Le harcèlement sexuel vu du ciel: à Hong Kong, les hôtesses de l'air contre-attaquent

Le harcèlement sexuel vu du ciel: à Hong Kong, les hôtesses de l'air contre-attaquent

Publié le :

Dimanche 09 Décembre 2018 - 14:34

Mise à jour :

Dimanche 09 Décembre 2018 - 14:36
© Anthony WALLACE / AFP/Archives
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Par Elaine YU - Hong Kong (AFP)

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Fraîches, souriantes, imperturbables... Les compagnies aériennes continuent de véhiculer une image sans aspérité de leurs hôtesses de l'air. Dans la réalité, certaines à Hong Kong sont de plus en plus incisives pour dénoncer un secteur aérien sexiste, miné par le harcèlement sexuel et très à la traîne de la déferlante #MeToo.

Beaucoup d'hôtesses interrogées par l'AFP évoquent des cas de harcèlement de la part de passagers ou de collègues, et des supérieurs hiérarchiques et transporteurs ayant une fâcheuse tendance à esquiver le problème.

Présidente du Syndicat des personnels de cabine de Hong Kong, Venus Fung, 29 ans, milite pour que les compagnies proposent des formations aux hôtesses afin qu'elles apprennent à mieux faire face au harcèlement.

Cette jeune femme basée à Hong Kong, employée par une compagnie européenne, raconte qu'il y a deux ans, quand elle a débuté dans l'entreprise, un pilote l'a attrapée et lui a touché les seins, la taille et les fesses en faisant des commentaires sur son physique.

"J'étais vraiment en colère mais surtout, j'ai paniqué, j'avais peur. Mon cerveau s'est arrêté de fonctionner, je n'avais aucune idée de comment réagir", raconte-t-elle.

Témoin de la scène, la cheffe de cabine n'est pas intervenue et s'est bornée à dire qu'elle ferait un rapport sur le fait que la jupe de l'hôtesse était "trop serrée", se scandalise Mme Fung, qui, pendant plus d'un an, n'a plus porté que des pantalons.

- Hôtesses en bikini -

Si elle s'attache à former ses collègues à la façon de dénoncer des faits de harcèlement ou d'appeler à l'aide, elle affirme que le problème ne se règlera pas sans un changement en profondeur des mentalités dans une société très conservatrice.

"Avec son uniforme, ses talons et son maquillage, une hôtesse de l'air a l'air super apprêtée. Il y a beaucoup de fantasmes sur cette profession et c'est dur de changer les perceptions mais cela ne doit en aucun cas être une excuse pour les mauvais comportements", explique Mme Fung.

"L'éducation est cruciale pour changer les attitudes. Cela ne se fera pas du jour au lendemain."

La compagnie aérienne, dont elle a souhaité taire le nom pour éviter d'éventuels retours de bâton, n'a pas répondu aux demandes d'interview de l'AFP.

L'an passé, l'Association du personnel de cabine des Etats-Unis avait appelé les dirigeants des compagnies aériennes américaines à "renoncer à l'habitude ancienne" de considérer le "personnel de bord comme des objets".

La compagnie vietnamienne à bas coût Vietjet s'est fait connaître en déployant sur certains vols inauguraux des hôtesses en bikini et publie chaque année un calendrier avec des mannequins dénudés posant dans des avions. Elle s'est attirée de nombreuses critiques pour sa stratégie marketing.

- Fin de la jupe obligatoire -

Propriété de la seule femme milliardaire du Vietnam, la compagnie a été contrainte de s'excuser en janvier pour avoir envoyé des mannequins en petite tenue dans l'avion de l'équipe nationale de football des moins de 23 ans.

A en croire des hôtesses, de nombreuses femmes sont attirées par le métier par ce qu'elles perçoivent comme son côté glamour. YouTube regorge de vidéos très populaires montrant des hôtesses d'Emirates donnant des conseils en maquillage.

Mais certaines considèrent aussi que les normes des compagnies relatives à la tenue des hôtesses sont archaïques.

Les hôtesses de la compagnie hongkongaise Cathay Pacific doivent porter du fard à paupières, du rouge à lèvres et du vernis à ongles dans des teintes codifiées, et les vérifier à intervalles réguliers, selon un manuel officiel.

Les stewards sont également scrutés. Ils n'ont pas le droit au maquillage, mais doivent "avoir à tout moment le teint clair".

Les représentants du personnel de bord de Cathay disent qu'ils prévoient de demander l'année prochaine à la direction que le vernis à ongles devienne facultatif.

En mars, la compagnie a annoncé qu'elle donnerait à ses hôtesses, lors du prochain renouvellement d'uniformes, la possibilité de porter un pantalon, ce qui mettra fin à 70 ans de jupe obligatoire.

Dora Lai, cheffe de cabine et responsable syndicale chez Cathay, reconnaît que l'option pantalon constitue un pas vers l'égalité. Mais à l'en croire, le harcèlement sexuel ne reculera qu'avec une prise de conscience du personnel et du public.

- "Humiliation" -

Mme Lai déplore ainsi que beaucoup de publicités utilisent des femmes avenantes pour faire la promotion du "sex appeal" supposé de l'industrie aérienne plutôt que de mettre en avant les compétences professionnelles des hôtesses. Or, dit-elle, "nous sommes ici pour fournir un service, permettre aux passagers d'aller en sécurité du point A au point B."

En dépit du lancement en mars, pour tous les personnels de cabine de Cathay, d'une nouvelle formation en ligne avec une partie consacrée spécifiquement au harcèlement sexuel, son syndicat déplore que certains chefs de bord continuent de ne pas soutenir leurs hôtesses dénonçant de mauvais comportements.

Une hôtesse de Cathay a raconté sous couvert de l'anonymat à l'AFP que son chef s'était montré réticent à sermonner un passager qui lui avait plusieurs fois caressé la tête, ce qu'elle avait vécu comme une "humiliation".

"J'étais triste, en colère. J'étais la première concernée, pas juste un témoin. Après l'avoir dit à mon supérieur, il ne m'a pas soutenue", a-t-elle dit.

Interrogée par l'AFP, la compagnie hongkongaise a souligné qu'elle fournissait une formation à tous ses employés sur "la prévention et l'élimination des discriminations et du harcèlement sur le lieu de travail".

Mais pour l'hôtesse Michelle Choi, ce n'est pas assez. La compagnie doit aider son personnel à agir immédiatement, qu'il s'agisse de lancer des avertissements, demander des excuses aux passagers ou signaler certains faits à la police.

"Les hôtesses doivent savoir ce qu'elles peuvent faire plutôt que d'être gênées et de finir par tolérer ces actes comme par le passé".

Venus Fung, une hôtesse de l'air hong kongaise, à Hong Kong, le 3 octobre 2018


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