Notre-Dame, la transcendance immanente du peuple

Auteur(s)
Michel Maffesoli
Publié le 09 juin 2021 - 11:48
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L'incendie de Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019
Crédits
© Fouad Maghrane / AFP/Archives
Notre-Dame brûle
© Fouad Maghrane / AFP/Archives

Ce texte rédigé par Michel Maffesoli le 16 avril 2019, a initialement été publié sur l'Inactuelle et est à retrouver dans son dernier ouvrage "l'Ère des soulèvements".

Notre-Dame, la transcendance immanente du peuple

« Il y a ainsi deux sortes de pensée... la pensée qui calcule et la pensée qui médite. » M. HEIDEGGER.

En cette nuit funeste, Notre-Dame de Paris brûlait ! Et tout autour, peu à peu, une immense foule se rassemblait. Impuissante, mais comme en communion de destin avec cet esprit de pierre tout en incandescence. Peuple silencieux. Puis, soudainement, chantant ou priant le « Je vous salue Marie ». Place Saint-Michel, Quai d’Orléans, Pont Saint-Louis, l’émotion se sublimait en un chant n’ayant rien d’offensif, mais où l’on entendait comme un écho d’une âme collective, qui, depuis le Moyen-Âge, entoure cette figure protectrice de la cité. 

Nombreux sont ceux ayant célébré, tel Victor Hugo Notre-Dame de Paris (1831). Ne soulignent-ils pas que ses cloches, son bourdon en particulier, émeuvent les esprits les plus rassis et certains jours, enflamment l’ensemble de la ville. 
 
Ce qui frappe est le climat de piété régnant autour de la cathédrale. Quelque chose d’une pensée méditante. Me vient à l’esprit la remarque de Heidegger, considérant « la pensée comme un exercice de piété ». Piété caractéristique de ceux qui sont pieux. Le pieu c’est, également, cette pièce de bois droite permettant d’être assuré et solide. 
 
Notre-Dame comme un pieu fiché en terre pour servir de fondation à tout être ensemble. 
 
La canaille médiatique sévissant dans la presse mains- tream déplorait à loisir, cet incendie, car il mettait en danger l’attraction qu’exerçait cette église, mondialement connue et attirant 14 millions de touristes par an. La mettant, ainsi, sur le même plan que Disney World. 
 
Réduction utilitariste à bien courte vue, ne saisissant pas la force de l’imaginaire, cause et effet d’une telle construction. Les bâtisseurs des cathédrales étaient animés par un autre objectif : une incarnation du sacré. Et l’émotion collective éprouvée en voyant cette cathédrale brûler n’est pas autre chose que l’irréfragable perdu- rance de ce que Joseph de Maistre nommait « le résidu divin ». 
 
Résidu comme solide substrat de toute société, voire de toute culture. Résidu qui comme le pieu de la piété est, certes, enraciné en un lieu donné, mais ne manque pas de rayonner d’une manière on ne peut plus large. Et il suffisait d’entendre, dans la foule compacte, les murmures prononcés en nos langues latines, pour comprendre l’« unidiversité » dont Notre-Dame de Paris est le symbole. Elle rassemble ce qui est épars. C’est le prototype de l’enracinement dynamique. Celui du « commerce », en son sens large, qui était prémoderne, et qui sera, certainement, postmoderne. 
 
« Commerce » que l’on retrouve dans le roman de Victor Hugo, où Quasimodo, Esmeralda, la Gitane et le beau Phoebus de Châteauperce se mêlent en une symphonie baroque où le parler en langues diverses n’en souligne pas moins l’unicité fondamentale autour d’un principe commun. En la matière, la nostalgie de l’ailleurs, celle de l’homme de désir, toujours taraudé par la transcendance. 
 
C’est bien cela que les prières, les chants jaillissant spontanément, les pleurs surgissant sans honte traduisaient : une transcendance immanente, confortant, réconfortant un peuple rassemblé. 
 
Durkheim parlait des « rites piaculaires » : rites de pleurs. Moments où l’émotion collective a une fonction charismatique, c’est-à-dire une fonction d’union, de communion. Renaissance d’un lien que l’individualisme moderne n’a pas réussi tout à fait à rompre et qui à certains moments retrouve une force et vigueur indéniables. Certes le bavardage médiatique ou politique « pérore » sur l’attraction touristique de la cathédrale, ce qui est bien loin d’être essentiel. Car au-delà ou en deçà du tourisme, la véritable attraction est spirituelle ou même sacramen- telle. C’est-à-dire à l’image du sacrement, ce qui rend visible une force invisible. En la matière, le besoin d’un au-delà à l’enfermement égotiste propre à la modernité. Dialogie du visible et de l’invisible faisant fi de la marchandisation dominante. 
 
Ainsi, au-delà de la destruction d’un joyau du patrimoine de l’humanité, la crainte se lisant sur les visages apeurés, c’était celle de voir disparaître un véritable matrimonium collectif. Lieu servant de matrice spirituelle à toute vie en société. 
 
Mais tout comme dans une carrière humaine, il faut, selon l’expression de saint Augustin : In te ipsum redi, rentrer en soi-même afin de renaître à un plus-être. Tout est symbole. Dans la nef, la croix lumineuse sur l’autel central a continué à briller. Peut-être faut-il comprendre cet incendie comme « catabase ». La descente aux enfers étant l’indice d’une résurrection à venir. C’est bien cela que l’on ressentait dans la piété collective autour de Notre-Dame de Paris en feu ! 
 

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