Privatisation de la Française des Jeux: pourquoi l'Etat veut vendre un organisme qui gagne de l'argent?

Privatisation de la Française des Jeux: pourquoi l'Etat veut vendre un organisme qui gagne de l'argent?

Publié le :

Jeudi 15 Mars 2018 - 13:11

Mise à jour :

Jeudi 15 Mars 2018 - 14:32
Le gouvernement envisage de vendre une part de la Française des Jeux, un organisme très rentable et au chiffre d'affaires considérable. Le budget se couperait de possibilités de dividendes pour privilégier le gain immédiat issu d'une cession. Jean-Yves Archer, spécialiste des finances publiques et contributeur régulier de "France-Soir" répond à nos questions.
© JACQUES DEMARTHON / AFP/Archives
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La rédaction de FranceSoir.fr

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> Pour quelle raison l'Etat actionnaire d'une machine à cash comme la Française des Jeux pourrait vouloir se séparer d'une partie du capital, et donc réduire les confortables dividendes? Qu'est-ce que ce choix, s'il se confirme, dit de la situation budgétaire?

"La Française des Jeux est bien connue du grand public via ses produits et donc ses nombreux jeux adjacents à la tête de gondole médiatico-financière que continue de représenter le Loto. Tout confondu, le volume d'activités de la FDJ pèse plus de 15,1 milliards d'euros en augmentation de près de 6% par rapport à l'année 2016.

"L'Etat a effectivement laissé entendre qu'il souhaitait ouvrir le capital de la FDJ (dont il détient pour l'heure 72%) et se retrouve, comme dans les années 2000 du temps de la gestion de Dominique de Villepin, face à un dilemme déjà expérimenté dans le cas des autoroutes. Impécunieux, l'Etat avait alors privatisé les autoroutes et ainsi perdu une manne annuelle sans pour autant réaliser une bonne affaire: le prix ayant vite été perçu comme très limité au regard des volumes de chiffres d'affaires réalisés depuis par Vinci, Sanef, Aprr, etc. La rente autoroutière a changé de mains dans de piètres conditions si l'on songe à l'intérêt national. Il faut prévenir ce risque chez FDJ sauf à mener une politique de Gribouille.

"Concrètement, votre question soulève à raison le dilemme de l'abandon d'une entité source de dividendes et taxes juteux afin de combler une fraction du déficit budgétaire et d'abonder le futur Fonds pour l'innovation structurelle. Dans le plan de privatisation du gouvernement Philippe programmé à hauteur de 10 milliards d'euros, la FDJ sera un acteur de poids. Les derniers arbitrages ne semblent pas avoir été rendus quant au pourcentage d'ouverture du capital.

"Je précise ouverture du capital car il demeure encore possible que l'Etat ne privatise pas (c'est-à-dire cède le contrôle effectif) de l'opérateur public de jeux de loterie et de paris sportifs. C'est sûrement l'hypothèse de travail de la privatisation qui est favorisée au ministère des Finances: on parle même d'un désengagement quasi-complet de l'Etat.

"Plus l'ouverture du capital sera effective et imposante, plus cela traduira l'inquiétude de l'Etat quant à sa capacité de percevoir en 2019 autant de recettes fiscales additionnelles ( plus de 8 milliards ) qu'en 2018 et en fin 2017 du fait de la vigueur de la croissance économique proche de 2%".

> Comment l'Etat actionnaire choisira les agents économiques qui auront le droit d'acquérir des parts d'un géant économique rentable, dans une activité régulée, ce qui revient presque à acheter des dividendes certains? Est-ce seulement une question du "plus offrant"?

"Tout ceci est très codifié juridiquement. Il suffit de se souvenir de la Commission des Privatisations présidée par Charles Merveilleux du Vigneaux en 1986 lors de la vague de privatisations dites Balladur. Dès lors, il est clair que la procédure d'appel d'offres sera «au mieux-disant» à condition que les futurs actionnaires (qui seraient majoritaires dans cette hypothèse de travail) s'engagent à respecter scrupuleusement la régulation du secteur.

"Or, le ministre Darmanin, a récemment envisagé –lors d'une audience à l'Assemblée nationale– qu'il y ait deux modifications législatives. Une pour autoriser l'ouverture du capital de la FDJ. L'autre pour introduire une innovation d'importance. Ainsi, il s'agirait de modifier l'éventuelle taxation des opérateurs en ne prenant plus les seules mises des joueurs comme assiette mais l'intégralité du produit brut des jeux qui s'assimile au chiffre d'affaires réel réalisé par un opérateur".

Lire aussi - Française des jeux: l'Etat va-t-il se séparer sa poule aux oeufs d'or?

> Les agents privés qui achèteraient des parts vont-ils impulser un changement dans la gestion de la Française des Jeux, même en restant minoritaires au capital? Autrement dit, qu'est-ce qui changerait pour les joueurs?

"En premier lieu, l'Etat a annoncé qu'il prévoyait une nouvelle Autorité de régulation des jeux qui pourrait se confondre avec une extension des prérogatives actuelles de l'Arjel (l'Autorité de régulation des jeux en ligne instaurée par la loi de 2010, NDLR). Le secteur ne va donc pas être moins règlementé afin de protéger les joueurs. Rappelons ici, dans cette veine, que la FDJ est devenue membre de l'organisation Transparency International qui est un organisme luttant et traquant la corruption.

"La croissance globale de la FDJ n'est pas uniforme. Les jeux de grattage ont le vent en poupe et représentent désormais près de la moitié du chiffre d'affaires total de la FDJ: 7,4 milliards rapportés aux 15,1 milliards déjà mentionnés. Le nouveau profilage de l'Euro Millions (+9% de ventes) et du Loto (+6%) démontrent que la FDJ va continuer de faire prospérer ses deux familles de jeux.

"Depuis son premier tirage intervenu le 19 mai 1976, le Loto a connu près de dix changements de formules (grilles multiples, numéro chance au lieu du complémentaire, etc). Clairement, le cap de la FDJ est mis vers la conquête des jeux sur Internet. Ainsi, la progression du chiffre d'affaires réalisé via le web est de près de 80% à hauteur de 1,7 milliard soit plus de 10% du CA total. L'objectif des dirigeants de la FDJ est de parvenir à plus de 20% en 2020.

"De nouveaux actionnaires ne pourraient que conforter ces grandes lignes stratégiques et probablement apporter des innovations marketing via la création de jeux performants".

> Peut-on considérer les jeux d'argent ne sont "pas une marchandise comme les autres" justifiant la mainmise de l'Etat ? Ou pensez-vous au contraire?

"Au plan sociologique voire moral, il est établi que les clients de la FDJ font généralement partie des classes moyennes voire des plus modestes d'entre nous. Dès lors, comme la privatisation de la SEITA intervenue il y a près de 20 ans, il ne me paraitrait pas choquant que l'Etat ne soit plus aux manettes de dispositifs qui génèrent trop souvent des addictions et des joueurs accrocs au détriment de leur budget disponible".

> Privatiser en partie la Française des Jeux, structure publique rentable et assurant des subsides au budget de l'Etat n'est-ce pas le signe qu'Emmanuel Macron a de conséquents projets de privatisation de l'économie française si même les structures publiques qui ne sont pas des fardeaux budgétaires sont bonnes à privatiser selon lui?

"A votre question intéressante pour l'avenir du déroulement du présent quinquennat, je réponds favorablement à un bémol près. Tout n'est pas privatisable, ainsi Airbus et autres entités stratégiques. Parmi les firmes cotées en Bourse, on visualise les marges de manœuvre par exemple dans l'industrie automobile comme le montre tableau des participations au 9 Mars 2018 (voir ici).

"Par ailleurs, vous semblez sous-entendre que la privatisation d'entités déficitaires serait un moyen pour l'Etat de se délester. Cela peut être vrai mais l'exemple grandeur nature de la SNCF est hélas présent pour nous rappeler que certaines entités publiques ne sont pas privatisables compte-tenu des déséquilibres de gestion ou d'endettement qu'elles comportent. Le secteur marchand a l'œil sélectif et ceci limitera le flux d'ouvertures du capital à venir".

L'Etat envisage de céder une partie du capital qu'elle détient dans la Française des Jeux.


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