Confinement, slam et poésie : la grande évasion

Confinement, slam et poésie : la grande évasion

Publié le 10/04/2020 à 15:50 - Mise à jour le 12/04/2020 à 08:23
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Auteur(s): Anne Jauffret – Marine Balansard

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 Nos souvenirs d’enfance associent la poésie à des poèmes appris à l’école, que nous récitions « avec le ton » ou avec le trac, dans le plaisir des mots et du rythme. Aujourd’hui, nous la ressentons comme un monde à part, comme si elle n’appartenait plus à notre modernité qui préfère partager un langage simplifié. Elle s’est aussi transformée, le slam est de la poésie moderne.  Il n’y a pas de provocation à proposer la poésie comme évasion possible à notre confinement, c’est même par essence l’art de l’évasion.

Prenez un mot, prenez-en deux
Faites cuire comme des œufs…
Saupoudrez de quelques étoiles
Poivrez et puis mettez les voiles !

Raymond Queneau 1958

Prenons des mots

Les mots sont à nous, ils sont à notre disposition. Ils appartiennent à notre vocabulaire intime, celui de nos émotions et de notre mémoire. Ils naissent de nos mémoires enfouies, de nos chambres fermées, de nos joies, de nos tristesses, de nos désirs inassouvis.

Je les nomme et je les associe. Le mot est ce que je crois qu’il est. Personne ne m’empêchera de l’associer à d’autres mots. C’est moi qui décide du sens à donner, c’est ma liberté.

Je les partage, je les déclame. Je peux communiquer en toute sérénité, sans jugement, dans le respect de la pensée de l’autre, dans le partage de nos visions différentes. La poésie est mon monde à moi, elle est l’affirmation de mon originalité. Elle me met à l’abri du jugement des autres, car elle est du domaine de la liberté.

Ouvrons une fenêtre sur nous-même

Dans cette première période de confinement, nous avons privilégié le « faire », car c’est ainsi que nous savons exister : ménage, rangement, sport, cuisine, enfants, apéritif par skype, bonnes blagues avec whatsApp…nous avions besoin d’être reliés aux autres en partageant un univers commun. Ce bruit incessant des réseaux sociaux nous faisait du bien.

Puis nous avons commencé à perdre toute notion d’espace et de temps, chaque jour ressemblant à celui de la veille, et pour combien de temps ? Tant mieux. C’est le propre de la poésie d’abolir le temps et l’espace, pour les recréer. La poésie devient introspection et découverte du monde inexploré qui sommeille en nous.

Je m’installe dans l’envers du monde,
Imperceptible déménagement

Jasmine Viguier 2016

La poésie est perpétuelle naissance à soi-même, puisqu’elle a la possibilité de créer à l’infini notre monde intérieur. Quelle liberté ! Nous sommes donc les inventeurs de notre propre vie. Personne ne peut nous atteindre, ce monde est en nous. Rassurés puisque nous disposons de tout ce dont nous avons besoin, plus de pénurie, au contraire c’est un monde d’abondance. Dans le silence du monde extérieur, je peux enfin capter ce que je suis vraiment, j’existe, j’entends mon âme.  

« L'esprit se meut, l'âme s'émeut ; l'esprit raisonne, l'âme résonne. »    

Francois Cheng 2013

Ouvrons une fenêtre sur le monde 

L’étoile se dit « Je tremble au bout d’un fil
Si nul ne pense à moi, je cesse d’exister.»

Jules Supervielle 1934

Ouvrir la porte, s’ouvrir au monde, à ses voisins, amis, famille. Mettre des mots sur ses émotions et le vertige de l’ennui qui nous gagne. Si je perds confiance, si je ne sais plus pourquoi on m’impose une telle épreuve, je peux toujours agir et me relier au monde, à l’univers.

Slam, rap ou vers, le poète pense (panse) le monde en l’esthétisant. « Je suis poétiseur » nous dit Oxmo Puccino, ce que l’on peut comprendre comme cette volonté de rendre toutes choses poétiques. La poésie est un monde en soi, qui ne prétend pas expliquer le monde, mais qui permet juste de le supporter en l’esthétisant.

Le poète lance surtout des ponts vers l’avenir et nous fait partager son enthousiasme : 

Alors, j’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.

Arthur Rimbaud 1872-75

En somme, le confinement nous oblige à exister autrement dans une temporalité plus lente et plus humaine pour certains, et dans l’accélération pour d’autres, toujours avec nos émotions.

Et si l'art était juste un moment d’émotion
Où l'aiguille de l'horloge suspend sa rotation
Alors l'heure aura tord face à l'art oratoire
Lorsque les créateurs raconteront leurs histoires.

Grand Corps Malade 2019

 

Auteur(s): Anne Jauffret – Marine Balansard


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