Salaires hommes-femmes: les réalités sociales derrière les inégalités

Salaires hommes-femmes: les réalités sociales derrière les inégalités

Publié le :

Jeudi 08 Mars 2018 - 14:50

Mise à jour :

Jeudi 08 Mars 2018 - 16:45
En équivalent temps plein, les femmes touchent 18,6% de salaire en moins que les hommes, selon l’Insee. Des disparités existent entre les CSP+, où les écarts sont plus grands, et les postes peu qualifiés. Or, les études peinent à bien appréhender une réalité complexe. Cecilia Garcia-Peñalosa, directrice de recherches au CNRS et spécialiste des inégalités hommes-femmes explique à "France-Soir" pourquoi le monde du travail n'est pas le seul responsable des différences relevées.
© TIMOTHY A. CLARY / AFP/Archives
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Propos recueillis par Damien Durand

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> Entre le Smic, le point d'indice des fonctionnaires et les revenus des professions libérales, une bonne partie des rémunérations en France ne font pas de distinction hommes/femmes. Comment expliquer malgré tout les écarts constatés?

"Le problème des écarts de salaires est très difficile à quantifier. Il y a rarement assez d'informations pour comparer les différents postes qui sont étudiés dans les recherches, et être sûr qu'ils sont strictement similaires.

"Certaines recherches montrent bien des discriminations, c'est vrai. Une étude s'était par exemple penchée sur les inégalités, aux Etats-Unis, au sein des orchestres où les hommes occupaient les postes sur le devant de la scène, les mieux rémunérés (en général des violonistes), tandis que les femmes étaient à l'arrière, à des postes de harpistes par exemple. Des auditions ont ensuite été passées pour des recrutements derrière un voile pour cacher le candidat. Il y avait alors autant de violonistes hommes que femmes, montrant bien la discrimination.

"Mais tout n'est aussi clair parfois, à cause d'un manque de capacité de distinction. Dans un autre domaine que je connais bien, celui de l'enseignement supérieur, les hommes et les femmes commencent effectivement aux mêmes salaires. Mais les différenciations constatées de salaires dans ce secteur d'activité fortement qualifié viennent de la représentation largement masculine des candidats à l'agrégation interne ou pour les avancements au CNRS. Les écarts vont en grandissant alors qu'il n'y a pas de discrimination".

> Les chiffres confirment que les écarts de salaires sont plus importants chez les CSP+ que pour les emplois les moins qualifiés. Comment expliquer cette inégalité dans un monde où les diplômés ont justement des compétences à valoriser indépendamment de leur genre?

"Il n'y a pas d'écarts réels en début de carrière chez les diplômés. Sauf dans les écoles de l'élite, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, où les différences se créent tout de suite, pour une raison: malgré la formation similaire, garçons et filles ne choisissent pas les mêmes métiers. Une étude américaine prenant comme échantillon les diplômés d'un MBA d'Harvard montraient que les femmes choisissaient plutôt les carrières dans le domaine social ou environnemental, là où les hommes optaient pour de rémunératrices carrières dans la finance ou le secteur pétrolier. Soit des métiers moins satisfaisants en termes d'utilité sociale, et dont le principal facteur d'attraction est la rémunération.

"Pourquoi ces différences? Est-ce un choix lié à des critères biologiques ou une construction sociale? C'est une question difficile sur laquelle il y a beaucoup de débats, mais pas beaucoup de science..."

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> Quels sont les choix de vie qui représentent de freins pour la rémunération des femmes? La maternité est-elle vraiment le "fardeau" décrit par les recherches?

"Clairement, le fait d'avoir des enfants et de s'en occuper est pénalisant pour la carrière. Le marché a toujours tendance à fortement récompenser les gens qui sont toujours disponibles, même si d'ailleurs ils ne travaillent pas forcément plus.

"Une étude américaine avait comparé la place des femmes dans deux professions: les pharmaciens et les avocats, deux postes nécessitant un haut niveau de qualification. Les pharmaciens travaillent presque autant que les avocats, mais les horaires, même longs, sont bien définis, avec des possibilités de se rendre indisponible sans gêner l'activité. Les femmes n'y sont pas discriminées, elles ont les mêmes salaires et les même niveaux d'avancement que les hommes. Le monde des avocats à l'inverse, qui ne nécessite pas plus d'études, valorise la disponibilité constante, l'idée qu'un professionnel s'occupe constamment et exclusivement d'un dossier. De vraies différences entre hommes et femmes y sont relevées".

> Comment corriger ces inégalités alors que les entreprises n'y ont aucun intérêt économique et que la législation peine à réduire des écarts qui semblent ne se résorber que très lentement?

"Je ne pense pas que légiférer soit la solution. Depuis 30 ans, des avancées considérables ont été obtenues grâce à la loi, c'est indéniable. Mais elle a aujourd'hui bien du mal à s'attaquer à la source des inégalités actuelles qui se jouent à la fois au niveau de la construction de la personnalité et de la réalité domestique. Comment légiférer pour que plus de femmes aient envie de devenir chirurgiennes et laisser des places de sages-femmes aux hommes? Comment assurer par la loi un partage équitable des tâches ménagères? Les femmes ont plus besoin aujourd'hui d'exemples, de modèles, que de législation.

"Et ce n'est pas la loi qui va apporter la réponse à la nouvelle menace pour la carrière des femmes: le vieillissement de la population avec le constat que les femmes sortent prématurément de leurs carrières professionnelles pour prendre en charge leurs parents et leurs beaux-parents. Comme elles ont dû parfois mettre leurs intérêts de côté au début, lorsqu'il a fallu prendre en charge les enfants".

Les écarts, s'ils sont réels, sont difficiles à quantifier scientifiquement.


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