Qui répondra à nos questions ? Récit d’une cabale contre l’école à la maison

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Adeline Sardy pour FranceSoir
Publié le 06 novembre 2020 - 12:09
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Un enfant faisant ses devoirs, le 11 mars 2015 à Lille
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© DENIS CHARLET / AFP/Archives
Devoirs à la maison.
© DENIS CHARLET / AFP/Archives

TRIBUNE

Nous sommes le 29 octobre 2020, il est onze heures et je prépare le repas de midi avec mon fils de huit ans. Je viens d’enfourner un gratin de courgettes quand mon fils allume la radio. Nous apprenons, par les informations, qu’un homme a poignardé et tué trois personnes ce matin dans la basilique Notre-Dame à Nice. Silence dans la cuisine. Les mots me manquent devant de telles atrocités. C’est mon fils de huit ans qui rompt le silence avec cette phrase : « Ils vont encore dire que c’est de notre faute. »

Je suis de nouveau muette. Comment mon fils peut-il ressentir un lien entre cet acte odieux, lâche, barbare et notre famille ? Au fond de moi je le sais et cela me fait mal. Depuis toujours, lui et sa sœur sont instruits en famille. Et, depuis le 2 octobre 2020, lorsque le Président de la République a présenté son projet de loi contre le séparatisme avec l’obligation de scolarisation pour lutter contre la radicalisation, instruction en famille (IEF) et islamisme radical se sont associés pour devenir inséparables, ils se sont unifiés pour devenir, en quelques semaines, indissociables, comme si parler de l’un était nécessairement parler de l’autre.

Je refais aujourd’hui le film de ces dernières semaines, de ce qui ressemble à une cabale contre l’IEF.

Le vendredi 2 octobre 2020, Emmanuel Macron annonçait avoir pris sa décision : « l’instruction à l’école sera rendue obligatoire pour tous ».

Le vendredi 2 octobre deviendra le vendredi noir de l’IEF.

Le président de la République nous annonce que l’islamisme radical et l’IEF sont liés.

Le 14 octobre, j’écris à ce sujet une lettre ouverte au Président de la République. Je ne recevrai aucune réponse. Au quotidien je me veux rassurante avec mes enfants. Qui voudrait la peau de l’IEF ? Nous sommes tellement minoritaires. Si des dérives existent, j’ai confiance en l’Etat pour prendre des mesures contre celles-ci.

Le 16 octobre, la France entière est plongée dans un état de stupeur suite à l’assassinat de Samuel Paty. Il faut lutter contre le terrorisme islamiste, la radicalisation et l’endoctrinement islamiste de nos jeunes, c’est une évidence, cela ne fait aucun doute. Je pense à ce moment-là que l’Etat a une lourde tâche à accomplir au sein des écoles, des prisons, des banlieues. Je pense au plan Borloo, rejeté en 2018 par Emmanuel Macron.

Le 29 octobre, l’attentat de la basilique Notre-Dame fait trois morts à Nice.

Dans ces sombres chapitres de l’histoire de notre pays, aucune trace d’IEF chez les individus ayant participé à ces ignominies. Pourtant IEF et islamisme radical sont scellés et les questions sur le rapport direct et indirect entre l’IEF et le terrorisme sont éludées par nos politiques et journalistes, tant l’évidence de leur complémentarité saute, soi-disant, aux yeux.

Pourtant, pour ma part, je ne vois toujours pas le lien, je ne comprends pas pourquoi un tel acharnement.

Le 2 novembre, j’écoute l’intervention du ministre de l’Intérieur devant la commission des lois de l'Assemblée nationale.

Je sais pourquoi je pratique l’instruction en famille, et je ne dirai jamais assez à mes enfants qu’ils peuvent poser des questions, qu’il est fondamental de réfléchir à ce que l’on fait de la manière la plus ouverte qui soit, et de connaître les pourquoi de nos actions.

Je demande donc à un membre du gouvernement des réponses claires, des réponses que je pourrais relayer à mes enfants car les propos du ministre ne m’ont aucunement éclairée, ils ont seulement résonné en moi comme une profonde injustice.

Je poserais pour commencer la même question que Monsieur Xavier Breton, député de l'Ain, lors de l'audition de la commission des lois : « Etes-vous en mesure de me montrer des données objectives, des éléments objectifs permettant d’établir une corrélation entre l’instruction en famille et la radicalisation islamiste, qui permettrait de justifier l’interdiction que vous préparez au sujet de l’IEF ? ».

Et je précise, à tous les membres du gouvernement, que mes enfants de 5 et 8 ans se fichent totalement du maniement de la rhétorique. Ils ne sont pas allés à l’école et sont pourtant dotés d’un esprit libre et critique, bien que de nombreuses personnalités du monde politique et du monde journalistique pensent que notre modèle d’éducation et d’instruction est défaillant. Aussi ne puis-je pas leur répondre comme Monsieur Darmanin l’a fait avec Monsieur Breton. Je ne peux pas me contenter de leur dire qu’ils sont « naïfs » de ne pas voir « un lien qui saute aux yeux ».

Dites-leur en quoi consiste ce lien. En quoi combattre l’islamisme radical requiert d’interdire l’IEF ?

Dites-le leur, s’il vous plaît, avec précision, car les enfants n’aiment pas les inexactitudes et ils ne manqueront pas de vous les faire remarquer.

Même si je trouve ces questions très loin de l’innocence dans laquelle ils devraient se trouver à leur âge, elles sont malheureusement aujourd’hui au centre de nos préoccupations familiales. Elles nous parasitent à longueur de temps dans la mesure où elles n’ont reçu, à ce jour, aucune réponse logique. Expliquez-leur maintenant comment ils pourraient se sentir en sécurité dans un pays qui est dans l’incapacité de repérer une minorité de familles qui détournerait l’IEF pour fabriquer de nouveaux terroristes.

Le ministre de l’Intérieur l’a dit à l'Assemblée, « c’est la déclaration qui fait naître le contrôle ». Les familles qui pratiquent l'instruction à domicile sont, par essence, contrôlées puisqu’elles doivent se déclarer. Si elles sont mal contrôlées, à qui la faute ? À une liberté d’instruction qui ne devrait pas être ou à un Etat qui ne donne pas les moyens à ses agents d’effectuer des contrôles efficaces ?

Les familles non déclarées ne font pas partie des familles en IEF : ce sont des familles hors-la-loi.

Et c’est à l’Etat qu’il revient de prendre les mesures nécessaires pour contrer ces dérives.

Croyez-vous qu’il soit facile d’expliquer à ses enfants que l’on se voit retirer des libertés sous des prétextes flous, des amalgames, des concepts vagues dignes des Etats à tendance totalitaire ?

Comment est-il possible d’entendre en commission des lois de la bouche du ministre de l’Intérieur ces mots : « Je pense, Monsieur Breton, qu’il faut que la droite soit cohérente. On ne peut pas me dire à la fois par la voix de Monsieur Ciotti, vous n’êtes pas assez durs, vous ne prenez pas assez de règles pour tout le monde […] et me dire à chaque fois que je prends une disposition […] prouvez-nous bien qu’il y a un lien avec la radicalisation » ?

Je ne savais pas que nos dirigeants pouvaient prendre des décisions sans avoir de comptes à rendre. J’avais cru entendre, il y a peu de temps, lors d’évènements tragiques, que la liberté d’expression était un fondement de notre République. Les membres d’un même parti politique doivent-ils toujours avoir le même avis ? Pourquoi avoir tant de représentants politiques si ce n’est pas pour que toutes les voix se fassent entendre, qu’elles soient les plus représentatives de notre pays ? Pourquoi avoir tant de représentants si les débats sont des débats de forme et non des débats de fond ? Comment avoir confiance en eux devant tant de contradictions ?

Je vous le concède, Monsieur le ministre, vous maniez avec aisance la langue française, mais cette aisance ne pourrait-elle pas contribuer à nous éclairer sur des questions de fond plutôt qu’à écraser une opinion différente de la vôtre ? J’apprends à mes enfants que nous progressons en écoutant les opinions des autres, qu’il est important de savoir se remettre en question, que nous devons ouvrir nos champs d’investigation. Je leur enseigne que l’on peut se tromper, qu’il est important de reconnaître ses erreurs et que c’est ainsi que nous progressons.

Aujourd’hui, j’exhorte un représentant politique à répondre à mes questions de manière précise et non par le copier-coller d’un texte rhétorique sans lien avec le contenu du mien. A l’école, cela s'appelle un hors-sujet. Mais, trêve de plaisanterie, nous sommes des citoyens libres et égaux en droits, vous avez été élus ou nommés pour nous représenter, vous avez le devoir de nous rendre des comptes et d’entendre nos requêtes.

La réalité de notre monde est une chose complexe, vous en conviendrez, plusieurs éclairages ne sont pas de trop pour tenter de l’appréhender de la façon la plus large possible. Si la lutte contre le terrorisme islamiste est une priorité, il est évident qu’elle ne peut être efficace qu’avec une compréhension systémique et globale du monde dans lequel elle est née et non avec des mesures-chocs qui risqueraient de faire oublier l’essentiel.

 

 

 

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