Napoléon, Macron et… Jésus

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Napoléon, Macron et… Jésus

Publié le 07/05/2021 à 16:46
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Auteur(s): Philippe Simonnot, journaliste pour FranceSoir
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CHRONIQUE - Emmanuel Macron n’allait tout de même pas rater l’occasion de s’inscrire dans l’Histoire – avec un H majuscule – de France, occasion fournie tout bêtement par le calendrier : le bicentenaire de la mort de Napoléon survenant un an avant la fin du quinquennat, alors même que commence tout juste la campagne pour sa réélection à la présidence de la République. Notre jeune chef d’État se devait de trouver une source d’inspiration dans la carrière fulgurante du général Bonaparte, sacré empereur en 1804 à l’âge de 35 ans (Macron en avait 39 à son entrée à l’Elysée en 2017).

En se prêtant, le 5 mai 2021, à une double cérémonie, d’abord devant le tombeau de Napoléon aux Invalides puis à l’Institut de France, Macron a tout de même pris le risque d’enfreindre un tabou. Ce même tabou qui avait empêché tous ses prédécesseurs de célébrer la mémoire de Napoléon d’une manière ou d’une autre, tous sauf un : Georges Pompidou s’était aventuré en Corse en 1969, pour fêter le bicentenaire de la naissance de l’enfant d’Ajaccio.

De fait, l’empereur reste, en France comme à l’étranger, un personnage fort controversé pour plusieurs raisons : son despotisme, son impérialisme, son bilan guerrier finalement désastreux, se soldant par plus d’un million de soldats français morts sur les champs de bataille (pour ne rien dire du million et demi de décès chez les nations qu’il a combattues), la haine durable pour la France des populations agressées par la célèbre Grande Armée. Aujourd'hui encore, outre-Rhin, il n’est pas rare d’entendre parler de la « Grande Nation » pour désigner notre pays –avec des sous-entendus ironiques fustigeant la vanité française qui aurait survécu aux rêveries napoléoniennes. S’il a fallu deux guerres mondiales pour calmer les fureurs militaires en Europe, c’est à Napoléon Bonaparte qu’on le doit en grande partie.

Enfin –cerise sur le gâteau de ce bicentenaire si l’on ose dire, ledit Empereur des Français a rétabli l’esclavage en 1802 dans les colonies françaises, qui avait été aboli le 4 février 1794[1]. Apparemment, à un an de l’échéance présidentielle, Macron ne pouvait pas laisser à l’extrême droite le monopole de la mémoire napoléonienne. Napoléon Bonaparte est une « part de nous », a osé déclarer le chef de l’État devant le jeune public réuni pour l’écouter ce 5 mai à l’Institut. Quelles que soient les arrière-pensées politiques et politiciennes d’Emmanuel Macron, il faut ici lui donner raison, même si c’est à regret.

Pour un livre éblouissant et documenté, Napoléon & Jésus,[2]  Marie-Paul Raffaelli-Pasquini a osé retrouver dans l’imaginaire de l’épopée napoléonienne l’icône christique. Au début, on croit à une blague corse, étant donné la nationalité de l’auteure. Comment établir le moindre lien entre l’homme très humain qui a mis l’Europe à feu et à sang et le doux Jésus recommandant d’aimer son ennemi et de tendre l’autre joue à celui qui vous a souffleté. On veut bien croire que l’empereur déchu ait subi le martyre à Sainte-Hélène, aux mains de ses désagréables geôliers anglais, mais de là à comparer le rocher de cette île située 1900 km à l'ouest de l'Afrique en plein Atlantique Sud, au Golgotha du Crucifié, il y a un pas qu’on hésite à franchir.

Mais très vite, il faut se rendre à l’évidence. Dans les propos et écrits du héros, depuis le début de sa folle aventure jusqu'à sa réclusion à Sainte-Hélène, le Christ est mystérieusement présent. Il l’est encore dans la littérature, et pas seulement celle des bigots du bonapartisme. Des géants de l’écriture du 19ème siècle  (Chateaubriant, Balzac, Stendhal) ont voué à l’empereur l’adoration que l’on doit à un être divin. En voici un exemple parmi des dizaines que cite Marie-Paul Raffaelli-Pasquini, extrait du Médecin de campagne : « Il se subdivisionnait comme les cinq pains de l’Evangile, commandait la bataille le jour, la préparait la nuit […] c’était écrit pour lui comme pour Jésus-Christ […]. Voilà sa ressemblance avec le fils de Dieu. Il a toujours eu le don de passer les mers en une enjambée. Était-ce naturel ? » On citera encore pour le plaisir ces phrases de Châteaubriand, pourtant opposé au napoléonisme : « Le monde appartient à Bonaparte ; ce que le ravageur n'avait pu achever de conquérir, sa renommée l'usurpe. Vivant il a manqué le monde ; mort il le possède. »

Se prendre pour le fils de Dieu est une chose qui arrive de temps en temps. Le faire accroire par tout un peuple est une autre paire de manches. La naissance d’un nouveau Christ dans la France des Lumières paraît tout-à-fait incongrue. Mais justement, cette France-là n’existait qu’en surface. En profondeur gisait la Fille aînée de l’Église, dirigée depuis des siècles par des rois thaumaturges qui guérissaient les écrouelles. Notre lecteur sait comment, par la force d’un mot, tout subitement en 1789, la Nation absolue s’est substituée à la monarchie absolue. Napoléon est venu incarner cette nouvelle souveraineté, trop abstraite pour perdurer.

Regardons le fameux tableau de David, Le sacre de Napoléon. Ce que l’on voit, c’est l’empereur couronnant Joséphine son épouse. Pour le spectateur, il s’agirait donc plutôt du sacre de l’épouse. Ce que l’on ne voit pas, c’est la scène qui a précédé : Bonaparte se couronnant lui-même devant le maître autel de Notre-Dame. David a raconté qu’il avait renoncé à représenter cet auto-couronnement parce qu'il était inesthétique. On veut bien le croire. Mais on peut aussi penser que, tout pouvoir venant de Dieu selon Saint Paul, ce geste n’était pas, au sens propre du mot, représentable en ce qu’il avait de proprement divin, et donc de sacrilège, puisqu’il était perpétré par un être humain. Mais justement, cet homme-là était plus qu’un homme…

Comme on le sait, Pie VII avait été obligé par Bonaparte à assister à cette mise en scène de sa propre gloire. Et David a dûment fait figurer le pape dans son célèbre tableau, où il fait plutôt triste mine. Le 25 décembre 800, Charlemagne lui-même avait été couronné empereur, mais c’est le pape Léon III qui avait posé la couronne sur sa tête. Si Pie VII avait imaginé jouer le même rôle que son lointain prédécesseur sur le trône de Pierre, il a dû être cruellement déçu. Il joue donc ici le rôle de simple témoin de la scène du couronnement. Il aurait dû pourtant s’y attendre. Imagine-t-on Jésus couronné par un pape. En se couronnant lui-même, Napoléon a affirmé ce jour-là, à Notre-Dame de Paris, sa propre divinité.

Oui, Macron a raison, Napoléon est une « part de nous » pour cette folie politico-religieuse dont nous ne sommes pas guéris et dont il espère peut-être profiter. Il avait dans son discours une façon d’évoquer avec gourmandise la personne de l’Empereur, de prononcer ce mot-là, disparu de notre vocabulaire politique depuis 1870, comme s’il était encore présent, comme si nous vivions sous l’Empire, Premier ou Second... Ou Troisième ?

 


[1] Lire le dernier livre de Claude Ribbe,  Le général Dumas, Taillandier. Et le controversé Le crime de Napoléon, Le Cherche Midi, 2013.

[2] Napoléon & Jésus, L’avènement d’un messie, par Marie-Paul Raffaelli-Pasquini, préface de Jean-Marie Rouart, Editions du Cerf   

Auteur(s): Philippe Simonnot, journaliste pour FranceSoir

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