L’étrange disparition du comploteur à l’heure du complotisme

Auteur(s)
Pascale de Gail Athis & Sandra Franrenet, pour FranceSoir
Publié le 06 avril 2022 - 12:47
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L'aveuglement de Polyphème
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Musée de Sperlonga - Wikicommons
L'aveuglement de Polyphème
Musée de Sperlonga - Wikicommons

TRIBUNE — Depuis deux ans, tous ceux qui émettent des doutes sur le narratif gouvernemental relatif à la pandémie de Covid-19 sont instantanément taxés de “complotistes”. Récent, ce terme jouit d’une étonnante particularité : il n’est jamais associé à son corollaire, le comploteur, nom commun curieusement absent de tous les discours. Cette absence n’a cependant rien d’un oubli. En effaçant le comploteur de l’équation, le complotiste se retrouve devant son néant, à l’instar du cyclope Polyphème. Il est dès lors condamné à tourner en boucle.

Lorsqu’Ulysse, roi d'Ithaque, débarque sur l’Île des Cyclopes, après avoir anéanti les Troyens, il cherche à se rassasier aux dépens du géant Polyphème, qui le prend la main dans le sac et en fait son prisonnier. Quand le monstre interroge le monarque sur son identité, rusé et manipulateur, celui-ci répond : “Moi, je m’appelle Personne”. Au moment où Ulysse finira par se libérer en crevant l’œil unique du Cyclope, ce « Moi, je m’appelle Personne » fera tourner en bourrique le géant désorienté. Ne pouvant nommer son assaillant, il se verra lâché par ses congénères troublés. Le géant devra dès lors se dépatouiller avec son complot sans comploteur, devenu chimère.

Plus que blessé, Polyphème se retrouve devant son propre néant, dans un état innommable parce que face à lui, il n’y a pas de matière, pas de forme, pas de relation, pas de nom. Finalement, s’il n’est pas de comploteur, il n’est pas de complot. Il fallait y penser ! Le chef de guerre, grand stratège, a dépossédé son ennemi de sa capacité à nommer son adversaire. Dans ce système volontairement fermé, Personne/Ulysse est uniquement réel pour le cyclope ; dans leur scénario commun, Personne existe, Personne agit, Personne complote, mais Personne est tout aussi chimérique dans le scénario des insulaires qui ne comprennent pas les plaintes de leur voisin. S’impose alors cette interrogation : comment demander justice et arrêter le comploteur pour mettre fin au complot, s’il n’y a pas de comploteur ou s’il n’existe qu’aux yeux du monstrueux complotiste ? 

Nommer ou le pouvoir de créer et faire exister

On comprend dès lors que nommer revient à créer et avoir le pouvoir de faire exister. Mais “nommer”, ce n’est pas que dire. C’est aussi relier explicitement une image acoustique, graphique à une personne, un groupe de personnes, un objet, une action,... pour que cela porte des effets sociaux et que la nomination puisse ensuite circuler, être reprise, socialisée, intégrée par les interlocuteurs. A contrario, ne pas nommer revient à anéantir quelque chose ou quelqu’un ; ne pas nommer peut être aussi un acte lorsque la connaissance que l’on a d'une situation indique que quelque chose devrait figurer dans le discours et qu'elle n'y est pas… Ainsi le géant difforme a beau vouloir convaincre son auditoire, il n’y parviendra jamais, car il tourne en boucle, entraîné dans une spirale infernale qui le ramène au néant soit à… personne.

Le complotiste, Polyphème des temps modernes ?

Depuis deux ans, combien de “personnes” ont l’impression d’endosser le rôle de Polyphème ? Tous ceux qui doutent du narratif gouvernemental sont assimilés à des insensés, c’est-à-dire non conformes au bon sens, et qui plus est, adeptes de la “théorie du complot”. Pour clore le débat - avant même qu’il ne puisse commencer – certains chefs de guerre, politiques, scientifiques... épaulés de médias mainstream, collent à toute pensée jugée non-conformiste l’étiquette de : “complotiste”.

Lorsque le “complotiste”, désigné comme tel, repère ce qu'il estime être un complot ou une anomalie, il produit d’emblée, malgré lui, une interprétation qui ne peut être justifiée par un cadre signifiant - celui du comploteur - parce que ce cadre est inexistant. Le comploteur, paramètre absent de l’équation, devient un non-sujet, puisqu’il n’est pas représenté. Le complot devient de facto un non-événement.

Un monde régi par des lois physiques et mathématiques

Nous vivons dans un monde régi par des lois physiques et mathématiques ; la gravité en est un exemple, la symétrie en est un autre : cette propriété affiliée à un système énonce qu’il n’y a pas de fumée sans feu, de gendarmes sans voleurs, de médecins sans malades, etc. Le complotiste, livré à lui-même comme Polyphème devant l’innommable (faute de matière, de forme, de nom) se retrouve en face d’un adversaire qui n’existe pas puisque le comploteur n’est pas dans l’équation. Sans adversaire nommé et par absence de symétrie, la critique s’élabore autour de ce qui n'est pas. La proscription de la contradiction conditionne jusqu’à la possibilité de douter. Ce qui n’existe pas n’est pas réel. Et ce qui n'est pas réel est sujet à caution ou relève du fantasme.

Le comploteur, grand absent des dictionnaires !

À la fois nom commun et adjectif, “le complotiste” est un mot récent. Il voit son entrée dans l’édition 2017 du Petit Larousse qui en donne la définition suivante : « se dit de quelqu’un qui récuse la version communément admise d’un événement et cherche à démontrer que celui-ci résulte d’un complot fomenté par une minorité active ». L’internaute, la plateforme qui traite « l’info comme au bistrot », évoque quant à lui “un partisan d'une ou plusieurs théories du complot. Généralement, le complotiste interprète certains signes comme faisant partie d'une conspiration menée par des individus dangereux”. Curieusement, si ces définitions évoquent les mots “complot” et “complotiste”, elles n’utilisent jamais celui de “comploteur”, autrement dit : celui qui fomente le complot. Qu’il soit réel ou supposé, le “comploteur” a été tout simplement gommé du dictionnaire. Les médias se sont également bien gardés d’utiliser ce nom commun et cela n’a jamais interpellé… personne ! Pourtant, c’est loin d’être un simple oubli.

Le complotiste sans comploteur se retrouve face au néant

Mathématiquement, il n’est pas de “complotiste sans comploteur”... et inversement. Si l’un existe, l’autre existe nécessairement. Or sans “comploteur”, le “complotiste” se retrouve devant son néant. C’est la meilleure manière de l’anéantir. Regardez ! Si l’on supprime le voleur de l’équation, le gendarme disparaît, c’est aussi simple que cela ! Peu importe que ce soit un voleur supposé ou un voleur avéré, le gendarme a besoin de lui pour exister, pour fonctionner. La seule manière pour le “complotiste” de sortir de cette boucle spatio-temporelle dans laquelle il est piégé, c’est de traiter son adversaire de comploteur. Le monde d'aujourd'hui nous invite à voir le monde physique comme un réseau de relations. On ne peut attribuer de propriétés à une chose lorsqu’elle n'interagit pas. En clair, on ne peut montrer les complotistes sans dénoncer les comploteurs.

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