Violences dans les manifestations: défiler comme on va "au front"

Violences dans les manifestations: défiler comme on va "au front"

Publié le 17/01/2020 à 09:20 - Mise à jour à 09:22
© NICOLAS TUCAT / AFP/Archives
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Auteur(s): Par Daphne ROUSSEAU - Paris (AFP)

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Les heurts de plus en plus violents qui émaillent les manifestations mettent le public habituel des cortèges face à un dilemme: manifester et prendre le risque d'être blessé ou renoncer à défiler, surtout en famille.

De l'avis des manifestants, le décorum des défilés, notamment parisiens, a basculé. L'atmosphère bon enfant, les effluves de merguez, les chants militants et les retrouvailles entre camarades de lutte ont peu à peu cédé la place aux lacrymogènes et à la peur d'être blessé.

La manifestation jeudi contre la réforme des retraites s'est déroulée sans accrocs, après deux rendez-vous marqués en janvier par des heurts entre manifestants et forces de l'ordre. L'an dernier, des manifestations des "gilets jaunes" et une marche pour le climat en septembre avaient été émaillées de nombreux incidents, parfois violents.

"Avant, j'allais en manif les mains dans les poches, maintenant j'ai besoin d'un temps de préparation", remarque Patrice, 64 ans, professeur à la retraite qui rejoignait jeudi après-midi la manifestation parisienne.

Dans son sac à dos: lunettes de piscine, produits décontaminants et sérum physiologique, pour se protéger des gaz lacrymogènes. D'autres manifestants se munissent de masques pour respirer, ou d'un casque de vélo.

"Les scènes de violence, en particulier la création de nasses (technique d'encerclement de la foule ndlr), nourrissent une grande panique au sein des manifestants et dissuadent", relève Nathalie Tehio, avocate et observatrice de terrain durant les manifestations auprès de la Ligue des Droits de l'Homme.

Chaussures de randonnée aux pieds, Julie, une autre manifestante, dit avoir renoncer à emmener ses enfants.

"Depuis la manif climat de septembre où j'ai eu peur pour eux, je n'ai plus envie de prendre un risque", explique cette mère de 45 ans, avocate à Paris. "Mes amis font la même chose, ce n'est plus pareil, on se tient toujours à l'écart mais ce n'est pas suffisant".

Depuis les années 1970, la violence se cantonnait traditionnellement aux "fins de manifs, les services d'ordre des syndicats étaient beaucoup plus présents, beaucoup plus efficaces", observe de son côté Michel Wievorka, sociologue.

"Si la violence de l'Etat (dans le cadre du maintien de l'ordre ndlr) est devenue centrale, on assiste aussi depuis 2016 et les manifestations contre la loi Travail à un retour de la violence par le bas. Certains pensent que la violence finit par payer et nous sommes entrés dans une spirale", ajoute le sociologue.

- Citrons contre lacrymogènes -

Il suffit désormais de quelques secondes pour que les esprits s'échauffent. Les projectiles (canettes, pavés, bouteille...) s'abattent sur les forces de l'ordre qui répliquent par des jets très nourris de grenades lacrymogènes.

Ces gaz, qui s'infiltrent dans les voix respiratoires et troublent la vue pendant plusieurs secondes ou minutes, sont devenus la hantise des manifestants.

Les forces de l'ordre ont aussi recours au corps à corps, et utilisent parfois leurs matraques, ou bien le très controversé LBD.

Au moins trois enquêtes ont été ouvertes depuis le 9 janvier par le parquet de Paris pour des violences policières commises lors de manifestations.

"Je suis plus vigilante car je n'ai pas la formation ni la mentalité pour aller au front", témoigne Matilda, psychologue de 27 ans.

Beaucoup de manifestants se sont pourtant formés sur le tas à des techniques de protection, parfois rudimentaires.

Par exemple, avant que les cortèges ne s'ébranlent, des demi-citrons passent de main en main. Une légende sanitaire assure que s'en enduire le col ou le foulard permettrait d'atténuer l'effet très irritant des gaz.

En réponse, la Préfecture de police multiplie les appels aux manifestants, via les réseaux sociaux, à se "désolidariser des groupes violents". Pour les manifestants qui redoutent prioritairement les violences policières, ces appels sont inaudibles.

"J'évite d'être trop devant pour ne pas être directement au contact des flics. C'est d'eux que j'ai peur surtout. Et si je vois des gens agressifs qui vont essayer de casser, je fais gaffe", détaille à l'AFP une manifestante, Claude Brabant, 77 ans.

"Je reste près des façades, car si je suis au milieu je ne peux pas courir en cas de mouvement de foule. Samedi dernier, j'étais très proche des lacrymos, mais j'ai pu me réfugier dans une cour dont les riverains avaient ouvert la porte", témoigne la septuagénaire, de retour jeudi sur le pavé parisien.

Auteur(s): Par Daphne ROUSSEAU - Paris (AFP)


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