Que vient faire Abraham dans les Accords Abraham ?

Que vient faire Abraham dans les Accords Abraham ?

Publié le 08/02/2021 à 10:09
Noël Hallé (1711-1781)
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Auteur(s): Philippe Simonnot, journaliste pour FranceSoir
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 N’étant pas dans le secret des princes qui nous gouvernent, je suis incapable de dire pourquoi les Accords entre Israël et les Emirats Arabes Unis conclus le 13 août 2020  d’une part et entre Israël et Bahreïn d’autre part, ont été intitulés Abraham Accords¸ donnant dans la foulée naissance au Abrahamic Business  Circle, comme nos lecteurs le savent, mais je voudrais ici examiner ce que pourrait être la signification de cette référence à la figure d’Abraham pour ce qui paraît être une percée diplomatique décisive au Moyen-Orient.   Il est évidemment impossible que  cette référence abrahamique ait pu être faite au hasard pour une affaire concernant la région d’origine du patriarche biblique.

Il se trouve qu’Abraham est un personnage commun à ce qu’on appelle un peu abruptement les « trois religions du Livre », à savoir, le judaïsme, le christianisme et l’islam.

D’abord, Abraham est le père à la fois d’Ismaël et d’Isaac – donc l’ancêtre des musulmans d’une part, des juifs d’autre part. Cette ascendance commune cèle un  « secret de famille » qui comme tous les secrets de famille cachent beaucoup de rancœurs, de drames et de jalousie.

 

La première GPA de l’histoire

Rappelons d’abord ce que nous en dit la Bible.

Sarah  qui ne parvient pas à avoir d’enfant, dit à son mari Abraham : « Va donc vers ma servante, Hagar, peut-être que par elle j’aurai un fils ». (Genèse chapitre 16,2). C’est la première  gestion pour autrui connue  de l’Histoire, soit dit en passant.  Hagar tombe enceinte. « Quand elle se vit enceinte, sa maîtresse ne compta plus à ses yeux ». Du coup,  Sarah la chasse.  Voici la malheureuse servante errant dans le désert, mais un ange lui apparaît pour lui dire : « « Voici que tu es enceinte et tu vas enfanter un fils, tu lui donneras le nom d’Ismaël, car le SEIGNEUR a perçu ta détresse. Véritable âne sauvage, cet homme ! Sa main contre tous, la main de tous contre lui, à la face de tous ses frères, il demeure. » Un portrait qui en dit long sur la manière dont la Bible envisage le fruit des entrailles d’Hagar.

Hagar accouche donc d’un fils, qu’elle  nomme Ismaël. Et elle revient à la maison avec son rejeton.

Plus tard,  Sarah elle-même, alors qu’elle est ménopausée,  tombe  enceinte miraculeusement des œuvres d’Abraham,  et c’est ainsi  que naît Israël. Sarah demande à Abraham de chasser Hagar avec son fils Ismaël « Celui-ci ne doit pas hériter avec mon fils Isaac. » (Genèse, chapitre 21). Et Abraham obtempère.

On pouvait difficilement débuter plus mal dans la vie !

Beaucoup plus tard, au 7e siècle de notre ère, le Prophète  Muhammad   va donner sa version de cette même histoire  de famille.  La Bible, celle des juifs comme du reste celle des chrétiens, a été falsifiée, dit-il,  la Parole de Dieu se trouve dans le Coran « incréé », de toute éternité. Abraham est notre ancêtre à nous, musulmans, et Ismaël est son fils légitime, dont nous, nous descendons.

Tout à l’heure, la Bible faisait disparaître Ismaël dans les sables du désert d’Arabie. Maintenant Isaac est à peine nommé dans le Coran.

 

Une relation triangulaire instable

Au moment où l’islam fait irruption sur la scène religieuse au 7e siècle, il a en face de lui non pas seulement le judaïsme, mais aussi le  christianisme, né sept siècles plus tôt et qui domine complètement le champs religieux depuis la conversion de l’empereur romain    Constantin au 4e  siècle.

Muhammad installe donc, qu’il le veuille ou non, dans le champs religieux une relation triangulaire qui va traverser les siècles jusqu'à nous.

 

Une telle relation  a le propre d’être instable, chacun des côtés du triangle étant tenté de s’allier avec un des deux autres côtés  pour dominer le troisième.

En comparaison, le duopole est plus stable, comme on a pu le constater depuis le règne de Constantin, déjà nommé. En fait,  le christianisme a dominé la scène, faisant du « peuple déicide »,   un témoin de   rang inférieur, mais un témoin tout de même de la Passion et de la Résurrection du Christ. Sa misère et sa turpitude prouvent par elles-mêmes le péché qu’il a commis en crucifiant Jésus.  

Stigmate encore aujourd'hui de cette sujétion infériorisante du peuple juif,  une statue  orne la façade de la cathédrale Notre-Dame de Paris, l’édifice chrétien  le plus célèbre du monde. 

A droite du portail central, la statue d’une femme aux yeux bandés représente en effet la Synagogue, c'est-à-dire ces juifs qui n’ont pas vu ou pas pu reconnaître dans Jésus le fils de Dieu, aveuglés par leur propre « perfidie » (jusqu'au concile  Vatican II (1962-1965), on priait encore pour les juifs perfides pendant les Rogations du Vendredi saint). Si on regarde avec des jumelles cette statue-témoin de l’Eglise triomphante, on vérifiera que les yeux de cette Synagogue  sont bandés par un serpent,  l’animal personnifiant le péché. 

 

La conquête foudroyante de l’islam aux 7e et 8e siècles s’explique, au moins en partie, par le fait que,  pour sortir de cet état de sujétion social, fiscal, religieux où les reléguait l’empire chrétien, les juifs ont aidé les cavaliers d’Allah à cavalcader jusqu'aux portes de Constantinople, aujourd'hui Istambul, leur ont fait franchir le détroit de Gibraltar, et facilité la conquête de l’Espagne. Et ce n’est qu’à Poitiers, on le sait, que cette marche triomphale a pu être stoppée par un certain Charles Martel.

 

L’erreur stratégique des Croisades

Les Croisades, quant à elles, ont fini toutes par échouer parce que les chrétiens n’ont pas su s’allier avec les juifs, qu’ils massacraient au besoin sur les routes qui menaient leurs troupes de chevaliers et de fantassins d’Europe jusqu' à Jérusalem. Ils avaient donc en face d’eux les deux côtés du triangle abrahamique.

Un bon exemple de cette fatale erreur stratégique de combattre sur deux fronts est donné par le  plus chrétien des rois de France, Louis IX, alias Saint Louis. Certes il avait pour objectif de libérer les lieux saints de Jérusalem de l’emprise musulmane, mais il s’était aussi mis en tête de convertir au christianisme le bey de Tunis. Il avait ramené d’Egypte et de Terre sainte, et établi en France et pensionné à ses frais, quelque 1 500 musulmans convertis à la foi chrétienne et qu’il traitait comme « la prunelle de ses yeux ». L’historien américain William Chester Jordan vient de publier à ce propos un livre étonnant (La Prunelle de ses yeux. Convertis de l’islam sous le règne de Louis IX (Editions de l’EHESS). En même temps, comme dirait Emmanuel Macron, Saint Louis imposait aux juifs le port de la rouelle, un signe infamant, et ordonnait   les autodafés de livres rabbiniques.

Du 19ème au 21ème siècle, les puissances chrétiennes ne commettront pas l’erreur stratégique des Croisés : ils chercheront à s’allier au 2ème côté du triangle abrahamique, les juifs,  pour dominer, le troisième, à savoir l’islam. On  a de multiples exemples de cette stratégie. En voici quatre :

-    Le décret Crémieux de 1870 , que nos lecteurs connaissent bien,  a mis d’un seul coup les juifs d’Algérie du côté des colons en leur accordant la nationalité française, assurant ainsi leur domination sur la population musulmane.

-   La Déclaration Balfour  du 2 novembre 1917, en apportant le soutien du gouvernement britannique à l'établissement d'un foyer juif en Palestine, cherchait clairement à mettre les juifs du côté des Alliés contre les Allemands,  au détriment des intérêts britanniques dans le monde musulman. Se reporter à le siecle Balfour

-   La France a cherché la complicité armée d’Israël dans sa tentative de reconquête du canal de Suez en 1957, et pour convaincre Ben Gourion de participer à cette opération scabreuse, typiquement néo-coloniale, il lui a offert, dans le plus grand secret, une coopération dans le domaine nucléaire qui devait aboutir  à doter Israël de l’arme atomique.

-  Aux Etats-Unis, le principal soutien d’Israël se trouve aujourd'hui chez les Evangélistes, qui ont notamment fait campagne pour le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv à Jérusalem, transfert accompli comme on le sait par Donald Trump le 14 avril 2018, au grand dam des Palestiniens.

 

Est-il possible de sortir de cette logique triangulaire mortifère qui conduit deux des cotés à s’allier pour dominer le troisième ?

De fait, les Abraham Accords ont été conclus sous le patronage de la chrétienne Amérique. Les trois religions du Livre seraient donc enfin toutes trois parties prenantes dans une œuvre de paix, où aucune des trois ne cherche à s’allier avec une autre pour dominer la troisième.

 

« En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, Je Suis. »

 

Pour nous en assurer, il nous faut donc maintenant examiner ce que représente Abraham non plus seulement pour les juifs et les musulmans, mais pour les chrétiens eux-mêmes – ce que nous avons laissé de côté jusqu'à maintenant, car c’est l’aspect le plus difficile de la question abrahamique.

 

Il se trouve que Jésus lui même évoque la figure d’Abraham – et d’une manière  scandaleuse et foudroyante. Lisons dans l’Evangile de Jean chapitre 8 ces versets extraordinaires.

52 Ces mêmes Juifs [s’adressant à Jésus]  lui dirent alors : « Nous savons maintenant que tu es un possédé ! Abraham est mort, et les prophètes aussi, et toi, tu viens dire : “Si quelqu’un garde ma parole, il ne fera jamais l’expérience de la mort.”

53 Serais-tu plus grand que notre père Abraham, qui est mort ? Et les prophètes aussi sont morts ! Pour qui te prends-tu donc ? »

54 Jésus leur répondit : « Si je me glorifiais moi-même, ma gloire ne signifierait rien. C’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous affirmez qu’il est votre Dieu.

55 Vous ne l’avez pas connu, tandis que moi, je le connais. Si je disais que je ne le connais pas, je serais, tout comme vous, un menteur ; mais je le connais et je garde sa parole.

56 Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon Jour : il l’a vu et il a été transporté de joie. »

57 Sur quoi les Juifs lui dirent : « Tu n’as même pas cinquante ans et tu as vu Abraham ! »

58 Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, Je Suis. »

59 Alors, ils ramassèrent des pierres pour les lancer contre lui, mais Jésus se déroba et sortit du temple.

 

D’un point de vue juif comme d’un point de vue musulman, Jésus commet ici un blasphème caractérisé. Seul un chrétien peut admettre – et comprendre – que Jésus puisse dire à propos de lui-même « Je suis », qui est le nom même de Dieu depuis le Sinaï (Je suis celui qui suis), puisqu’il est lui-même Dieu le Fils. Et si l’on assiste (verset 59) à un début de lapidation, c’est qu’un tel blasphème était puni précisément par ce supplice chez les juifs, comme du reste chez les musulmans.

 

Casser l’histoire en deux morceaux

A ce propos, l’écrivain français Philippe Sollers a fait ce commentaire, qui mérite d’être cité ici :

 « Avant qu'Abraham fût, je suis » est une parole capitale de Jésus qui va déclencher une convulsion tout à fait révélatrice et casser l'histoire en deux morceaux. Jésus opère là une scission, un brusque changement de temps à l'intérieur de la temporalité extraordinairement précise, généalogique du judaïsme, où il n'est question que de reproduction et de la prise de pouvoir que cela suppose.  Cette rupture temporelle est un acte métaphysique et politique incroyable : il y a la mort, il y a le temps humain, qui constitue la reproduction même de l'espèce humaine, et par-dessus, Jésus annonce une autre conception du temps : il se déclare issu d'un père vivant qui est dieu et dont il accomplit, incarne la parole. Ce fils de dieu reprend l'identité de Dieu lui-même révélé à Moïse - « Je suis » -, ce qui suppose une double naissance : une naissance constante, et une naissance dans l'histoire en tant qu'homme. C'est donc une naissance ahurissante, inconcevable qu'il affirme jusqu'à sa mort. Celui qui gardera la parole de Jésus ne verra jamais la mort. Jésus passe au temps de la parole, qui se conjugue au présent. Au commencement « EST » le verbe. C'est le présent même de la puissance de la parole que nous sommes censés entendre. » (Le monde des religions, Le message de Jésus - Hors-série n°17)

 

Il me semble que même un non-croyant peut entendre cette parole, qui permet de dépasser les clivages généalogiques, les jalousies tribales, les guerres de religion, et d’entamer une relation triangulaire équitable, équilibrée et pacifique entre judaïsme,  christianisme et islam. Et c’est bien pourquoi il était justifié et intelligent de placer les Abraham Accords qui ont été signés sous l’égide des Etats-Unis   sous le patronage d’Abraham. Même si toute cette construction est éminemment fragile…

Auteur(s): Philippe Simonnot, journaliste pour FranceSoir

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