Alexis Grardel : "les Amériques que j'ai côtoyées m'ont paru irréconciliables"

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Alexis Grardel : "les Amériques que j'ai côtoyées m'ont paru irréconciliables"

Publié le 11/12/2020 à 23:07 - Mise à jour le 14/12/2020 à 09:02
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Auteur(s): FranceSoir
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"Par quatre chemins" : le baroudeur-podcasteur Alexis Grardel, multi-sillonneur des Etats-Unis, nous livre son regard sur la société américaine qui est actuellement en effervescence autour de l'issue de l'élection présidentielle.

Alexis Grardel, vous êtes rentré en France peu avant le premier confinement, après une nouvelle traversée des Etats-Unis qui a duré six mois, quel est votre regard sur la situation politique actuelle qui semble se tendre et s’accélérer ?

Lorsque je suis rentré fin février, qui aurait pu croire que la situation tournerait en défaveur de Trump ? Rappelez-vous, la situation économique était au beau fixe, la Covid-19 n’était qu’un problème chinois, la primaire démocrate n’avait pas encore livré son verdict et Trump avait une avance confortable dans les sondages sur tous les candidats potentiels. Le vent a tourné, en très peu de temps, tout s’est accéléré comme vous dites, et Trump semble avoir perdu, alors je ne suis pas surpris que la situation soit tendue. Les républicains ne s’attendaient pas à perdre, alors quand leur leader leur dit qu’il y a forcément eu tricherie, ils sont plus de 50% à le croire.

Mais je crois que depuis l’élection, la situation tend à se détendre. Avant les élections, on entendait : « si Trump perd, ce sera la guerre civile », ou « si Trump perd, il appellera ses partisans à prendre les armes ». Aujourd’hui, ces hypothèses semblent exagérées. Oui, la situation est tendue, après quatre ans de cauchemar pour les démocrates. Et quatre ans de "réalité parallèle" présentée par Trump au fil de ses tweets à ses électeurs républicains. Pour eux, le retour sur terre risque d'être douloureux si la victoire de Biden était entérinée par la Cour suprême.

Au cours de vos voyages en stop, vous avez pris le pouls de l'Amérique : avez-vous ressenti les divisions d’une société communautarisée, crispée autour des questions raciales, sociales, etc. ? Et avez-vous perçu une dynamique délétère, ou au contraire jugez-vous que quand l'enjeu le réclame, le peuple américain sait dépasser ses fractures ?

Au risque d’enfoncer une porte ouverte, bien entendu, je suis monté dans plus de voitures de démocrates sur les côtes et dans les grandes villes, et avec plus de républicains dans le reste du pays. Indéniablement, géographiquement et politiquement, l’Amérique est divisée. Et à bien des égards, les Amériques que j’ai côtoyées m’ont paru irréconciliables sur les thèmes des armes à feu, de l’immigration ou de la protection sociale par exemple. Mais sans rentrer dans le détail des diverses positions sur ces sujets, ce qui m'a le plus frappé, c’est l’absence totale de débat au sein de la société. Les Américains disposent de moins en moins d’informations justes sur ce que pensent… ceux qui ne pensent pas comme eux. En général, un électeur républicain croit que les démocrates veulent leur interdire toutes les armes à feu, et un démocrate ne comprend pas un seul argument pour lequel un républicain voudrait voter pour Trump.

Une illustration éloquente : la polarisation des médias. Rentrez chez un démocrate, il sera devant CNN ou MSNBC. Débarquez chez un républicain, il sera devant Fox News. Et ces chaînes ne sont pas des chaînes d’info, ce sont des chaînes de diabolisation de leurs opposants. C’est la même chose sur les groupes Facebook qui valorisent l’entre-soi. L’information non partisane et de qualité est de plus en plus difficile d’accès, et à cela il faut ajouter que beaucoup d’Américains ne peuvent s'offrir le luxe d’aller à l’université, donc l’université, c’est Facebook. 

Conséquence : les Américains sont de moins en moins habitués à entendre une opinion différente de la leur. Et cela agrandit l’incompréhension. Pour les démocrates, Trump c’est le Mal, alors comment peuvent-ils comprendre les républicains ? Dans l’Arizona, une démocrate de 50 ans passés m’a raconté qu’elle avait rencontré un homme qui lui plaisait, qu’ils s’étaient rapprochés, mais que depuis qu’elle avait appris qu’il était républicain, elle ne voulait plus le voir. Ajoutant : "avant, jamais je n’aurais réagi comme cela. Mais là, c’est différent, c’est Trump !"

Mais en définitive, l'Amérique saura-t-elle se rassembler au-delà de ses divisions ? Oui, je le pense. Parce qu’elle a un ennemi commun : la Covid.

Vous abordez à travers votre podcast Pèlerinages américains toute la religiosité qui anime la société américaine, dans le domaine spirituel, mais aussi dans la pop culture : musique, sport… Retrouve-t-on cette dimension dans l’arène politique ?

Effectivement, je me suis intéressé au phénomène très américain qui consiste à "fabriquer" des icônes et à les honorer en pèlerinage. On pense bien sûr à Elvis Presley, Marilyn Monroe, ou Martin Luther King. Le phénomène des pèlerinages qui en découle est impressionnant. Par exemple, chaque année, 600 000 personnes se rendent à la maison d’Elvis ! Au-delà des chiffres, ce type de lieu est magique pour des communautés de fans, qui y vont dans une quête spirituelle. Alors j’ai eu envie d’aller interroger l’Amérique sur ses icônes - ou plutôt les Amériques, sur leurs icônes. 

Et la politique n’échappe évidemment pas à cette religiosité communautaire. La maison de George Washington et la tombe de JFK attirent chacune plus d’un million de personnes chaque année ! L’Amérique en a fait des héros et ces héros ont leur dévots. A la maison de George Washington, une Américaine m’a dit à son sujet : « c’est la seconde personne que je veux retrouver au paradis ! » Je peux vous dire qu’elle était républicaine - et blanche, parce que les démocrates et les minorités ne manquent pas de rappeler, eux, que George Washington détenait 300 esclaves à la fin de sa vie.

Certains hommes politiques vivants font aussi l’objet d’un culte, et donc de pèlerinages : Obama reste une icône à l’aura extraordinaire, en témoigne encore le succès de ses Mémoires. Côté démocrate toujours, Bernie Sanders a été porté aux nues par toute la jeunesse progressiste du pays, qui n'hésite pas à le représenter en saint. Mais bien sûr, le culte des cultes politiques en Amérique, c’est celui de Trump. Des Américains m’ont dit que Trump était envoyé par Dieu, et ils sont nombreux à le croire. Trump s’est mis les évangélistes dans la poche grâce à sa proximité avec certains « télévangélistes », ces religieux dont les talk-shows sont suivis par des dizaines de millions d’Américains, et sans doute s’en est-il inspiré pour faire de ses rallies des grand-messes ritualisées où ses fidèles aiment se rendre - certains traversent tout le pays pour l’écouter dispenser la bonne parole. "God Bless Donald Trump !"

Vous sortez demain un nouvel épisode consacré à Jack Kerouac. Mais lequel de vos podcasts recommanderiez-vous à qui voudrait les découvrir et mieux appréhender ce qui se passe aux Etats-Unis : Lincoln/Washington, les Kennedy, ou bien le premier sur Into the Wild

A chaque épisode, je rencontre des Américains, et leur communauté, et l'ensemble de la série permet d'appréhender les Amériques d'aujourd'hui dans toutes leurs différences. D'un point de vue plus politique, l'épisode sur les tueries de masse permet de bien comprendre l'enjeu autour de la question du port d'arme. J'emmène les auditeurs à la rencontre des familles des victimes à Columbine, devenu un lieu de pèlerinage depuis la tuerie de 1999. Un moment fort en émotion.

Je recommande aussi l'épisode sur les Kennedy, cette famille de la communauté Irish-American - comme Joe Biden. Dans les épisodes à venir sur Martin Luther King et Kobe Bryant, vous comprendrez aussi peut-être ce qui est en jeu pour les Afro-Américains aujourdhui, et pourquoi la mort du basketteur vedette en janvier 2020 a provoqué une telle onde de choc. Ce pélerinage pour Kobe résume à mon avis l'Amérique d'aujourd'hui et ses espoirs.

Alexis Grardel est le créateur du podcast Pèlerinages Américains, disponible sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer et Google Podcasts. 

À retrouver sur Facebook et Instagram.

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