Le journaliste Nicolas Hénin poursuit en diffamation des blogueurs d'extrême droite

Le journaliste Nicolas Hénin poursuit en diffamation des blogueurs d'extrême droite

Publié le :

Jeudi 04 Juillet 2019 - 15:04

Mise à jour :

Vendredi 05 Juillet 2019 - 12:09
© LOIC VENANCE / AFP
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Maxime Macé

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Un blogueur d'extrême droite, qui publie sur des sites de la fachophère, comparaissait mardi 2 devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour "diffamation". Dans un article datant de 2015, il accuse le journaliste et ancien otage de l'Etat islamique Nicolas Hénin d'être atteint du "syndrome de Stockholm" envers les djihadistes.

En juin 2013, alors qu'il effectuait un reportage en Syrie, le journaliste Nicolas Hénin est enlevé par l'organisation Etat islamique. Pendant 10 longs mois, il est détenu en compagnie d'autres journalistes français (Pierre Torres, Didier François et Edouard Elias) et internationaux dans les sordides geôles du groupe terroriste où il est soumis à la violence sourde et aux tortures des djihadistes, au premier rang desquels Medhi Nemmouche, l'auteur de l'attentat du musée juif de Bruxelles.

Depuis sa libération, Nicolas Hénin travaille sur les phénomènes de radicalisation, sur la résilience face au terrorisme ainsi que sur l'influence des réseaux russes en France. Il oeuvre également à la compréhension du phénomène djihadiste et, à ce titre, il subit régulièrement les foudres de l'extrême droite, notamment sur Internet où il est la cible d'attaques virulentes. L'une d'elles, récurrente, consiste à dénoncer un supposé syndrome de Stockholm qu'aurait développé le journaliste à l'égard de ses geôliers et dont il défendrait désormais l'idéologie mortifère.

En novembre 2015, le pédopsychiatre Thierry Michaud-Nérard, chroniqueur régulier du site islamophobe et identitaire Riposte laïque, publiait un article sur cette plateforme de la fachosphère et sur le blog d'extrême droite "La Gauche m'a Tuer". Il s'agissait d'un "diagnostic" qui décrirait le syndrome attribué à Nicolas Hénin. Les termes utilisés par le médecin sont d'une rare violence: il y décrit un ex-otage "toujours pas libéré de ses «obsessions islamistes»", "converti et «soumis à l’idéologie djihadiste»" ou encore se comportant "en «militant moralement aliéné» par une soumission pathologique à l’idéologie terroriste islamiste et à la «propagande anti-chrétienne» de ses ravisseurs de l’organisation État Islamique".

Le journaliste avait saisi l'ordre des médecins suite à cette publication et obtenu gain de cause, le psychiatre ayant écopé d'un blâme.

Mardi 2, Thierry Michaud-Nérard comparaissait devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour "diffamation" aux côtés de Pierre Cassen, fondateur du site d'extrême droite Riposte Laïque, et Mike Borowski, directeur de la publication de La Gauche m'a Tuer. Ce dernier n'était d'ailleurs pas présent et ne s'est pas fait représenter.

Durant ce procès auquel France-Soir a assisté, Thierry Michaud-Nérard a assuré qu'il ne s'était pas "prévalu de sa profession" pour écrire son article, et ce alors qu'il est pourtant présenté comme "docteur" sur les deux sites incriminés. Il a également assuré qu'il ne s'agissait pas d'un "diagnostic mais d'un portrait psychologique de Nicolas Hénin".

Interrogé par le président sur l'intérêt de son article, le pédopsychiatre s'est un peu empêtré dans ses explications. Il a fustigé de prétendues "déclarations christianophobes répétés de Nicolas Hénin sur Twitter", "une compassion exagérée à l'égard des djihadistes" ou encore argué faussement du fait que le journaliste "ne critique pas la position des djihadistes". Malgré cela, il a toutefois reconnu que si c'était à refaire "il ne l'écrirait plus ainsi". "Cet article est mauvais et sans nuances, je ne le republierais plus jamais", a-t-il concédé. Toujours est-il qu'il a fait savoir qu'il avait écrit ce billet car "Nicolas Hénin tweete trop" et qu'il voulait "éclairer sur sa christianophobie". 

Thierry Michaud-Nérard a également assuré s'être inspiré d'un article du très controversé Ojim (Observatoire du journalisme), fondé et dirigé par un ancien du Bloc identitaire. Problème soulevé par un des assistants du président du tribunal, l'article de l'Ojim est daté du 10 décembre 2015 tandis que celui jugé mardi l'était du 29 novembre... Réponse de l'intéressé: le billet en question aurait été mis en ligne à plusieurs reprises à des dates différentes et il aurait contacté l'Ojim qui serait "incapable de retrouver quand l'article sur Nicolas Hénin a été publié la première fois".

Durant sa plaidoirie, l'avocat de Nicolas Hénin, maître Vincent Brengarth, a souligné que l'article mis en cause était d'une rare violence à l'égard d'un ancien otage, soulignant l'absence de la moindre preuve d'une quelconque soumission idéologique à ses bourreaux. Il a évoqué le caractère particulièrement infamant pour un homme de "se voir accuser de complicité  avec ceux qui l'ont torturé physiquement et psychologiquement pendant 10 longs mois".

Le conseil du journaliste a également pointé du doigt le fait que son client s'était porté partie civile dans l'enquête qui vise Medhi Nemmouche pour "enlèvement et séquestration en relation avec une entreprise terroriste". "La présence d'un texte sur Internet insinuant que mon client soit «soumis à l’idéologie djihadiste» pourrait avoir un effet catastrophique sur ce procès", a jugé l'avocat.

Au cours de ses réquisitions, le procureur a estimé qu'il ne faisait "aucun doute que les propos tenus par Thierry Michaud-Nérard dans son article étaient diffamatoires", assurant qu'il n'y avait "aucun élément pouvant laisser penser que Nicolas Hénin ait pu adhérer à la cause des djihadistes de l'organisation Etat islamique". Le magistrat a également souligné que le journaliste était, "au même titre que les personnes tuées lors des attentats en France", "une victime du terrorisme" qui doit être traitée "avec respect et nuance".

Le procureur a requis la condamnation de Thierry Michaud-Nérard et de Mike Borowski. Le cas Pierre Cassen est plus épineux. Si l'individu a bel et bien fondé Riposte laïque, il assure ne plus en être le directeur de la publication depuis 2012. Ce dernier résiderait en Suisse, ce qui le place hors de portée de la juridiction française. La méthode est d'ailleurs couramment utilisée par les sites de la fachosphère pour éviter les poursuites.

Seul avocat des accusés présents, maître Frédéric Pichon, conseil de Pierre Cassen, s'est étonné que la partie civile demande "du respect pour les victimes du terrorisme" alors que "Nicolas Hénin s'en est récemment pris à Patrick Jardin". Ce père d'une victime des attentats de Paris et de Saint-Denis avait déclaré à propos d'un éventuel rapatriement des djihadistes français: "fusillons-les (…) comme Leclerc a fait fusiller les Français de la Waffen SS" ou encore "tuons aussi leurs enfants d’ailleurs". Il avait vu son compte Twitter fermé par la plate-forme suite à ces propos.

Voir - Patrick Jardin affirme être fiché S après de nouveaux appels au meurtre

Appelé à s'exprimer une dernière fois avant la fin de l'audience, Thierry Michaud-Nérard, s'est permis une dernière provocation. Après avoir donc reconnu que son article était "mauvais et sans nuance", il a repris à son compte les propos que Nicolas Hénin avait transmis à la cour par le biais d'une lettre. Le journaliste y expliquait ne pas vouloir se rendre au procès car "la monstruosité de ces propos (contenus dans l'article du psychiatre, NDLR) rouvrent les plaies ouvertes par les terroristes, mettent du sel sur des douleurs en cours de cicatrisation, et finalement prolongent leur œuvre". "Cette plaie ouverte n'est-elle pas justement le syndrome de Stockholm?", s'est interrogé, goguenard, Thierry Michaud-Nérard.

Même forme de provocation chez Pierre Cassen qui s'est borné à expliquer pourquoi il n'était plus directeur de la publication de Riposte laïque pendant les débats. Le fondateur du site d'extrême droite (classification qu'il conteste) a estimé lors de sa dernière prise de parole que "Nicolas Hénin semble davantage haïr les principaux résistants à l'idéologie islamiste que ses bourreaux", faisant ainsi référence à sa compagne Christine Tasin plusieurs fois condamnée pour des propos islamophobes.

Le jugement a été mis en délibéré au 10 octobre prochain.

Sa présence devant la 17e chambre et la réquisition du procureur ne semble pas pour autant avoir assagi Thierry Michaud-Nérard. En effet, ce dernier a écrit un nouvel article sur Nicolas Hénin, toujours publié sur Riposte laïque, ce jeudi 4… Dans un texte particulièrement confus et toujours aussi violent qui revient sur le procès, le pédopsychiatre dénonce un journaliste qui aurait "accepté la route de la servitude en suivant la grande utopie de l’EI pour combattre Assad en Syrie" tout en s'interrogeant sur "une affinité particulière" entre Nicolas Hénin et Medhi Nemmouche.

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