Gilets Jaunes: Macron préfère la bataille de l'opinion à celle du pouvoir d'achat

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Pierre Plottu
Publié le 11 décembre 2018
Mis à jour le 11 décembre 2018
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Des "gilets jaunes" regardent l'intervention d'Emmanuel Macron à la télévision dans un restaurant à Fay-au-Loges, le 10 décembre 2018
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© GUILLAUME SOUVANT / AFP
Les mesures annoncées par Emmanuel Macron lundi soir n'ont pas semblé calmer la colère des gilets jaunes.
© GUILLAUME SOUVANT / AFP
Une hausse du Smic qui n'en est pas une, un geste pour certains retraités (mais pas les plus modestes) et un appel aux entreprises à donner une "prime": les mesures annoncées lundi soir par Emmanuel Macron relèvent plus du cosmétique que du big-bang. Le président a pourtant décrété "l'état d'urgence" lors de son allocution. Un état d'urgence "économique et social"? Non: celui -pour lui- de reconquérir l'opinion.

Emmanuel Macron a annoncé des mesures qu'il espère de nature à calmer la colère des gilets jaunes, lundi 10 au soir. Le chef de l'Etat a déclaré rien de moins que "l'état d'urgence économique et social" lors de son allocution. Soit. Mais aussi fortes ont semblé les annonces listées, elles relèvent en réalité plus du "coup de pouce" que d'un un véritable effort pour le pouvoir d'achat des Français.

Cent euros de "salaire" mensuel de plus pour les smicards dès 2019? Faux, il s'agit plutôt d'un tour de passe-passe agrégeant revalorisation du Smic et de la prime d'activité.

Ce qui exclut de plus une partie, potentiellement non négligeable, des salariés touchant le salaire minimum, et ne sera en outre pas visible par les concernés au 1er janvier, mais à partir d'avril selon une source élyséenne citée par l'AFP.

A lire- Macron: 100€ de plus pour le Smic? Pourquoi c'est faux

L'annulation de la hausse de la CSG pour les retraités qui touchent moins de 2.000 euros? Il s'agit d'une compensation d'une hausse, et non un geste supplémentaire, représentant environ 25 euros par mois pour un retraité ayant un revenu (et non une pension) de 1.500 euros par mois. Ceci exclut de plus les plus basses pensions, ceux dont le revenu est inférieur à 1.200 euros par mois. Cette "veuve (...) qui n’a pas les moyens (...) d’améliorer ses fins de mois et n’a plus d’espoir" que le président a pourtant loué comme une femme "de courage", ne bénéficiera ainsi pas des annonces du président si elle est au minimum vieillesse.

Les heures supplémentaires défiscalisées? Encore faut-il que l'activité de son entreprise le permette. Quel patron paiera du temps de travail supplémentaire non justifié par un regain d'activité? Idem pour la "prime de fin d'année" que le président a demandé de verser aux employeurs. Enfin "ceux qui le peuvent"...

Au final, entre les petits retraités, les chômeurs, les handicapés ou les bénéficiaires du RSA, les mesures annoncées lundi par Emmanuel Macron excluent beaucoup de gilets jaunes potentiels. Sans oublier tous ceux qui pourraient être déçus: un quasi-smicard s'imaginant (à tort) déjà augmenté de quelques dizaines d'euros dans la foulée de la révision générale du salaire minimum par exemple...

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Trop peu ou trop tard? A contretemps depuis le début de la grogne sociale, comme lorsqu'il s'est muré dans le silence alors que la crise était à son apogée, le président semble à nouveau avoir un train de retard. Ces annonces auraient ainsi peut-être pu calmer la fronde si elles avaient été proposées fin novembre. Désormais, alors que le mouvement a pris de l'ampleur et ses membres conscience de leur force, le "geste" présidentiel pourrait ne pas suffire. De nombreux gilets jaunes promettent ainsi de remettre le couvert samedi 15.

Mais l'objectif d'Emmanuel Macron est-il de calmer les gilets jaunes, de leur répondre? Où ne s'agit-il pas plutôt de retourner l'opinion en affichant une volonté et des mesures fortes (même seulement en apparence) pour caricaturer les gilets jaunes en radicaux aux revendications folles? S'il y parvient, le président pourrait alors continuer à jouer la carte de "l'ordre" contre le "désordre" et sortirait grandi de la crise.

Si c'est réellement l'option choisie par l'Elysée, la bataille n'est donc pas celle du pouvoir d'achat mais bien de celle de l'opinion. Il ne s'agirait pas de trouver des solutions pour aider ces "plus fragiles" que le président a cajolés dans son allocution, mais bien de reprendre la main pour continuer à appliquer un programme. Profondément cynique, la démarche pourrait faire gagner du temps à Emmanuel Macron. Il pourrait même finir son quinquennat avec une légitimité renforcée, incarnant la stabilité des institutions, comme De Gaulle en 1968, sans passer par la case dissolution.

Un joli coup politique? Ce serait oublier que la France, elle, ne serait pas débarrassée des causes profondes qui ont fait descendre les gilets jaunes dans la rue.

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