Népal: 20 ans après la guerre, les enfants soldats ont tout perdu

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Népal: 20 ans après la guerre, les enfants soldats ont tout perdu

Publié le 15/02/2016 à 12:14 - Mise à jour à 12:15
©Prakash Mathema/AFP
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Auteur(s): Paavan Mathema (AFP).

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Au Népal, on a marqué le 13 février le 10e anniversaire de la guerre civile qui avait débuté 10 ans auparavant. Les enfants-soldats de l'époque, enrôlés par les insurgés maoïstes, restent les grands oubliés du conflit.

Bijay Rai grimace de douleur à chaque fois qu'il marche, souvenir indélébile de sa décision de rejoindre à 14 ans les rangs des maoïstes au Népal, comme des milliers d'autres enfants soldats.

Rai a rallié de son propre chef l'insurrection des maoïstes, qui a combattu l'armée et les autorités pendant une dizaine d'années, car il les croyait au service des millions de pauvres et d'opprimés du pays. Mais, 20 ans après le début de la guerre, et pratiquement 10 ans après sa fin, Rai, incapable d'occuper un emploi en raison des éclats de balles qui martyrisent ses membres, se sent trahi et abandonné par les chefs maoïstes.

"Ils nous ont utilisés quand ils avaient besoin de nous, mais, quand la guerre s'est achevée, ils ne se sont plus occupés de nous", dit le jeune homme de 27 ans à l'AFP, peu avant l'anniversaire du début de la guerre samedi 13 février. L'attaque d'un poste de police dans l'ouest du Népal, le 13 février 1996 par la guérilla, fut le déclencheur d'un conflit qui fit 16.000 morts et des centaines de disparus.

Près de 4.000 enfants ont combattu aux côtés des rebelles. Beaucoup ont été enrôlés de force, d'autres ont pris volontairement les armes, attirés par l'idée d'une "guerre du peuple" qui pourrait changer un pays au fonctionnement féodal. Les maoïstes ont rendu les armes en 2006 après avoir signé un accord de paix, la mission de l'Onu au Népal étant chargée de superviser leur réintégration dans la société.

Sur les 19.000 maoïstes identifiés, 6.500 ont reçu une offre pour rejoindre l'armée tandis que les autres ont pu suivre une formation ou recevoir une allocation de retraite allant jusqu'à 800.000 roupies (6.600 euros). Mais les enfants soldats, dont Rai, n'ont guère reçu d'indemnisation ou d'offre d'emploi, l'ONU les ayant exclus du processus en raison de leur âge. Ils n'ont obtenu qu'une indemnité de 10.000 roupies (80 euros) et des formations à la photographie ou à la cuisine, de peu d'utilité dans un pays ravagé par la pauvreté.

Khadka Bahadur Ramtel, fils d'un journalier "dalit" (intouchable) asservi du nord-ouest du pays, avait 11 ans quand il fut obligé de transporter des messages pour les rebelles. Il est rapidement convaincu par leurs promesses d'égalité et de progrès. Mais, aujourd'hui, Ramtel se sent trahi par ces chefs rebelles qu'il a soutenus.

Les journaliers asservis, que les propriétaires de fermes se transmettent de génération en génération, sont encore nombreux au Népal. "Les maoïstes ont prôné une idéologie forte avec la promesse de mettre fin à l'asservissement et à l'intouchabilité, c'est pourquoi je les aimais", dit le jeune homme de 24 ans à l'AFP.

Une fois les armes déposées, les maoïstes se sont lancés en politique et ont remporté les élections pour l'Assemblée constituante en 2008 sur les promesses d'une paix durable et du changement social. Mais leur succès a rapidement tourné court, les anciens rebelles étant accusés de renoncer à leurs idéaux révolutionnaires au profit d'une vie de luxe. "Ils ont très rapidement pris les habitudes des autres partis", dit Aditya Adhikari, auteur du livre The Bullet and the Ballot Box (La balle et l'urne), histoire de la lutte maoïste au Népal. "Ils ont pris goût au pouvoir et ont commencé à négliger leur base sociale", explique Adhikari.

Les gouvernements successifs, conduits par des maoïstes, ont échoué à rédiger une nouvelle Constitution destinée à unifier un pays fracturé et ont subi une cuisante défaite aux dernières élections en 2013. L'ancien Premier ministre maoïste Baburam Bhattarai défend les rebelles, en dépit de son départ de leur parti en septembre en raison d'un désaccord sur le texte de la Constitution finalement adopté à la même époque.

Bhattarai estime qu'ils ont eu le mérite d'enclencher une transformation politique qui a mis fin à une monarchie hindoue vieille de 240 ans. La nouvelle Constitution, qui fait du Népal une république laïque, épouse l'idéologie maoïste, selon lui. "Nous avons permis un changement démocratique, donné des droits aux dalits, aux femmes et à d'autres, aussi ces promesses-là ont été tenues", dit-il.

Mais, pour les anciens enfants soldats comme Rai, revenus chez eux les mains vides, ces promesses ne sont que rhétorique. "Les maoïstes ont combattu pour les pauvres, ils ont combattu pour les opprimés comme nous, c'est pour cela que je les ai rejoints", confie-t-il. "Ils ont dit qu'ils nous libéreraient de la pauvreté mais ils ont détruit notre futur".

 

Auteur(s): Paavan Mathema (AFP).


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L'ancien enfant soldat Khadka Bahadur Ramtel avec sa femme et sa fille lors d'une interview avec une journaliste le l'AFP, le 2 février 2016 à Katmandou.

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