Italie : une élection anticipée entre les bases militaires de l'OTAN et les tweets russes

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FranceSoir
Publié le 25 août 2022 - 14:55
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Mario Draghi signe sa démission
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AFP PHOTO / QUIRINALE PALACE PRESS OFFICE
Le 21 juillet 2022, le Premier ministre italien démissionnaire Mario Draghi signant le décret de dissolution du Parlement devant le Président italien Sergio Mattarella.
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En Italie, plus que dans les autres pays européens, la vie publique semble être en proie au contrôle américain. Si bien que même les organes de presse officiels s'en émeuvent. À un mois des prochaines élections anticipées — qui font suite à la démission de Mario Draghi, alors que les tensions entre l'Occident et la Russie grandissent encore, l'OTAN pose ses valises militaires dans la botte de l'Europe. Pour autant, d'aucuns s'inquiètent plus volontiers de "l'ingérence russe" et des "Poutiniens italiens".

La botte de l'Europe... à la botte des États-Unis ?

140 bases américaines/otaniennes, 70 missiles nucléaires et 13 000 militaires auraient été imposés à l'Italie, selon la plupart des observateurs. Et ce, depuis le traité de Paris en 1951, qui instituait la Communauté européenne du charbon et de l'acier. Selon eux, toutes les bases jouissent du régime juridique de l’extraterritorialité, et sont accompagnées par au moins 70 armes atomiques entreposées à Aviano e Ghedi. Enfin, si le nombre de soldats américains est, lui aussi, difficile à estimer (les chiffres de présence sur les bases n’étant pas communiqués), il serait d’environ 13 000.

Par ailleurs, l’ancienne capitale, Turin, vient d’être adoubée comme siège du premier fonds d’investissement de l’OTAN : DIANA. Ce projet sera consacré à la cybersécurité, à l’intelligence artificielle et aux biotechnologies. L’établissement du fonds « permettra aux pays membres de l’OTAN de se doter d’un système de start-up novateur, avec l’objectif d’améliorer les compétences au sein de l’OTAN », selon le président de la région Piémont.

En mars 2022, l’assistant secrétaire général de l’OTAN David van Weel avait déclaré que l’OTAN encouragerait le financement des projets les plus sensibles, et créerait une « marketplace fiable et sûr, faisant la jonction entre start-up et investisseurs privés, tout en entravant le transfert illicite de technologie militaire. » Notons que tout le monde ne pourra pas y investir. Seulement des opérateurs accrédités, considérés comme sûrs et figurant sur une "white list", afin de « barrer la route à des entreprises liées à des pays extra-OTAN ou dont les antécédents sont peu satisfaisants ». Sans surprise, David van Weel ajoutait qu’un filtrage serait mis en place afin d’éviter que des pays tels que la Russie ou la Chine n’aient leur mot à dire dans l’écosystème d’innovation militaire. Au total, on parle de 70 millions d’euros pour Turin, dans la première année d’opérations de DIANA.

Malgré cette évidente présence des États-Unis en Italie — qui se mesure aussi grâce à d'autres facteurs tels que le réseau des financements Gladio, la presse a récemment préféré s'acharner contre des "Poutiniens italiens", dénonçant l'ingérence russe.

Les "Poutiniens italiens" et l'ingérence russe

La campagne a démarré le 5 juin, avec une première page de Corriere della Sera : « Voici les Poutiniens italiens ». Signé par le vice-directeur du journal, Fiorenza Sarzanini, l’article donnait des noms : le sénateur Vito Petroncelli, le professeur Alessandro Orsini, l’expert militaire Manlio Dinucci, l’économiste Alberto Fazolo, et quatre ou cinq autres, dont le célèbre journaliste Giorgio Bianchi. Certains de ces personnages s’opposent à l’envoi d’armes italiennes en Ukraine, d’autres, à l’instar de François Asselineau en France, déplorent le non-respect des accords de Minsk et/ou s’opposent à l’OTAN. L'auteure citait comme source le COPASIR, le comité parlementaire italien chargé d’enquêter sur les services secrets. Cependant, ce dernier a d’emblée nié avoir eu la moindre connaissance de ces noms, prétendument sous la coupe de Vladimir Poutine.

C’est alors que les "accusés" Bianchi et Dinucci ont invité Fiorenza Sarzanini à en débattre publiquement, sur la chaîne indépendante Byoblu. Là, obligée de reconnaître qu’elle ne disposait d’aucun élément à l’appui des accusations de collusion avec une puissance étrangère, le débat a tourné à la débâcle pour l'auteure de l'article. Logiquement, cet entretien a ravivé les tensions entre les milieux acquis à l'OTAN et leurs opposants. Au même titre que le grand rassemblement d’Ancora Italia, à Naples, les 16 et 17 juillet, qui a vu se réunir les plateformes politiques dissidentes (plusieurs partis opposés à la gestion de crise sanitaire, à l’austérité et à l’engagement italien dans la guerre du côté ukrainien).

Trois jours plus tard, avec la chute de Mario Draghi, des élections anticipées sont convoquées pour le 25 septembre. La date limite de collecte de signatures est fixée au 21 août. Sans trop de surprise, les 18 et 19 août sortaient des dizaines d’articles de presse en Italie, dénonçant "l’ingérence russe" dans les élections italiennes.

En fin de compte, il se trouve que ces articles se veulent une réponse cinglante à un tweet du vice-président du Conseil national de sécurité russe, Dmitri Medvedev. Celui-ci avait écrit, à la mi-août : « Les voix des électeurs sont un puissant levier d’influence, même sur les politiciens pris dans la glace. Donc, bougez-vous, voisins européens ! Ne restez pas silencieux. Exigez que vos politiciens imbéciles rendent compte de leurs actions. Et ils vous écouteront. »

À ce sujet, le secrétaire général du Parti démocrate (PD) Enrico Letta n'a pas hésité à déclarer que Dmitri Medvedev « a déposé son bulletin dans l’urne » — sans dire pour qui. Le ministre des Affaires étrangères Di Maio a renchéri : « L’ingérence du gouvernement russe dans les élections est réellement inquiétante. Medvedev intervient brutalement sur des questions de politique interne, allant jusqu’à donner des indications de vote… Nous nous efforçons de diversifier nos sources d’approvisionnement de gaz, car on ne peut pas se permettre de dépendre de ceux qui financent leur guerre sanglante en Ukraine avec l’argent des Italiens, avec comme conséquence qu'ils font augmenter vertigineusement les factures d’énergie des Italiens ». Et Filippo Sensi (PD) met la cerise sur le gâteau, plus théâtral : « Medvedev a déposé son bulletin dans l’urne. Contre Draghi, contre le gouvernement, contre l’Europe, contre nous ».

Pourtant, peu avant le déclenchement de cette nouvelle campagne contre les "russophiles", le journaliste Giorgio Bianchi était parvenu à obtenir un entretien de deux heures avec le porte-parole du ministre des Affaires étrangères russe, Maria Zakharova, à Moscou même. Lors de cet échange, elle paraît s’exprimer avec une grande liberté de ton, et surprend son interlocuteur à plusieurs reprises. La vidéo n’est malheureusement pas encore disponible en version française ou anglaise.

En définitive, il semblerait que la crainte du gouvernement soit de voir les mouvements dissidents remporter assez de sièges au Parlement pour faire infléchir la politique de sanctions actuelle.

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