Armes chimiques: plongée au coeur du laboratoire de l'OIAC

Armes chimiques: plongée au coeur du laboratoire de l'OIAC

Publié le 21/04/2018 à 12:54 - Mise à jour à 18:22
© JOHN THYS / AFP
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Auteur(s): Par Jo Biddle - Rijswijk (Pays-Bas) (AFP)

Cet article provient directement de l'AFP (Agence France Press). Plus de détails sur les différentes typologies d'articles publiés sur FranceSoir, en savoir plus

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Michael Barrett a un vieux téléphone à clapet. Mais lorsque sa ligne d'urgence sonne, il dispose de seulement trois heures pour préparer le matériel de pointe d'experts déployés sur le site d'une attaque chimique présumée.

Alors que circulent des images épouvantables d'enfants et d'adultes paniqués, victimes présumées de gaz toxiques ou d'agents neurotoxiques en Syrie, le laboratoire et le magasin d'équipement de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) bourdonnent d'activité.

Dans un bâtiment de deux étages, niché dans une petite zone industrielle de Rijswijk, ville de la banlieue de La Haye, au sud des Pays-Bas, une vingtaine d'employés travaillent ardemment depuis deux décennies pour débarrasser le monde des armes chimiques.

C'est ici que tout a commencé pour la mission des experts chargés d'enquêter dans la ville syrienne de Douma sur une attaque chimique présumée perpétrée sur des civils le 7 avril.

Sur fond d'indignations politiques et d'un besoin de réponses de la population mondiale, les échantillons recueillis par les enquêteurs de l'OIAC sont scellés et amenés au laboratoire, respectant une stricte chaîne de surveillance, pour une analyse minutieuse.

Cela fait 21 ans que Michael Barrett, ancien militaire, forme et équipe les experts volontaires pour se rendre sur les sites les plus toxiques de la planète. Lui aussi a été déployé.

"Bien sûr, vous êtes nerveux, si vous ne l'êtes pas, il y a quelque chose qui ne va pas", confie l'homme de 61 ans lors d'une visite exclusive du laboratoire par une équipe de l'AFP.

- Equipement passé au crible -

Avant chaque départ, la tenue des enquêteurs doit être vérifiée de la tête au pied, des combinaisons de protection imprégnées de carbone aux bottes en caoutchouc taille XXL pour couvrir les chaussures.

Il en est de même pour les détecteurs sophistiqués, téléphones satellites et kits médicaux contenants des flacons d'antidotes aux agents neurotoxiques les plus mortels. L'équipement entier est passé au crible.

"Imaginez-vous un masque à gaz dont la valve serait dans le mauvais sens", lâche cyniquement M. Barrett, principal technicien logistique et chef d'équipe du magasin d'équipement de l'OIAC.

Les mots d'ordre au laboratoire de Rijswijk restent "protection" de l'équipe et "préservation" de l'intégrité de la science, pendant que les dirigeants politiques s'accusent et dénient l'utilisation d'armes chimiques en Syrie où d'un agent innervant rare dans la paisible ville britannique de Salisbury.

Le moindre petit trou dans un gant peut s'avérer fatal si un agent neurotoxique mortel s'infiltre, à travers la peau, pour attaquer le système nerveux. VX, l'agent neurotoxique le plus mortel, peut tuer en 20 minutes.

Les mesures de protection drastiques portent leurs fruits: aucun membre de l'équipe n'a été atteint au cours des 7.000 missions officielles - 10.000 en comptant les missions d'entraînement - effectuées en 21 ans.

Le travail dangereux et méthodique de l'OIAC, qui compte environ 400 employés, a permis l'élimination de 96% des stocks mondiaux d'armes chimiques. Une performance qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2013.

"Le travail du chimiste analytique est l'un des plus dangereux ici car il consiste à prélever l'échantillon", explique Michael Barrett.

La plupart des experts sont des scientifiques qui n'avaient souvent jamais utilisé de masque à gaz avant de rejoindre l'OIAC. Désormais, ils sont capables d'oeuvrer en zone de guerre.

En 2012, une nouvelle pièce a été ajoutée à des sacs déjà lourds : un gilet pare-balles en kevlar, au cas où ils essuiraient des coups de feu.

- Preuves sur le sol et dans le sang -

Une fois sur place, une équipe, composée de deux à vingt-cinq experts, scrute la zone à l'aide de détecteurs photométriques à flamme ou de spectromètres de mobilité ionique pour détecter tout agent toxique.

Travaillant dans des délais serrés, parfois moins de vingt minutes, ils recueillent des échantillons sur le sol, la végétation, ou même sur des joints de fenêtre en caoutchouc qui peuvent contenir des preuves de contamination pendant des semaines.

Les prélèvements de sang et d'urine des victimes et l'analyse de tissus prélevés sur des morts sont également essentiels.

"Nous préférons prélever des échantillons sur les survivants car ils peuvent raconter leur histoire", affirme Marc-Michael Blum, directeur du laboratoire de l'OIAC.

Les échantillons de sang sont les plus révélateurs, dit-il. Ils peuvent contenir des traces d'agents neurotoxiques ou vésicants, comme la moutarde, jusqu'à trois mois après l'attaque.

Une fois les échantillons ramenés à Rijswijk, ils sont divisés et envoyés dans quelques laboratoires indépendants parmi la vingtaine certifiés par l'OIAC dans le monde. Dans la plus stricte confidentialité, ils préparent des rapports, compilés ensuite par La Haye, siège de l'organisation.

Avec toujours le même objectif en tête : l'intégrité de la preuve et des résultats.

Auteur(s): Par Jo Biddle - Rijswijk (Pays-Bas) (AFP)

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L'entrée du laboratoire de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) à Rijswijk, près de La Haye

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