Michel Serres, libre penseur de la nature et de l'éducation

  •  FranceSoir a besoin de votre soutien, SIGNEZ LA PETITION !  

Michel Serres, libre penseur de la nature et de l'éducation

Publié le 01/06/2019 à 22:28 - Mise à jour à 22:46
© GERARD JULIEN / AFP/Archives
PARTAGER :

Auteur(s): Par Dominique CHABROL - Paris (AFP)

-A +A

Le philosophe Michel Serres, décédé samedi à 88 ans, s'est intéressé à toutes les formes du savoir, "un pied dans les sciences, un pied dans les humanités", anticipant les bouleversements liés aux nouvelles technologies de la communication.

Mathématicien, sociologue, historien, académicien, analyste brillant, ce Gascon à l'accent rocailleux a repoussé les limites de la philosophie pour en explorer les contours, dans une langue compréhensible par le plus grand nombre.

Né le 1er septembre 1930 à Agen, fils d'un marinier de la Garonne, il entre à l'Ecole navale en 1949, puis à l'Ecole normale supérieure en 1952. Agrégé de philosophie trois ans plus tard, ce spécialiste de Leibniz, bouleversé par le bombardement d'Hiroshima en 1945, entreprend pourtant une carrière d'officier de marine, sillonne l'Atlantique et la Méditerranée, et participe comme enseigne de vaisseau à la réouverture du canal de Suez.

Il quitte la marine en 1958 et se tourne vers l'enseignement. A Clermont-Ferrand, où il côtoie Michel Foucault, puis à la Sorbonne, où lui, le philosophe, enseigne l'histoire des sciences.

Car Michel Serres a toujours opéré au-delà des frontières des disciplines universitaires. "Un philosophe ne peut se faire entendre sans les sciences et les lettres: à moins d'avoir acquis cette formation, il est désormais inaudible", expliquait-il.

Ses cours d'histoire débutent "avec zéro étudiant", mais peu à peu son auditoire s'étoffe. Et si ses premiers livres passent inaperçus, la notoriété vient dans les années 1980, avec la série intitulée "Hermès", "Les cinq sens", prix Médicis de l'essai en 1985, ou "Eléments d'histoire des sciences" (1989).

Dans "Les Cinq Sens", il écrit qu'"il n'y a rien dans l'intellect si le corps n'a roulé sa bosse, si le nez n'a jamais frémi sur la route des épices".

A partir de 1984, il enseigne la philosophie à l'université californienne Stanford, où il passe une partie de l'année.

Michel Serres place l'environnement au centre de sa réflexion, s'interroge sur "le passage du local au global" et porte un jugement résolument optimiste sur le développement des nouvelles technologies.

- Ami d'Hergé -

En 1990, il est élu à l'Académie française, où il est reçu sans la traditionnelle épée, "en signe de paix". Il devient dès lors une figure intellectuelle familière et touche un plus large public.

Dans "Le contrat naturel" (1990), il propose de bâtir un nouveau droit pour réguler les rapports entre l'homme et la nature. Et "Le tiers-instruit" (1991), réflexion brillante sur l'éducation, l'impose comme un spécialiste de la question. Edith Cresson, Premier ministre, le charge de préparer "l'Université de France", qui doit délivrer un enseignement à distance des savoirs fondamentaux.

Mais son rapport jugé "utopique" est accueilli fraîchement. "On appelle utopique ce que l'on ne comprend pas", rétorque-t-il. "Nous sommes à l'an zéro d'une nouvelle manière de partager le savoir", analyse-t-il en 1996, en relevant que les moyens modernes de communication bouleversent la nature même de l'enseignement.

Son parcours le conduit à s'intéresser aussi bien aux "Origines de la géométrie" (1993) qu'à "La légende des anges" (1993) ou au créateur de Tintin, dont il fut l'ami pendant plus de vingt ans ("Hergé, mon ami", 2000).

Michel Serres, dont l'éditeur était, depuis longtemps, une petite maison, Le Pommier, a écrit au total quelque 80 ouvrages.

A un âge avancé, ce philosophe de la révolution douce continuait à publier un ou plusieurs livres par an - son dernier ouvrage, "Morales espiègles", est paru en février.

En 2012, "Petite Poucette" (clin d'oeil à la maestria avec laquelle certains utilisent leurs pouces pour taper sur leurs portables) se vendit à plus de 270.000 exemplaires. Partant du postulat qu'un nouvel humain est né, le philosophe y analyse les mutations politiques, sociales et cognitives qui accompagnent cette "nouvelle révolution".

"En regard de ce que j'ai vécu durant le premier tiers de ma vie, nous vivons des temps de paix. J'oserai même dire que l'Europe occidentale vit une époque paradisiaque", malgré le terrorisme, a-t-il assuré à l'occasion de la sortie de "Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l'histoire" (2016), essai très libre entre réflexion et poésie, à rebours du catastrophisme ambiant. Du pur Michel Serres.

Auteur(s): Par Dominique CHABROL - Paris (AFP)


Chère lectrice, cher lecteur,
Vous avez lu et apprécié notre article et nous vous en remercions. Pour que nous puissions poursuivre notre travail d’enquête et d’investigation, nous avons besoin de votre aide. FranceSoir est différent de la plupart des medias Français :
- Nous sommes un média indépendant, nous n’appartenons ni à un grand groupe ni à de grands chefs d’entreprises, de ce fait, les sujets que nous traitons et la manière dont nous le faisons sont exempts de préjugés ou d’intérêts particuliers, les analyses que nous publions sont réalisées sans crainte des éventuelles pressions de ceux qui ont le pouvoir.
- Nos journalistes et contributeurs travaillent en collectif, au dessus des motivations individuelles, dans l’objectif d’aller à la recherche du bon sens, à la recherche de la vérité dans l’intérêt général.
- Nous avons choisi de rester gratuit pour tout le monde, afin que chacun ait la possibilité de pouvoir accéder à une information libre et de qualité indépendamment des ressources financières de chacun.

C’est la raison pour laquelle nous sollicitons votre soutien. Vous êtes de plus en plus nombreux à nous lire et nous donner des marques de confiance, ce soutien est précieux, il nous permet d’asseoir notre légitimité de media libre et indépendant et plus vous nous lirez plus nous aurons un impact dans le bruit médiatique ambiant.
Alors si vous souhaitez nous aider, c’est maintenant. Vous avez le pouvoir de participer au développement de FranceSoir et surtout faire en sorte que nous poursuivions notre mission d’information. Chaque contribution, petite ou grande, est importante pour nous, elle nous permet d'investir sur le long terme. Toute l’équipe vous remercie.



PARTAGER CET ARTICLE :


Le philosophe Michel Serres, le 3 juin 2016 à Madrid

Newsletter


Fil d'actualités France




Commentaires

-