Elle se prénomme Valérie. Elle s’appelait Anne-Lorraine. Un individu a croisé leurs routes : Thierry Devé-Oglou. En 1995, il a violé la première. Douze ans plus tard, il tuait la seconde. C’était quasiment au même endroit, entre les stations Louvres et La-Borne-Blanche. Sur la ligne D du RER.
Depuis lundi, Devé-Oglou est jugé devant la cour d’assises du Val-d’Oise, à Pontoise, pour le meurtre d’Anne-Lorraine Schmitt, brillante apprentie journaliste de 23 ans, tuée de 34 coups de couteau en novembre 2007.
Vêtu d’un col roulé beige et d’un pantalon assorti, cheveux courts, poivre et sel, petites lunettes rectangulaires vissées sur le nez, il remue la jambe signe de son anxiété. Replié sur lui-même, il souffle à plusieurs reprises comme pour évacuer son stress, évitant tout regard vers la salle.
D’origine arménienne, l’accusé, 46 ans, se définit comme étant «
timide ». A la barre, sa mère, Annie, 79 ans, le décrit comme un fils « serviable, gentil et très généreux ». Pour son frère, Philippe, et sa sœur, Catherine, «
c’est pas le Thierry » qu’ils connaissaient qui «
a fait ça » – tuer Anne-Lorraine. Dans le box, derrière la vitre, l’intéressé ne réagit pas, impassible. Aux yeux de Philippe Schmitt, le père d’Anne-Lorraine, il est un «
monstre », un «
prédateur ».
« Il évolue dans un milieu fermé »
Thierry Devé-Oglou a grandi à Louvres (Val-d’Oise) dans la maison familiale. Un «
cocon » qu’il n’a jamais quitté. Enfant, il effectue une scolarité médiocre, redouble à deux reprises, arrête sa scolarité en troisième. «
Il n’a pas eu de bons maîtres », tente de justifier sa mère. Selon les experts, il est d’un niveau général «
moyen faible ».
A 16 ans, après une formation de menuisier, il commence à travailler. Il est d’abord magasinier au Bon Marché, puis préparateur de commande chez un négociant de bois. Sous l’apparence d’une insertion professionnelle, «
il évolue dans un milieu fermé », souligne un psychiatre. Avec son frère, Thierry Devé-Oglou pratique la plongée, voyage. Mais ensemble, ils ne parlent jamais d’amour. Ils n’ont d’ailleurs aucune relation amoureuse avérée. L’accusé évoque une seule femme, Ghislaine. Ils avaient 16 ans. C’était un flirt d’adolescent. Depuis, «
pour se soulager », il fréquente des prostituées. Les experts pointent une «
carence affective » manifeste.
La famille ne parle pas de l’« histoire »
Le 25 janvier 1995, Thierry Devé-Oglou est à bord de la ligne D du RER. Il est monté à l’arrêt Louvres. Ce jour-là, Valérie, jeune étudiante aux cheveux blonds, 26 ans, est assise dans le dernier wagon à l’étage. Il s’assoit derrière elle. Puis à la gare suivante, il vient lui faire face, armé d’un couteau. «
Son regard était violent, il était déterminé. Il m’a dit “suce-moi” », raconte-t-elle, quinze ans plus tard, devant la cour, allure gracile dans un pull en laine noir. Valérie tente de partir, il lui coupe l’auriculaire gauche. Elle se rassoit, terrorisée.
«
Il menait le jeu, je devais obéir ». Elle lui fait une fellation. Il reste menaçant. «
Pour sauver ma vie, je l’ai rassuré. Je lui ai dit que ce qu’il avait fait n’était pas grave. Il a rangé son couteau et s’est mis à pleurer. Il m’a dit pardon et m’a laissée. » L’agresseur sera arrêté une semaine plus tard. Le 14 février 1996, il écope de cinq ans de prison dont deux ans avec sursis. Il est libéré un an plus tard.
Thierry Devé-Oglou retourne vivre chez ses parents. Il a beaucoup maigri, ne se coiffe pas, ses dents sont en mauvais état. Après la prison, la famille ne parvient pas à parler de «
l’histoire ». «
On a essayé mais Thierry avait beaucoup de mal à communiquer », raconte Catherine, sa sœur. Personne ne note de changement dans son comportement. Mais Thierry change d’apparence. Il teint ses cheveux mi-longs en blond. Et continue à regarder des DVD pornographiques à l’aube, dans le salon, lorsqu’il ne parvient plus à dormir.
« Curabilité très relative »
Le 25 novembre 2007, le quadragénaire quitte ensuite son domicile pour acheter un disque, à Goussainville. Il boit deux verres de rhum dans un bar. Et monte ensuite dans le RER, à l’étage. La suite est floue, basée uniquement sur ses propos évolutifs. «
J’avais vu qu’une jeune femme était en bas. Elle était toute seule. Je suis montée, j’ai lu mes revues puis on est arrivé à Louvres et je suis descendu », explique-t-il tant bien que mal. Il marque une pause, plonge la tête vers son torse, la relève timidement et poursuit, à voix basse, «
j’ai eu un flash dans ma tête… En fouillant dans ma sacoche, j’ai vu que j’avais un couteau, je suis allée voir la jeune fille, je lui ai demandé de faire l’amour. Elle a crié, je lui ai donné des coups de couteau », relate-t-il en mimant le geste. Anne-Lorraine se débat. Il la rattrape, la repousse, la frappe à nouveau. La blessure qu’il lui inflige à l’aorte est mortelle. Anne Lorraine décède aussitôt. Thierry Devé-Oglou, blessé, sera confondu dans la nuit.
Pourquoi cet acharnement ? «
Elle criait et j’avais mal à la tête, ça résonnait. C’était plus fort que moi, j’ai paniqué, j’ai perdu la tête. » Un moment de folie ? Non répondent les experts. Seul l’un d’entre eux parle d’un possible «
trouble psychotique chronique ». Un autre déclare que Thierry Devé-Oglou n’est clairement pas un «
psychopathe ». Ses pulsions sont-elles répressibles ? La curabilité est «
très relative », l’efficacité d’un traitement serait «
modeste », répondent les médecins.
Sur le banc des parties civiles, cette conclusion n’étonne personne. «
Cet individu s’est octroyé le droit d’arrêter la vie d’Anne-Lorraine. Ma souffrance est à perpétuité », a déclaré à la cour Elizabeth Schmitt, la mère de la victime, faisant pleurer certains des jurés. Dans ce face-à-face poignant, elle avait ajouté, des sanglots dans la voix : «
Cet homme est très dangereux. Mais vous avez le pouvoir de protéger, de sauver des vies. »