Société

Caravelle du vol Ajaccio-Nice - L’autre 11 septembre

Jean-Michel Comte, le mercredi 17 septembre 2008 à 04:00

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Le 11 septembre 1968, à 10 h 33, l’appareil assurant la liaison entre la Corse et le continent était victime d’un accident au large du cap d’Antibes. Les familles des 95 victimes se battent depuis quatre décennies pour connaître la vérité, qu’elles estiment cachée par les pouvoirs publics.

Louis, Mathieu et Jacques Paoli avaient à l’époque 21, 24 et 30 ans. Leurs parents, Ange-Marie et Toussainte, 61 et 59 ans, effectuaient un de leurs derniers vols entre la Corse et le continent : ils habitaient et travaillaient à Paris mais avaient l’intention, une fois retraités, de s’installer sur l’île de Beauté, dans le village de Pastricciola. Comme 87 autres passagers et les six membres d’équipage, ils ont péri dans l’accident de la Caravelle Ajaccio-Nice.

On a commémoré jeudi dernier les attaques du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center, mais cet anniversaire d’un autre 11 septembre a fait moins de bruit. Depuis quarante ans pourtant, les trois fils Paoli contestent la version officielle des causes de la catastrophe et se battent pour que soit rouverte l’enquête, malgré le secret défense et la prescription des faits depuis 1983. Ils ont créé un Collectif des familles des victimes (CFV), qui rassemble 65 % des familles. L’enquête officielle a conclu en 1972 à un « incendie d’origine indéterminé dans la cabine », dans la partie arrière droite de l’appareil, peut-être dû à une cigarette jetée dans les toilettes.

Or le CFV pense que la Caravelle a pu être victime d’un tir de missile non armé, ayant touché son réacteur gauche, lors de manœuvres militaires françaises ou de l’Otan. Une hypothèse toujours démentie par le ministère de la Défense, qui affirme qu’aucun exercice n’a eu lieu à ce moment et cet endroit-là, « qu’il s’agisse de la marine, de l’armée de l’air, ou de la Délégation générale de l’armement ou de toute autre force ou unité ».

Deux cérémonies ont eu lieu mercredi et jeudi dernier, à Nice et à Ajaccio. En espérant l’apparition d’éléments nouveaux, grâce notamment à la publication d’un livre (lire encadré), les frères Paoli dénoncent « l’insupportable silence officiel ». Les quarante ans passés « n’ont pas estompé notre profonde douleur. La peine est aussi vive, car on nous cache toujours la vérité et nous n’avons pas retrouvé l’apaisement. Le deuil ne peut se faire »…

 


Un livre apporte des éléments nouveaux

 

Dans l’enquête Secret d’Etat qu’ils viennent de publier, les journalistes et écrivains Jean-Michel Verne et Max Clanet rappellent l’historique de l’accident de la Caravelle et apportent des éléments nouveaux. Ils évoquent notamment le « zonex », récapitulatif militaire des événements survenus dans les « zones d’exercice » de la région.

Selon eux, « le zonex du 11 septembre 1968 indique sans aucune confusion possible des tirs » dans la zone entre 8 h 30 et 18 heures. Les auteurs dénoncent dans cette affaire le « désastre judiciaire » de l’enquête et de ses suites, affirmant notamment que trois témoignages (l’un faisant état d’une explosion, le deuxième d’un avion chasseur Mirage III, le troisième d’une « boule de feu ») n’ont pas été pris en compte. En outre, Verne et Clanet ont eu accès à une série de documents inédits de la marine, où plusieurs éléments les ont troublés : des mots rayés au stylo, des pages ou documents manquants, et notamment une page du journal de bord de la frégate lance-missiles Suffren présente sur les lieux. C’est la page du 11 septembre 1968 entre 6 heures et midi : la page a été arrachée et remplacée par une autre demi-page, collée à la place.

Secret d’Etat. 11 septembre 1968, le crash de la Caravelle Ajaccio-Nice, éd. Ramsay, 248 p., 17 euros.
 

Entretien - Mathieu Paoli, 64 ans, l’un des enfants de victimes


FRANCE-SOIR. Que souhaitez-vous, quarante ans après le drame ?
MATHIEU PAOLI.
Ce que nous souhaitons, c’est que l’Etat sorte enfin de sa coquille. Les autorités nous ont ouvert des archives, mais il reste beaucoup de choses cachées. Les archives que nous avons consultées ne correspondent pas aux témoignages que nous possédons.
 
Quel est pour vous l’obstacle le plus difficile à surmonter, le secret défense ou le fait que l’affaire est prescrite ?
C’est la prescription, prononcée en 1983 et confirmée il y a deux ans par le procureur Eric de Montgolfier. L’armée veut bien nous ouvrir une partie de ses archives et lève en partie le secret défense, mais, quand nous apportons de nouveaux éléments ou témoignages, on nous oppose la prescription. Nos avocats vont encore travailler sur ce sujet.
 
Pensez-vous que le 40e anniversaire de la tragédie et la publication d’un livre feront bouger les choses ?
Oui, je pense. Nous espérons de nouveaux témoignages, notamment d’anciens militaires, qui à l’époque étaient tenus au silence, le chef des armées étant le général de Gaulle, chef de l’Etat. Et, à défaut d’avoir obtenu une entrevue avec le président Sarkozy, nous avons demandé à être reçus par Christian Estrosi, le député maire de Nice et président du conseil général, qui fut ministre récemment et a des relations.
 
Avez-vous le sentiment que les autorités ont tout fait pour connaître la vérité ?
Non, loin de là, et des choses restent cachées. Près de 9.000 photos ont été prises, et les familles des victimes n’en ont vu que très peu. En outre, le réacteur gauche, que nous pensons avoir été touché par un missile, est toujours à 2.300 mètres de fond. Aujourd’hui, avec l’Ifremer et les moyens modernes, on pourrait aller le chercher. On a bien réussi à remonter à la surface les petites cuillères du Titanic, on pourrait récupérer ce réacteur !
 

 

 

Edition France Soir du mercredi 17 septembre 2008 n°19904 page 9

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