Société

Orfèvrerie - S.T. Dupont enflamme toujours ses clients

De notre envoyé spécial à Faverges (Haute-Savoie), Christophe-Emmanuel Lucy, le vendredi 12 décembre 2008 à 04:00

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Après s’être consumée sous l’effet de sa propre chaleur, la maison S.T. Dupont tente de se parer d’un plumage écarlate et flamboyant.

Située dans le département de Haute-Savoie, à une encablure du site envoûtant du lac d’Annecy, le berceau de la marque, le centre industriel de Faverges où officient depuis plus d’un siècle maîtres orfèvres et laqueurs, a été la proie des flammes dans la nuit du 5 au 6 janvier 2008. L’atelier de placage s’embrase et 40 % de la production se trouve réduite à néant malgré les efforts désespérés des pompiers de sauver les ateliers d’un employeur incontournable des Favergiens. Le président-directeur de la marque, Alain Crevet, prévenu de l’ampleur du sinistre, parcourt au petit matin les restes de son usine en cendres.

« Au milieu d’un paysage lunaire, dans les décombres, un éclat a attiré mon attention, un briquet en laque de Chine, seul vestige du drame. Nos briquets résistent aux flammes : en voici la preuve éclatante », explique-t-il avec une pointe d’émotion dans la voix face aux élus du département et du directeur de cabinet du président de l’Assemblée nationale, venus inaugurer les nouveaux ateliers onze mois plus tard.

Un avenir en pointillé

La superstructure du bâtiment s’est vissée sous l’effet de la chaleur, et les salariés s’inquiètent pour leur avenir. La presse quotidienne régionale titre : « Ateliers détruits, le coup de grâce », « Un risque de délocalisation ? » Le risque de voir le chômage toucher un bassin d’emploi fragilisé demeure patent. Face à l’ampleur d’un sinistre évalué à 10 millions d’euros et une perte d’exploitation inéluctable, susceptible d’affecter la livraison des commandes à l’étranger (90 % du chiffre d’affaires est réalisé à l’export), l’actionnaire de référence Dickson Poon (magnat chinois réputé pour investir dans des affaires de luxe en difficulté mais conservant une forte image de marque), se mobilise aux côtés de ses représentants et décide de maintenir l’outil de production sur la commune.

Un effet d’annonce ou une perspective d’avenir pour les 350 salariés dont 100 se retrouvent confrontés aux affres du chômage technique du jour au lendemain ? Selon le directeur technique, Bernard Rony : « La maison S.T. Dupont a pris la décision de préserver sa richesse, en reconstruisant son site, au même endroit, en Haute-Savoie, en rendant leur cadre de travail et d’expression à nos artisans. Des mains de ces experts renaissent les objets iconiques de la maison, briquets et stylos, élevant un travail artisanal au rang d’art. »

La solidarité intergénérationnelle à l’épreuve

Qualifiée de pacte républicain par les hommes politiques, ou de réflexe de survie par les autres, la solidarité intergénérationnelle des salariés va battre son plein pendant les onze mois de la reconstruction du site. Les retraités de l’entité de production de Faverges vont prêter main-forte pour remettre en état de marche des lignes de fabrication frappées d’obsolescence et concourir activement au développement de « lignes de production transitoire ». Les sous-traitants dans les secteurs du placage et polissage situés dans le Jura (Cœur d’Or à Maîche, Brun à Mamirolle et Cottez aux Rousses) vont accueillir les salariés en disponibilité et les concurrents apporter leur concours (Cartier). Les élus et les pouvoirs publics ne sont pas restés les bras croisés, la délivrance du permis de construire n’excédera pas dix jours, et les aides à la formation des salariés se situeront aux alentours des 100.000 euros.

La parabole du Phénix

Selon la mythologie grecque, le Phénix est un oiseau fabuleux doué de longévité (500 ans) et caractérisé par son pouvoir de renaître après s’être consumé sous l’effet de sa propre chaleur. Il symbolise ainsi dans l’inconscient collectif les cycles de mort et de résurrection. Alain Crevet, optimiste de nature et sensible à la symbolique des signes, va capitaliser sur la naissance d’une ligne de stylos et de briquets à l’épreuve du feu baptisée Phénix. « Un mariage subtil de la laque de Chine et du palladium » destiné tout ou partie à la clientèle des pays émergents. Le petit poucet du luxe (75 millions d’euros de chiffre d’affaires fin mars 2008) commercialise bon an mal an 70.000 briquets par an sur un marché de niche, celui des fumeurs, qui se rétrécit comme une peau de chagrin. Il ne connaît pas ou peu de concurrents sur ce segment et, soucieux de diversifier ses cibles, n’hésite pas à produire des articles de luxe sous licence de marque pour des géants du luxe, à l’image de stylos d’agenda pour Vuitton ou Hermès. L’art d’écrire fait également partie des savoir-faire de la maison qui peut s’enorgueillir de 103 références dont une partie se voit parée de laque de Chine. Selon le PDG, « nos stylos célèbrent un art de vie qui est aussi un art d’écrire sa vie ». Sans aucun doute une allégorie qui prendra, à l’aune de ce sinistre, une résonance toute particulière dans la tête des salariés et des élus locaux. En l’espèce, la parabole du fabuliste animalier Jean de La Fontaine se révèle opportune : « Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »

 


Simon Tissot-Dupont : une histoire singulière

En 1872, Simon Tissot-Dupont, jeune Savoyard de 25 ans, fonde à Paris un atelier de maroquinerie de prestige. Il y fait fabriquer selon ses dessins portefeuilles et sous-mains à destination d’une clientèle d’avocats, d’hommes d’affaires et de têtes couronnées. Vint ensuite le phénoménal succès lié à la création d’une ligne de briquets à compter des années quarante, puis des stylos dans les années soixante-dix. Dans l’atelier de Faverges, les orfèvres côtoient les cristalliers, les doreurs, les maroquiniers et les maîtres laqueurs, car la maison devient au fil du temps le dépositaire d’un savoir-faire unique, celui de l’application de la laque sur métal. Selon Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale et député maire d’Annecy-le-Vieux : « S.T. Dupont constitue un fleuron de l’industrie de Haute-Savoie qui porte l’image du luxe à son plus haut niveau. »

 

Edition France Soir du vendredi 12 décembre 2008 page 9

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