La Russie de nouveau bienveillante pour les investissements étrangers… mais ces derniers devraient se méfier

La Russie de nouveau bienveillante pour les investissements étrangers… mais ces derniers devraient se méfier

Publié le :

Dimanche 21 Mai 2017 - 18:29

Mise à jour :

Mercredi 24 Mai 2017 - 16:59
Si la Russie est toujours sur la ligne rouge côté diplomatique, certains acteurs économiques privés européens voudraient voir cette mise à l'index évoluer. En effet, la Russie se fait de nouveau attractive pour les investissements directs étrangers, sensibles à cette séduction. Pourtant, si les opportunités sont réelles, la Fédération reste un territoire sensible tant au niveau macroéconomique... que politique!
©STF/Scanpix Sweden/AFP
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Michel Borsky

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Pour plusieurs grosses entreprises européennes, malgré les tensions internationales, malgré la sécurité juridique incertaine et surtout malgré la crise qui frappe le pays, le mot d’ordre est clair: cap sur la Russie. Moscou, en effet, parvient à attirer dans ses filets des investissements en provenance de géants industriels, notamment dans le secteur de l’énergie. Parfois aux risques et périls de ces derniers.

Pour comprendre comment des entreprises occidentales peuvent se jeter ainsi dans les bras d’un pays en partie mis sur la touche diplomatiquement, et qui n’a pas toujours été tendre avec les investisseurs étrangers depuis que Vladimir Poutine est arrivé aux manettes en 2000, il faut envisager cette attraction sous le signe de la réciprocité. Les géants occidentaux trouvent leur compte en Russie (du moins en apparence), et Moscou a son intérêt à voir les capitaux de l'Ouest arriver sur son territoire, malgré les déclarations martiales.

"La situation est en train de changer, et le taux de change du rouble s’est stabilisé. Nous pressentons un retour prochain de la Russie sur le chemin de la croissance": Ce sont les perspectives rassurantes que faisait Franck Schauff qui dirige l’association European Businesses in Moscow en novembre pour 2016. Pour lui, l’année 2017 serait celle du retour du cash occidental en Russie et son marché de 144 millions d’habitants. Le tout après une année 2016 de reflux dans le domaine. Mais ce qui apparaît comme une "annus horibilis" s’est terminée par un signe encourageant pour l’avenir du business en Russie: l’élection de Donald Trump. "Trump a une approche plus ouverte des relations russo-américaines. C’est clair qu’il y a maintenant de la place pour une amélioration de la situation, et tous les espoirs sont permis" assure dans les pages du journal Politico Alexis Rodzianko, le président de la Chambre de commerce américaine en Russie.

Certaines sociétés ont donc décidé de ne pas attendre mais de provoquer les jours meilleurs. On peu ainsi citer Ikea, le géant suédois de l’ameublement à prix réduit, qui a annoncé 1,6 milliard de dollars d’investissements dans les cinq prochaines années dans le pays. Et 60 millions de dollars seront investis pour créer une usine géante dans la région de Saint-Petersbourg. Le français Leroy Merlin lui a emboîté le pas annonçant deux milliards d’euros pour doubler sa présence dans le pays sur la même période.

Mais c’est le secteur de l’énergie qui espère se refaire une santé dans le pays. L’américain ExxonMobil joue ainsi ouvertement la carte du lobbying auprès des dirigeants occidentaux pour l’allègement des restrictions économiques frappant la Russie suite à l’annexion de la Crimée. Le but? Permettre un retour dans le pays et pouvoir notamment devenir à nouveau partie prenante d’un gigantesque chantier d’extraction qu’ExxonMobil voulait exploiter en partenariat avec Rosneft, le principal acteur pétrolier russe. Même enjeu pour la gazier-pétrolier autrichien OMV qui a confirmé le 28 avril avoir été invité par l’autre incontournable société russe, Gazprom, pour venir exploiter une zone d’extraction en Sibérie.

Car c’est bien la Russie qui "invite" aussi volontiers ces entreprises à venir sur son territoire. Et pour cause: si les macroéconomistes s’attendent à des performances économiques correctes (au moins 1,5% de croissance selon la Banque mondiale), le plus vaste pays du monde reste dans une situation délicate, et a bien besoin de l’appui de capitaux frais. L’année 2016 a notamment été très décevante. Un quart des entreprises ont baissé leurs salaires, quant elles n’accumulent pas purement et simplement des retards, pour une décote d’environ 8% sur la feuille de paie du salarié russe. Après déjà un douloureux -9,5% en 2015. Selon l’agence de presse TASS, pourtant liée au gouvernement, le salaire moyen en Russie est tombé à 450 dollars par mois… soit moins que la Chine. Un camouflet. Et la taux de pauvreté a bondi de 15% en un an, sans même parler de la gestion publique locale qui, dans certaines régions, vire à l’indigence au grand désespoir de Moscou.

Et la Russie reste surtout sous le coup d’un autre "fléau": les prix du pétrole qui ne devraient pas flamber cette année, ce qui aurait permis à l’économie russe de sortir de l’ornière sans souci. En 2013, quand le baril était à son sommet avant d’amorcer la chute que l’on a connue ensuite à partir de l’été 2014, les produits pétroliers et gaziers ont généré 68% des recettes totales de la Russie à l’export. Et la moitié du budget fédéral était issu des droits de douanes sur le pétrole et le gaz exporté, ainsi que des prélèvements faits sur les sociétés d’extractions minières, selon des données que dévoilait le ministère américain de l’Energie.

Problème: la Russie saura-t-elle assurer une sécurité juridique et un bon accueil à des sociétés étrangères une fois que la situation budgétaire et macroéconomique locale sera rétablie? Car c’est un euphémisme de dire que l’économie russe est largement imbriquée avec les affaires de l’Etat, et que cela n’a pas toujours fait le jeu des entreprises étrangères. Celles qui aujourd’hui même veulent revenir dans le jeu sont pourtant les mêmes qui, parfois, se sont faite sortir du marché russe avec pertes et fracas, sur injonction du Kremlin qui n’a pas hésité à avancer des justifications "environnementales" pour habiller un tel délestage.

Plusieurs exemples font probablement réfléchir les sociétés occidentales qui hésitent encore. En 2007, le pétrolier britannique BP a été "poussé" à vendre sa participation dans le champ pétrolifère de Kovykta à Gazprom. Idem pour le français Total qui en 2015 s’est retiré de la zone d’extraction de Chtokman en mer de Barents. Officiellement, le projet était trop risqué financièrement. Dans les faits, c’est Gazprom qui a récupéré l’ensemble des droits d’exploitation du géant français.

On se rappelle notamment du cas de Sakhaline-I où un accord signé en 1996 s’était vu remettre en cause dès 2006 car jugé trop peu favorables aux intérêts russes. L’anglo-néerlandais Shell, malgré ses investissements, n’avait rien pu faire que de se retirer. Les entreprises étrangères doivent également se méfier d’un autre phénomène politique: la volonté de l’Etat fédéral de reprendre la main face aux autorités locales, qui sont pourtant des partenaires indispensables pour les investisseurs étrangers. Les 85 entités territoriales qui composent la Russie jouissent en effet d’une certaine latitude dans la gestion, souvent catastrophique (25 régions ont un taux d’endettement de plus de 85%, pouvant monter jusqu’à 200%). Et Moscou compte, paradoxalement, profiter de la situation pour reprendre la main, en cherchant à s’imposer face aux exécutifs locaux. De mauvaise augure pour les projets étrangers qui reposent sur les autorités locales.

Signe d’ailleurs qui devrait inquiéter: les transactions récemment faite dans le cadre de la politique d’attraction d’investisseurs étrangers se sont surtout caractérisées par leur manque total de transparence. A la fin de l’année 2016, la Russie a annoncé l’une des plus grosses privatisations depuis les années 1990 avec la vente de 19,5% du géant pétrolier Rosneft. C’est officiellement un fonds d’investissement basé à Singapour qui a déboursé les 10,2 milliards de dollars nécessaires à l’achat des parts sociales. Soit. Mais qui se cache derrière ce fonds? L’Etat russe assure qu’il s’agit d’un partage 50/50 entre le Qatar et l’anglo-suisse Glencore. Or ce dernier explique n’avoir investi que 300 millions de dollars dans le projet, soit à peine 3%. Le détail des actionnaires fait par contre apparaître une société des Iles Caïmans dont il est impossible de déterminer le propriétaire, opacité financière du territoire oblige. Et les observateurs ont noté que si le Qatar et la banque italienne Intesa San Paolo ont débloqué des fonds pour financer le projet, l’ensemble de l’argent ayant servi à cet achat n’a pas pu être retracé avec certitude. Contacté à de nombreuses reprises par la presse internationale pour éclaircir avec précision la nature des acteurs de ce deal, le Kremlin a toujours laissé la porte close. Moscou avait besoin de capitaux frais pour renflouer Rosneft, pas de s’embarasser avec la transparence. Les grandes entreprises occidentales ne devront pas s’attendre à autre chose.

Les géants pétroliers européens et américains souhaitent revenir et se développer de nouveau sur le marché russe.


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