Retrait d'Akihito: la fin de règne d'un empereur pacifiste dans un Japon tenté par le militarisme

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Damien Durand
Publié le 04 août 2016 - 20:42
Mis à jour le 08 août 2016 - 15:12
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L'empereur du Japon Akihito
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©Toru Yamanaka/AFP
Akihito était sur le trône depuis 1989.
©Toru Yamanaka/AFP
L'annonce par l'empereur du Japon de son retrait progressif du trône fait perdre aux partisans de la Constitution pacifiste une figure tutélaire, même si Akihito n'avait pas à proprement parler de rôle politique.

C’est un moment historique pour le Pays du Soleil Levant: ce lundi 8, l’empereur du Japon Akihito s’est adressé à la nation, pour annoncer ce que les observateurs pressentaient depuis plusieurs semaines, sa décision de renoncer, de son vivant, au "trône du Chrysanthème". "Je crains qu'il devienne difficile pour moi de remplir mes devoirs en tant que symbole de l'Etat, de tout mon être, comme je l'ai fait jusqu'à présent" a-t-il déclaré.

Sans préciser dans le détails les modalités de son retrait, il a confirmé cependant que son départ serait progressif. Il a évoqué la possibilité d'une "régence", et réaffirmé qu'il serait empereur "jusqu'à la fin de sa vie". Il devrait donc progressivement passer la main à son fils aîné Naruhito, âgé de 56 ans.

C’est la troisième fois depuis 76 ans qu’un empereur japonais s’adresse à la nation (Akihito s’était déjà adressé à son peuple dans un message enregistré après le tsunami meurtrier du 11 mars 2011). Le message d'une durée de dix minutes, annoncé initialement comme devant être en direct a finalement été enregistré à l'avance. La dernière allocution d'un empereur en direct à la nation était celle d’Hirohito, le père d’Akihito, le 15 août 1945 pour annoncer que le Japon allait devoir "accepter l’inacceptable" et "supporter l’insupportable": sa défaite à venir lors de la Seconde Guerre mondiale (qui sera actée le 2 septembre).

C’est la première fois qu’un empereur japonais décide de renoncer à son trône depuis Kôkaku en 1817.

Fils d’Hirohito auquel il a succédé à la mort de ce dernier en 1989, Akihito était déjà âgé de 55 ans quand il monta sur le trône impérial. Atteint d’un cancer de la prostate depuis 2003, et récemment diminué par des problèmes cardiaques, la possibilité qu’il quitte volontairement le trône pour des raisons de santé animait à demi-mot les débats sur la maison impériale depuis plusieurs semaines. "Akihito considère que sa position d’empereur symbole n’est pas séparable des activités publiques officielles qui lui sont liées. Il est donc vraisemblable que son manque de forme physique le pousse à renoncer au statut d’empereur" confirme à FranceSoir Thierry Guthmann, professeur de culture politique comparée à l'université de Mie, au Japon. "Et Akihito est un homme très au fait de l’actualité internationale et des événements comme la retraite du pape Benoît XVI ont pu tout simplement lui donner des idées…"

Le rôle politique de l’empereur du Japon est cantonné par la Constitution du pays à une dimension largement honorifique. Or, cette dernière ne prévoit pas de possibilités d’abdication pour un souverain, expliquant pourquoi Akihito ne semble pas vouloir "abdiquer" au sens juridique du terme, il n'a d'ailleurs pas utilisé le mot. Certains analystes font d’ailleurs remarquer que ce choix de se retirer sans abdiquer et sans abandonner son titre d'empereur reste l’information majeure de l’allocution impériale, et laisse entendre que le Japon se dirige tout droit vers la remilitarisation voulue par Shinzô Abe, l’actuel Premier ministre.

En effet, bien qu’il soit le fils de l’empereur qui a accompagné le Japon dans la guerre, Akihito a toujours été profondément et sincèrement pacifiste. S’il ne s’exprime pas sur les questions politiques, le souverain est en accord avec la Constitution japonaise indiquant que le pays "renonce à la guerre", et ne se dote pas d’une force militaire offensive. Ce que le Premier ministre conservateur veut justement remettre en cause en lançant un processus de réforme constitutionnelle. Les milieux politiques et médiatiques japonais évoquaient l'hypothèse que l’empereur souhaite, au sens légal du terme, "abdiquer", ce qui aurait alors poussé la classe politique à se pencher plutôt sur un changement de Constitution permettant une telle abdication du souverain. Un "contre-feu" qui était vu comme une possible manœuvre du Palais impérial pour court-circuiter le projet de Shinzô Abe, l’empereur étant à la fois populaire et le projet de réforme de Shinzô Abe, lui, génèrant surtout de l’inquiétude parmi l’opinion.

Si une telle option ne semble pas avoir été le choix du souverain, Shinzô Abe reste prudent. Dans la foulée de l'annonce d'Akihito, il a annoncé que son gouvernement allait discuter "sérieusement" des implications juridiques de l'annonce de l'empereur.

Le fait que le souverain ne semble pas choisir cette option laisse cependant les mains libres à Shinzô Abe pour accomplir sa volonté de ramener le Japon parmi les puissances militaires mondiales, en dotant le pays d’un réel potentiel d’intervention extérieure. Il avait d'ailleurs clairement laissé entendre son intention, et peut-être sa connaissance de l'intention exacte de l'empereur, en nommant au ministère de la Défense Tomomi Inada, une politicienne ouvertement nationaliste et ardente défenseuse de la modification constitutionnelle.

 

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