Japon: enceinte, passons, mais pas toutes en même temps

Japon: enceinte, passons, mais pas toutes en même temps

Publié le :

Lundi 04 Juin 2018 - 07:28

Mise à jour :

Lundi 04 Juin 2018 - 08:20
© Miwa SUZUKI / AFP
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Par Miwa SUZUKI - Tokyo (AFP)

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Chacune son tour et le fonctionnement du service ne sera pas perturbé: alors que le Japon souffre d'une dénatalité de plus en plus pénalisante, des femmes se voient imposer par leur supérieur hiérarchique un calendrier de grossesse, en toute impunité.

Sayako (pseudonyme), puéricultrice de crèche depuis 16 ans, se souvient du choc qui fut le sien lorsque sa hiérarchie a tenté de la dissuader d'avoir un deuxième enfant, alors qu'elle avait consulté un médecin pour un problème d'infertilité.

"Pourquoi ne faites-vous pas une pause, puisque vous en avez déjà un?", lui a-t-on demandé, en ajoutant qu'une autre femme de son service, plus âgée et récemment mariée, était prioritaire.

"Je suis restée bouche bée", confie à l'AFP cette Japonaise de 35 ans, qui a finalement changé de travail et vient d'avoir une fille. "Je me serais excusée je pense, si j'étais restée et tombée enceinte".

Cette pratique de fixer un ordre pour les grossesses, qui ne choque pas nécessairement tous les Japonais, a été récemment dénoncée, via une lettre au quotidien Mainichi Shimbun, par le mari d'une puéricultrice qui avait eu le "malheur" de tomber enceinte en grillant la priorité à une de ses collègues. Le couple avait dû s'excuser auprès de la directrice de la crèche.

"Comment avez-vous osé contourner le règlement sans demander la permission ?, s'est fâchée l'intéressée.

- Sentiment de culpabilité -

"Ce n'est pas si rare, c'est une pratique courante dans les lieux de travail où oeuvrent des jeunes femmes. Elles ne trouvent pas cela injuste, elles culpabilisent plutôt à l'idée de s'absenter pour cause de maternité", explique Kanako Amano du NLI Research Institute.

De nombreuses femmes choisissent donc de renoncer à leur désir de fonder une famille ou alors démissionnent quand elles tombent enceinte. "Aussi bien les femmes que les hommes estiment que le lieu de travail appartient aux hommes et qu'il est naturel que les femmes le quittent durant leur grossesse", souligne-t-elle.

Selon les récentes études, 40% des Japonais pensent que le rôle des femmes est de "gérer la maison", celui des hommes de "travailler à l'extérieur". Les opinions contraires tendent certes à augmenter, mais lentement.

Et la chercheuse d'ajouter que "le fait d'attendre son tour pour tomber enceinte a joué dans la dénatalité" dont souffre le Japon depuis des décennies.

La pénurie de main-d'oeuvre dans plusieurs secteurs, dont ceux de la prise en charge des tout petits et des personnes âgées ou encore le milieu hospitalier, rend "inévitable" le fait que les femmes attendent leur tour pour débuter une grossesse, juge Naoki Sakasai, responsable de l'Institut de recherche sur la petite enfance et l'éducation.

- 'Pour le bien commun' -

De telles dispositions sont illégales au regard de la Constitution, mais elles restent verbales, rarement dénoncées et toujours impunies. Les victimes ne prennent souvent pas le risque d'en parler, même aux syndicats.

La situation ne s'améliore pas quand les jeunes mamans reviennent en poste, si elles reviennent, car plus de la moitié abandonnent leur travail.

"Lorsque j'ai demandé une formation pour une future promotion, ma supérieure m'a dit: vous avez pris un congé maternité, vous travaillez à horaires réduits, et en plus vous voulez une formation. Et puis quoi encore ?", se rappelle Mayu (nom d'emprunt).

"J'ai entendu cela trois fois en cinq ans, de la part de différents chefs", ajoute-t-elle.

Selon cette quadragénaire, le fait de travailler moins longtemps pour pouvoir s'occuper de son enfant a "ruiné la carrière qu'elle imaginait", tout en soulignant que les femmes qui occupent des postes d'encadrement ont souvent renoncé à procréer.

Moins d'un million de nouveaux-nés ont été enregistrés l'an passé au Japon, un total qui représente la moitié de celui d'il y a 50 ans, alors que la population était moins importante.

C'est un véritable changement de culture qui est nécessaire pour inverser la tendance, insiste Mme Amano.

Il existe une expression japonaise, "messhi hoko", qui signifie "sacrifier sa vie privée pour le bien commun". Appliquée au monde du travail, elle est, selon elle, à la racine de tous ces maux.

Sayako (pseudonyme) avec son son bébé dans les bras lors d'une interview avec l'AFP à Tokyo, le 23 avril 2018


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