m’attendais à une analyse de fond sur cette pratique qui élude le débat démocratique… Rien !”, se désole-t-elle.

Durant le premier confinement, Pascal, 53 ans, a été “contraint” d’écouter la matinale d’Inter car France Culture basculait automatiquement sur cette fréquence entre 7 et 9 heures. “ça a été la douche froide !, s’exclame-t-il. On avait l’impression d’écouter RTL. Tu pouvais être sûr que si une mamie s’était fait tirer son sac la veille, ça allait figurer au sommaire”. Mais ce qui l’a le plus déçu, c’est l’absence d’analyse à la hauteur de cet événement inédit. A la place, cet auteur graphique estime avoir dû se contenter de questions aussi banales que : “qu’est ce que ça vous a fait d’apprendre ça ? Vous étiez bouleversé ?” Et d’asséner : “Les journalistes vont chercher l’émotion plutôt que l’information. C’est du tire-larmes”. Quid des autres émissions ? “C’est beaucoup de parlotte, répond Clément. La valeur ajoutée est de plus en plus faible”. Pauline, une autrice de BD de 39 ans, confirme avant de pointer du doigt l’incapacité de la station à se renouveler. “Au début, j’adorais l'équipe de Charline, mais à force j'ai fini par être gênée par le ton de l'émission, de plus en plus cynique, en écho à la société d'aujourd'hui. A force de se moquer de tout et de tout le monde, plus rien n'a de valeur. Le ton de la radio a changé et les sujets sont moins traités en profondeur. Les animateurs sont starisés. Augustin Trapenard, Léa Salamé, Sophia Aram... On les voit partout : sur le tapis rouge à Cannes, sur les plateaux télé...On est loin de l’époque de Stéphane Paoli ou de l’émission communiste de Daniel Mermet”, constate avec dépit cette habitante du 18ème.

Pour autant, ce qui a achevé de convaincre ces auditeurs de migrer vers France Culture, c’est l’omniprésence de la pub sur Inter. “Le matin, je fais le choix d’allumer la radio pour ouvrir mon esprit et, entre deux informations, on essaie de me corrompre avec des messages commerciaux ? C’est inadmissible sur une radio du service public !”, tempête André, également agacé par les musiques sponsorisées par la station venant régulièrement couper des émissions qui n’ont rien à voir avec la chanson ! Avec le recul, tous sans exception affirment avoir gagné au change. “La matinale de France Culture s’engage sur des sujets internationaux et les reportages ont du fond”, dissèque Sara, une cadre dans le transport de 43 ans. “Il y a davantage de diversité et les séquences sont plus ouvertes”, rebondit Clément. “Les intervenants sont de vrais spécialistes”, complète Rodolphe. André se délecte quant à lui des formats longs qui laissent du temps de parole “aux gens intelligents”.

“Il n’existe pas d’étude permettant de mesurer ce phénomène, et il ne faut surtout pas généraliser, d’autant que France Inter continue de gagner des auditeurs, tempère le sociologue des médias, Rémy Rieffel. En revanche, on ne peut pas dire qu’il s’agit d’un simple hasard”. Et ce spécialiste, également professeur à l’université Paris II (Panthéon-Assas) d’expliquer que les auditeurs entretiennent un lien particulier avec la radio qu’ils écoutent.

“Des habitudes de routine se développent ; une relation de confiance s’instaure. Changer de fréquence indique forcément une déception, une frustration ou un désaccord avec le ton ou la ligne éditoriale”, illustre-t-il.

Cette bascule vers France Culture l’étonne d’autant moins qu’il l’a également constatée chez certains de ses étudiants. “Il faut dire que cette station a fait un effort assez net depuis 2-3 ans pour attirer un public plus large. Les journalistes assènent moins, s’interrogent davantage et s’ouvrent plus à des questionnements accessibles”, témoigne le sociologue. Fondateur de Flint.media, Benoît Raphaël a un œil parfaitement aiguisé pour analyser ce type de transformations. Pour cet expert en innovation média, si France Culture attire de nouveaux auditeurs lassés par France Inter (ou d’autres radios), c’est parce qu’elle a été innovante dans sa manière de travailler le récit. “Alors que la plupart des médias se sont lancés dans des formats hyper courts à la Brut, cette rédaction a misé, à l’opposé, sur du long et cherché à prendre de la hauteur. La matinale est en quelque sorte une déclinaison des podcasts. Les journalistes prennent le temps d’analyser, le rythme est plus calme et ils vont chercher des solutions”,  souligne-t-il. Bien qu’inattendu, le succès a été immédiat. "En décembre [2018], au moment de la crise des Gilets jaunes, se rendre compte que tout le monde ne s'est pas tourné vers BFM  pour chercher de l'information immédiate, mais au contraire se tournait vers France Culture et vers les autres antennes de Radio France et était en recherche d'autre chose, de temps long, d'explications, de matière à penser a été une vraie suprise “, illustrait Sandrine Treiner, la directrice de cette station, en juin 2019. S’il n’est pas allé étudier les derniers chiffres d’audience, Benoît Raphaël présume que la crise sanitaire a également été un moment clé pour France Culture. “On devient malade d’information ! En écoutant la radio le matin, on ne sait plus démêler le vrai du faux. Et tout est tellement rapide qu’on n’a pas le temps de vérifier. Résultat, on perd pied. Le temps long répond à la volonté des auditeurs de revenir à certaines bases (la science, l’histoire,...) pour mieux comprendre le monde, se faire une opinion et au final reprendre le contrôle de l’information”, justifie-t-il. Si Pascal partage totalement ce point de vue, cet auteur graphique refuse cependant de couronner France Culture de (trop de) louanges. “Certaines émissions phares ont disparu et j’ai l’impression que la direction fait tourner la rédaction avec 10 personnes ! Devenus interchangeables, les journalistes se remplacent au pied levé. Et à mon grand désespoir, on y parle de plus en plus d’économie, remarque-t-il avant de conclure, lucide, mais ainsi va le monde…”

Auteur(s): Sandra Franrenet, journaliste pour FranceSoir


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