«
Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous piquer votre job », taquine Rama Yade. L’ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme aime prendre la plume. Et alimente elle-même son blog, tous les dix jours environ, évoquant les coulisses de la finale de la Coupe de France comme l’homophobie dans le sport. «
J’écris des livres moi-même, je n’ai pas de nègre », sourit-elle entre deux gorgées de Coca Light, depuis son imposant bureau, au 6e étage du secrétariat d’Etat aux Sports, dans le XIIIe arrondissement.
Sur la table trônent quatre ouvrages qu’elle vient de recevoir :
Les Miens, de Jean Daniel, une Histoire des droites en France,
Tout cela va mal finir, de François Léotard, ainsi que
Les Négriers du foot, de l’ancienne athlète Maryse Ewanje-Epée. Mais aussi plusieurs portraits de Nelson Mandela, icône de l’Afrique du Sud, rencontré à deux reprises. A la première, l’ancien président, découvrant, contrairement à ce qu’il pensait, qu’elle n’était pas sud-africaine, s’exclama : «
La France a bien changé. » Rama Yade, 33 ans, ne change pas. Et, une heure durant, s’est attardée sur sa vision du sport.
France-Soir - Entre la Journée mondiale contre l’homophobie et les premières Assises nationales du sport et du développement durable, vous avez navigué cette semaine entre sport et société. Est-ce ainsi que vous définissez votre fonction ?
Rama Yade - Le sport n’échappe pas aux problèmes de la société, comme l’homophobie. On l’a constaté cette saison avec certaines banderoles homophobes ou avec le refus de Créteil Bebel de jouer contre le Paris Foot Gay pour des raisons religieuses. Certains trouvent cela amusant. Pas moi. Cette conviction, je l’avais déjà au Quai d’Orsay : après avoir plaidé auprès du Premier ministre pour la reconnaissance en France de la Journée internationale de lutte contre l’homophobie, j’avais fait adopter aux Nations unies, par 68 Etats, la Déclaration pour la dépénalisation universelle de l’homosexualité, puis organisé à Paris le premier Congrès international sur l’orientation sexuelle. Aujourd’hui, je compte beaucoup sur des sportifs, comme Amélie Mauresmo ou Gareth Thomas, ancien capitaine de l’équipe de rugby du pays de Galles, qui, en faisant leur coming-out, ont levé très courageusement le tabou de l’homosexualité dans le sport. A tous deux, j’ai proposé d’être les ambassadeurs du plan d’action que j’ai lancé.
De Boris Diaw à Richard Dacoury, vous associez souvent d’anciens champions à vos projets. Est-ce indispensable ?
Oui car ils rencontrent un très fort écho dans la société, notamment auprès des jeunes. Un sportif, aujourd’hui, est davantage qu’un athlète. Sa voix est respectée. Je suis ravie que des sportifs s’engagent et fassent preuve de courage sur des questions comme l’homophobie, la lutte contre la violence, la traite des mineurs, ou alors, à l’image de Daniel Costantini, s’investissent dans des commissions, comme celle que j’ai créée sur les grandes salles. J’aimerais encore plus les associer. Je regrette que les anciens sportifs ne soient pas mieux intégrés dans les fédérations.
Eux aussi le déplorent. Comment y remédier ?
La plupart sont consultants dans les médias ou travaillent dans des entreprises. Leur expérience et leur aura ne sont pas toujours utilisées au mieux. Ils sont sous-utilisés par rapport à leurs capacités, leur expérience, leur aura. Ils aimeraient plus s’impliquer au sein des institutions mais n’y arrivent pas. Je travaille à modifier cela. On a tous à y gagner. Je viens de créer au sein du Centre national pour le développement du sport une commission internationale chargée des grands événements, dont l’objet est de promouvoir la candidature de la France à l’accueil des compétitions internationales. J’ai souhaité que les représentants de l’Etat au sein de cette commission soient des sportifs. Un sportif, ce n’est pas seulement les jambes mais aussi la tête. Ils ont des choses à nous dire…
Le 28 mai, l’UEFA désignera le pays hôte de l’Euro 2016. La France est candidate, la bataille semblant se jouer avec la Turquie. Ne pas être choisi serait-il un échec ?
Nous n’y allons pas en raisonnant ainsi, sinon ce n’est pas la peine d’aller au combat. J’observe qu’on a scrupuleusement respecté le cahier des charges de l’UEFA, sur le plan financier, réglementaire, environnemental, social. La France saura respecter ses engagements. De quoi peut-être offrir du répit à l’UEFA, qui connaît des difficultés avec l’Ukraine dans le cadre de l’Euro 2012. Je croise les doigts et je reste humble mais j’ai confiance, même si l’Italie et la Turquie sont des challengers sérieux et expérimentés.
Est-ce un enjeu prioritaire ?
Oui. Organiser chez nous une grande compétition, c’est créer de grands moments de rassemblement et d’émotion nationale, sans parler des retombées économiques. En plus, notre pays a un indéniable savoir-faire, des JO d’Albertville à la Coupe de monde de football en 1998, de rugby en 2007 et l’année prochaine des Mondiaux d’escrime au Grand Palais. C’est pourquoi notre candidature à l’Euro s’appuie sur un soutien total de l’Etat puisque j’ai obtenu que celui-ci participe à la rénovation de huit stades et la construction de quatre autres entièrement neufs à Nice, Lyon, Bordeaux et Lille pour un montant de 150 millions d’euros sur un investissement total de 1,7 milliard.
Le fait que Michel Platini, président de l’UEFA, soit français est-il un atout dans la quête de l’Euro 2016 ?
C’est un président qui ne prend pas parti et examine avec la même rigueur tous les dossiers. Je l’ai rencontré, notamment pour évoquer le fair-play financier dans le football. Nous partageons le même objectif de limiter les effets du trop-plein d’argent dans le football, qui conduit à ce que des sommes folles soient dépensées, au prix d’un endettement monstrueux des clubs (plus de 7 milliards d’euros d’endettement cumulé pour les clubs européens !), pour financer les transferts de joueurs. De ce point de vue, je me félicite qu’en France, nous ayons une Direction nationale du contrôle de gestion qui oblige nos clubs à ne pas dépenser plus qu’ils n’ont en caisse.
« J’attends des instances du football que la solidarité financière entre les professionnels et les amateurs joue davantage »
Estimez-vous qu’il y a trop d’argent dans le football ?
Je suis d’abord frappée par le décalage entre les sommes qui circulent dans le football professionnel et les difficultés dans lesquelles se débat le football amateur, qui a peu de moyens, et pour lequel les bénévoles, de manière admirable, ne comptent ni leur temps ni leur énergie pour éduquer nos jeunes. J’en ai plus qu’assez de rencontrer des bénévoles réduits à amener eux-mêmes les enfants aux matches avec leurs propres voitures ou à payer les tenues. Il faut changer les choses : je travaille à trouver des solutions pour améliorer la situation des bénévoles mais j’attends aussi des instances du football que la solidarité financière entre les professionnels et les amateurs joue davantage. J’ai tout à fait conscience que nos clubs sont de plus en plus déficitaires. Mais la lutte contre les déficits ne se fera pas au détriment des amateurs, elle dépend surtout de la politique menée au niveau européen pour éviter un krach financier au football européen.
Mais dans les faits, comment cela peut-il se concrétiser ?
J’étais la semaine dernière à Bruxelles pour participer au premier Conseil européen des ministres des Sports, sous présidence espagnole. Le traité de Lisbonne prévoit, depuis décembre, que le sport entre désormais dans le champ de compétences de l’Europe. Nous sommes donc légitimes au niveau européen pour porter des idées communes. A Bruxelles, j’ai plaidé fortement pour que les politiques se saisissent de la question de la traite des mineurs, de la formation, du fair-play financier, etc. Face aux lobbys de toutes sortes, le défi est immense mais on se battra. Je dois bientôt revoir la nouvelle commissaire européenne chargée des Sports.
Vous êtes originaire du Sénégal. Qu’attendez-vous de la première Coupe du monde organisée par l’Afrique ?
Ce Mondial sera d’abord un symbole très fort pour l’Afrique du Sud. Nelson Mandela venait d’être élu quand son pays a organisé la Coupe du monde de rugby en 1995. Il a utilisé ce sport de Blancs, en Afrique du Sud, comme un outil de la réconciliation nationale. Le Mondial résonnera dans toute l’Afrique, qui a enfin l’occasion de démontrer sa capacité d’organisation, de donner à voir le meilleur d’elle-même. J’espère que cela contribuera à changer l’image de l’Afrique, trop réduite aux stéréotypes négatifs. L’Afrique est plus complexe. Elle est insérée dans la mondialisation, se tertiarise à vitesse grand V, sa jeunesse est parmi les plus dynamiques du monde, son taux de croissance plus élevé qu’ailleurs. Oh, bien sûr, la Coupe du monde ne réglera pas tous les problèmes de l’Afrique mais c’est une réelle opportunité de promouvoir son nouveau visage.
« Domenech a un côté "artiste" qui me fait marrer mais en horripile beaucoup. Seulement, je considère qu’affaiblir Domenech, c’est affaiblir l’équipe de France »
Vous assisterez aux trois matches des Bleus du premier tour. Que vous inspire cette équipe de France en mal d’amour ?
Je reste la première supportrice de l’équipe de France. Les Français doivent être derrière leur équipe, malgré une phase de qualification compliquée. Dans son histoire, l’équipe de France a souvent souffert pour se qualifier. Et, en tournoi, elle peut s’avérer redoutable. Il faut être derrière les Bleus, les soutenir. Le sport est l’un des rares domaines où le patriotisme n’est pas toujours suspect d’un nationalisme qui exclut l’autre. Alors, ne mégotons pas !
Partagez-vous le rejet dont Raymond Domenech fait l’objet ?
C’est vrai qu’il a un côté « artiste » qui me fait marrer mais en horripile beaucoup. Seulement, je considère qu’affaiblir Domenech, c’est affaiblir l’équipe de France. De toutes les façons, ceux qui ne l’aiment pas savent qu’il partira après le Mondial, donc ils auront satisfaction. En attendant, autant le soutenir ! Je rappelle qu’il a qualifié l’équipe de France pour trois phases finales successives. Laissons-lui sa chance et voyons ce que ça donne.
Quels rapports entretenez-vous avec le sélectionneur national ?
Sur un plan humain, il est sympathique et intelligent. Il existe un contraste entre le ressenti que l’on peut en avoir quand on discute avec lui et l’image qu’en ont les médias et, par ricochet, le public. Je pense qu’il protège l’équipe en prenant les coups. Du moins je crois. J’avais toutefois fait remarquer qu’il serait une bonne chose de mieux caler sa communication. Il s’y est essayé, a accordé récemment des interviews à des médias grand public pour s’expliquer.
L’affaire Zahia, qui implique trois Bleus sur fond de proxénétisme, vous fait-elle sourire ou vous inquiète-t-elle ?
Sourire, sûrement pas. Je ne prends pas du tout ce type d’affaire à la légère à partir du moment où il existe une procédure judiciaire. On verra bien ce que l’enquête dira, dans le respect de la présomption de l’innocence. Mais il est certain que l’équipe de France n’avait pas besoin de ça…
« Blanc sélectionneur serait un excellent choix. Il a été des années durant mon libero préféré. Sa photo a longtemps occupé ma chambre d’adolescente »
Laurent Blanc sera le prochain sélectionneur de l’équipe de France. Est-ce une bonne chose ?
Si c’était lui, car ce n’est pas encore officiel, j’en serai très heureuse. Il a été des années durant mon libero préféré. Sa photo a longtemps occupé ma chambre d’adolescente. J’aimais déjà son style, sa manière d’être, d’animer le jeu, sa simplicité, une certaine élégance aussi. Blanc sélectionneur serait un excellent choix.
Vous avez été nommée secrétaire d’Etat chargée des Sports en juin 2009. Après presque un an d’exercice, quel bilan tirez-vous de ce poste dont on disait qu’il était pour vous une voie de garage ?
Ça, c’était la vision étriquée de certaines élites politico-médiatiques qui méprisent le sport. C’est aberrant de ne pas voir la dimension éducative, populaire, diplomatique et politique du sport. Le sport, c’est 16 millions de licenciés, 3,5 millions de bénévoles, le premier mouvement associatif de France, un vecteur de cohésion sociale, si utile en période de crise. Le sport, ce sont de grands moments de fusion nationale, l’accueil de grandes compétitions, l’aménagement du territoire par une politique des équipements, la lutte contre les dérives etc.
Parlez-vous souvent sport avec le chef de l’Etat ?
On n’a jamais autant échangé que là-dessus. Le sport passionne véritablement le président de la République. Quand je plaide pour un dossier important, il est toujours là, presque au quotidien. Chaque fois que l’on se voit, il m’interroge sur l’Euro 2016, sur l’état des équipements, la situation de tel club. Il reçoit aussi les sportifs après chaque grande compétition. C’est important d’avoir un président sur lequel je peux compter car il comprend ce que les sportifs ressentent. Nicolas Sarkozy sait aussi apprécier la beauté du geste sportif qui confine quelquefois à de l’art, lorsqu’il est exceptionnel !
Echangez-vous aussi sur le Paris-Saint-Germain, dont il est supporteur ?
Oui, mais hélas sur l’actualité des violences. Sur le plan sportif, on peut parfois être en désaccord sans que cela provoque d’incident diplomatique (rire).