Violences policières: pour couvrir les gilets jaunes, les photoreporters se protègent "comme pour aller à la guerre"

Violences policières: pour couvrir les gilets jaunes, les photoreporters se protègent "comme pour aller à la guerre"

Publié le :

Jeudi 17 Janvier 2019 - 18:28

Mise à jour :

Vendredi 18 Janvier 2019 - 20:18
©Photo AFP/Thierry Zoccolan
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Maeliss Innocenti

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Alors que les gilets jaunes s'apprêtent à retourner manifester sur le terrain pour l'Acte 10 samedi 19 janvier, les photoreporters, qui couvrent la mobilisation au plus près, s'y préparent également. Mais face aux débordements et violences policières, tous disent adapter leur façon de travailler et notamment de s'équiper pour se protéger.

"Maintenant, on s'équipe avec des plaques, des casques, des genouillères… comme pour aller à la guerre". Stéphanie Roy, reporter freelance expérimentée, qui s'arme toujours de sa caméra pour couvrir l'actualité pour l'agence LinePress, est au plus près de la mobilisation des Gilets jaunes depuis le 17 novembre.

Elle sera encore sur le terrain samedi 19 janvier pour l'acte 10. Elle qui a couvert de nombreuses manifestations, dont celle contre la loi Travail, confie à France-Soir avoir "rarement vu des manifestations aussi violentes". Et dans"violentes", Stéphanie Roy englobe la rébellion des contestataires et les violences policières, qui visent aussi la presse, et notamment les photoreporters.

Comme elle, d'autres photoreporters, vidéastes, journalistes et journalistes indépendants ont été victimes de violences policières alors qu'ils couvraient des manifestations des Gilets jaunes.

Ces professionnels de l'information doivent également faire face à la défiance, et parfois aussi à la violence, des manifestants à l'égard de la presse. Mais avec eux, Stéphanie Roy estime "qu'en instaurant le dialogue", il est plus facile d'apaiser les tensions. Discuter avec les forces de l'ordre, dans un moment de tensions extrêmes, c'est autre chose: "C'est plus difficile d'appréhender un tir de LBD40 ou de grenades de désencerclement"

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Suite à l'acte 4, le samedi 8 décembre, de nombreux reporters qui ont été visés et blessés par des policiers alors qu'ils exerçaient leur métier ont annoncé leur intention de porter plainte.

Une lettre a été transmise à ce sujet le 14 décembre dernier au ministère de l'Intérieur, au procureur de la République et au préfet de police de Paris. Maître Jérémie Assous y évoquait donc l'intention de porter plainte de 24 photoreporters et journalistes indépendants qu'il représente.

"Leur travail, qui participe des fondements de l'Etat de droit, a été gêné, empêché, entravé par ceux-là même qui ont pour seule mission le maintien de l'ordre public", expliquait l'avocat dans ce courrier de cinq pages, relayé par Franceinfo.

Sur les réseaux sociaux, des photos et vidéos montrant des photoreporters, identifiés comme tels (avec un brassard et un casque estampillés "photo" ou "presse") montrent ces faits de violences policières, qui ont échaudé certains d'entre eux.

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A France-Soir, un photoreporter, qui a souhaité gardé l'anonymat, explique s'être senti visé par les forces de l'ordre alors qu'il ne voulait qu'une chose: exercer son métier, et informer la population.

Un sentiment d'être pris pour cible que partagent nombreux de ses confrères, et notamment Eric Dessons, photographe pour le JDD. Gravement blessé à la main le 8 décembre (il a dû être opéré et n'a pu reprendre le travail que mi-janvier), il nous raconte: "Je me suis senti visé oui. Ils ont visé ma main avec une matraque télescopique. J'étais sur le côté d'une charge, je ne gênais pas l'intervention des forces de l'ordre. J'ai reçu un premier coup, j'avais vraiment très mal. Je me trouvais à l'arrière de la charge quand j'ai reçu un deuxième coup, toujours sur la main qui tenait l'appareil".

Malgré le choc, Eric Dessons sera de retour sur le terrain samedi à Paris pour l'acte 10. Mais comme Stéphanie Roy, il renforcera ses protections: "Je vais mettre des gants coqués avec des mitaines dessous pour protéger mes mains. Je vais travailler de la même manière, mais je vais rajouter des couches…".

Face à ces violences policières, une urgence, partagée par tous, se dégage: "Il faut que ça s'arrête". "Si ça continue comme ça, je crains qu'il n'y ait un drame. Il faut arrêter avec ces armes", a souligné Eric Dessons.

Ces armes, ce sont les fameux LBD -pour "lanceurs de balles de défense"-, qui sont à l'origine de la majorité des blessés graves des journalistes ou manifestants. Mais aussi les grenades de désencerclement, dont les éclats peuvent faire de gros dégâts.

Et outre les LBD40 et les grenades, c'est aussi le comportement de certains policiers qui est remis en cause. "On dirait qu'il y en a qui prennent plaisir à faire ça", nous a confié Fabien, photoreporter amateur pour le collectif bordelais Macadam Press, témoin de l'agression du jeune Benjamin, 23 ans, qui a perdu son œil samedi à Bordeaux après avoir pris un tir de LBD dans la tête, alors qu'il ne participait même pas à la manifestation.

"Le sentiment de répression policière est très fort. On est tombé dans l'ultra violence. Ca peut pas continuer comme ça", ajoute ce père de famille, un passionné qui se sent le devoir d'informer les gens sur ce qu'il se passe vraiment sur le terrain.

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Face à ces images de violences policières, et après avoir été interpellé une première fois par le SNJ (Syndicat national des journalistes) le 11 décembre dernier, le ministère de l'Intérieur avait assuré: "Aucune consigne n'a été adressée aux forces de l'ordre qui aurait eu pour effet de limiter l'exercice de la liberté de la presse".

Force est de constater que de tels incidents se sont pourtant reproduits après. Des cas malgré tout isolés et pour lesquels la préfecture de police a renouvelé la consigne de Christophe Castaner: porter plainte.

Dans une réponse officielle à nos questions (document ci-dessus), la préfecture de police assure tout faire pour garantir la liberté de la presse et la sécurité des journalistes: "La préfecture de police met tout en oeuvre pour permettre à la fois la liberté de manifester de s'exercer, à la libre circulation des personnes d'être respectée et à la presse d'exercer sa mission d'information. (...) Les journalistes qui se considèrent victimes de violences policières ont été et sont invités à déposer plainte dans les services de police et de gendarmerie et/ou à effectuer les signalements nécessaires auprès des autorités judiciaires". Tout confondu, à ce stade, l'IGPN recense 70 plaintes déposées et 6 personnes ayant déclaré une infirmité permanente.

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