En Syrie, l'Etat islamique mène sa "bataille d'usure"

Les cellules clandestines de l'EI continuent leurs opérations contre les FDS à Deir Ezzor. - © - / AL-FURQAN MEDIA/AFP/Archives

Retourné à la clandestinité, l'Etat islamique n'a rien perdu de sa dangerosité, notamment dans la province syrienne de Deir Ezzor où il multiplie les attaques et les attentats. Matteo Puxton, observateur de référence du groupe djihadiste, explique à France-Soir comment fonctionnent les cellules clandestines du groupe djihadiste lancées dans leur "bataille d'usure".  


Comme je l'ai écrit pour France-Soir depuis des mois, l'Etat islamique n'a pas été défait par la simple perte de son territoire. Son commandement est quasiment intact: Abou Bakr al-Baghdadi est réapparu pour la première fois en 5 ans le 29 avril dernier dans une vidéo du média al-Furqan de l'EI. Son porte-parole Abou al-Hassan al-Muhajir est en place depuis 2016 et continue régulièrement à diffuser des discours audio, repris dans les vidéos, comme ceux de Baghdadi. L'appareil de propagande, bien que rétréci, s'est maintenu, et relaie toujours les communiqués de revendication, les reportages photos, les vidéos, la lettre hebdomadaire al-Naba qui continue de paraître chaque semaine, et les autres documents de l'organisation terroriste. Le groupe a d'ores et déjà diffusé 28 vidéos longues militaires cette année, dont 20 APRES la chute de Baghouz.

Avant même la chute de la dernière enclave, l'Etat islamique a mis en avant les branches en dehors de la Syrie/Irak: le petit contingent tunisien, l'Afrique occidentale surtout (Nigéria et ex-Etat islamique au Grand Sahara désormais), etc. La série de vidéos de renouvellement d'allégeance ou d'allégeance à Baghdadi à travers le monde, lancée le 15 juin, compte jusqu'ici 13 volets et dans des pays jusqu'ici non couverts d'ordinaire par la propagande de l'EI: Azerbaïdjan, Turquie, Bangladesh... et elle a manifestement été préparée au début de l'année 2019, là encore avant la fin territoriale en Syrie. Le trésor de guerre à disposition du groupe terroriste pourrait se monter, selon un récent rapport de la corporation Rand, à 400 millions de dollars, au-dessus de l'estimation de 50 à 300 millions de dollars fournie par le Pentagone. De quoi largement financer l'activité de guérilla. En Irak, l'insurrection, qui démarre dès les premiers mois de l'année 2018 après la chute des derniers bastions en novembre 2017, a été illustrée par moins de 13 vidéos longues entre mai 2018 et juin 2019, soit en moyenne une par mois. En Syrie, l'activité des cellules clandestines de l'EI démarre dans les zones reconquises par les Forces démocratiques syriennes (FDS) avant même la reprise des dernières enclaves, dès juin 2018. L'Etat islamique opère également dans les territoires tenus par le régime syrien et dans l'enclave d'Idlib.

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Depuis janvier, l'Etat islamique a diffusé 28 vidéos longues militaires de propagande, dont 20 après la chute de Baghouz fin mars (il y en a 2 déjà au mois d'août non représenté sur le graphique). L'appareil de propagande est rétréci mais toujpours actif.

Le 11 août, l'Etat islamique a diffusé pour la première fois une vidéo montrant son activité insurrectionnelle en Syrie, une première depuis le début de l'activité des cellules clandestines à partir de juin 2018 dans la province de Raqqa. Mais cette vidéo prend place, elle, dans le secteur al-Khayr de l'EI, c'est à dire grosso modo la province de Deir Ezzor. Cette province est coupée en deux: à l'ouest de l'Euphrate, le régime syrien et ses alliés tiennent le terrain; à l'est, ce sont les Forces démocratiques syriennes, qui ont réduit le dernier bastion de Hajin en mars dernier. Le groupe djihadiste opère simultanément contre ces deux adversaires: après avoir perdu al-Boukamal en novembre 2017, dernière ville à l'ouest de l'Euphrate, il s'est replié dans le désert et harcèle depuis continuellement les forces du régime jusqu'aux abords des grandes villes comme Mayadin et al-Boukamal. Récemment ces attaques se sont multipliées, profitant peut-être du départ de certains miliciens vers le front d'Hama et Idlib, au nord-ouest du pays. Toutefois, la propagande de l'Etat islamique, pour des raisons qui restent à déterminer, ne revendique pas la plupart de ces attaques, alors qu'au contraire, depuis avril, elle met en avant celles réalisées dans la Badiyah, plus à l'ouest, autour de Palmyre et d'al-Suknah.

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Bandeau illustrant la diffusion de la vidéo du 11 août sur Telegram.

Dans la vidéo, ce sont les opérations contre les FDS qui sont mises en avant: en effet, dès le mois d'août 2018, l'Etat islamique a activé des cellules clandestines, les fameux "détachements de sécurité" comme les appelle sa propagande ("mafariz amniyat"), sur les arrières des FDS qui n'ont alors même pas entamé l'assaut final contre la poche de Hajin. Ces attaques ne vont cesser de se développer: si dans mon article pour France-Soir (voir ci-dessous) sur l'activité de ces cellules à Deir Ezzor, en février dernier, on comptait 46 documents diffusés par l'EI pour cette province au mois de janvier, le pic sera atteint au mois de mai avec 71 documents, pour redescendre à 41 en juin et en juillet.

Voir - L'Etat islamique n'est pas vaincu: il a rebasculé dans l'insurrection

L'organisation djihadiste diffuse également de plus en plus de photos couvrant ses opérations pourtant clandestines. Chaque semaine, la lettre hebdomadaire al-Naba relate les attaques menées dans le secteur, fournissant parfois des détails supplémentaires. La province de Deir Ezzor est celle, en Syrie, où l'activité des cellules clandestines est la plus intense: ce n'est donc pas un hasard si la première vidéo couvrant l'insurrection dans le pays choisit ce secteur.

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Un djihadiste en moto abat, en plein jour, un homme supposé membre des Forces démocratiques syriennes. Le bourreau, qui se déplace à moto, n'a même pas pris la peine de mettre un silencieux sur son pistolet PM Makarov.

La vidéo est un aboutissement: elle montre qu'en dépit de la sécurité opérationnelle recherchée par l'Etat islamique pour ses cellules clandestines -les premières images datent de janvier 2019, alors que l'activité des cellules a commencé en août 2018, même s'il y avait déjà eu une première vidéo Amaq montrant une attaque à l'IED-, le groupe ne néglige pas la propagande pour communiquer sur ses opérations. Le montage, qui dure environ 15 minutes, couvre ainsi en images la période allant de mars à août 2019. Comme souvent dans les vidéos de l'EI, les 6 premières minutes sont consacrées à la propagande à proprement parler. Le groupe condamne les "bombardement brutaux des musulmans par les «croisés» à Baghouz", ironise sur la fin deu groupe terroriste annoncée par Donald Trump, lui-même mis en défaut par l'activité des cellules clandestines, par la mort d'Américains tués par un kamikaze lors d'un attentat en janvier 2019 à Manbij, pour ne prendre que cet exemple-là. Surtout, la vidéo reprend un passage de celle du média al-Furqan du 29 avril dernier, où Abou Bakr al-Baghdadi appelle les combattants de l'EI à se battre pour venger la chute de Baghouz, et terrasser les adversaires de l'organisation.

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De nuit, les djihadistes posent un engin explosif improvisé dans le bâtiment qui sert de QG aux FDS à Abou Hammam, puis le font sauter.

C'est ce que montre la suite de la vidéo avec l'activité des cellules clandestines dans la province de Deir Ezzor au sein du secteur tenu par les FDS. Les cinq minutes suivantes illustrent un des modes opératoires favoris de ces cellules depuis un an: les assassinats ciblés. De jour comme de nuit, un ou plusieurs djihadistes arrêtent les hommes suspectés d'appartenir aux Forces démocratiques syriennes sur les routes, ou les enlèvent dans leurs maisons ou en pleine rue, et les exécutent, par balles ou par égorgement. Les djihadistes se sentent parfois tellement en confiance qu'ils n'utilisent même pas de silencieux sur leur pistolet pour étouffer le bruit de l'exécution. Lors d'un des assassinats, dans la localité de Suweydan Jazirah, un homme ouvre le feu en plein jour avec un fusil d'assaut dans une habitation. Pour prouver l'efficacité de leurs renseignements, les détachements de l'Etat islamique déposent souvent sur les personnes exécutées les documents d'identité découverts sur eux qui les relient aux forces arabo-kurdes. Autre tactique de plus en plus utilisée par les djihadistes depuis le début de l'année: la destruction des bâtiments réquisitionnés par les Forces démocratiques syriennes comme quartier général dans les localités de la vallée de l'Euphrate. On voit par exemple un bâtiment qui a été piégé de nuit en mars 2019 à Abou Hammam et détruit.

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Un véhicule piégé explose au passage d'un convoi des FDS. La séquence qui apparaît dans la vidéo du 11 août correspond à un reportage photo diffusé par l'EI le 1er mai.

Les cinq dernières minutes couvrent d'autres aspects de l'activité des cellules de l'Etat islamique. On peut voir ainsi une embuscade sur une route menée entre deux localités, qui a conduit à la mort d'au moins quatre membres des FDS. Les cellules de l'EI n'ont pas besoin d'être très fournies pour mener ce genre d'attaques: trois à cinq hommes, avec un armement très léger, pour rester mobile, acquis sur place, par prise sur l'adversaire, ou en piochant dans les stocks enterrés par le groupe djihadiste avant sa défaite territoriale – car ces réseaux clandestins ont été préparés, en amont. L'armement permet même de déterminer la fonction des cellules. En outre celles-ci opèrent de manière cloisonnée, ce qui limite les dégâts en cas d'élimination – et élimination il y a, car les combattants arabo-kurdes aidés par la coalition traquent depuis des mois les détachements de l'Etat islamique.

Autre mode opératoire de plus en plus utilisé par l'organisation terroriste: les attaques au véhicule piégé, qui peuvent être réalisées avec des motos ou des véhicules plus gros, voitures ou camions. Au point que les FDS ont parfois interdit la circulation des motos dans les villes, temporairement, pour tenter d'empêcher les attaques au véhicule piégé. Le 12 juillet dernier, un kamikaze s'est jeté avec son pick-up sur le QG des forces arabo-kurdes dans la petite localité d'al-Tiyanah. Au fil des mois, les attaques des cellules ont gagné en puissance: les attaques à l'IED (engin explosif improvisé) se mènent en parallèle d'attaques au VBIED (véhicules piégés) voire au SVBIED (véhicule kamikaze), les assassinats ciblés se doublent d'embuscades, d'attaques de checkpoints...

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Le djihadiste Abou Qasim al-Tamimi a précipité, le 12 juillet, un pick-up chargé d'explosifs sur le QG des FDS dans la localité d'al-Tiyanah. Outre le drapeau de l'EI accroché au mur et l'uniforme de prise, on note le fusil d'assaut AKS-74U: le même qui était posé à côté d'Abou Bakr al-Baghdadi dans la vidéo du 29 avril dernier, le même qui figurait déjà dans les vidéos d'Abou Musab al-Zarqawi et d'Oussama Ben Laden. Un symbole de l'iconographie djihadiste.

Géographiquement, dans la province de Deir Ezzor, le gros de ces attaques se concentre entre les villes d'al-Busayrah et Abou Hammam, véritable cœur de l'activité des cellules clandestines de l'EI. Mais l'EI opère aussi plus loin au nord de la province de Deir Ezzor, dans la partie tenue par les FDS. Ces derniers mois, il a également multiplié les attaques dans son ancien dernier réduit, entre al-Gharanij et al-Bahra, à Hajin, à al-Soussah. Et cela sans compter les attaques menées, à l'ouest de l'Euphrate, contre les forces du régime syrien, qui comme je le disais ne sont pas déclarées par la propagande mais qui ont bel et bien lieu. Le 1er août, l'EI a ainsi assailli les positions du régime aux abords d'al-Boukamal, tirant même des obus de mortier, une première depuis longtemps.

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Carte montrant les attaques de l'EI dans la première dizaine d'août 2019. Les attaques se concentrent entre al-Busayrah et Hajin, mais une attaque a eu lieu sur la route Suwar-al-Busayrah, plusieurs autres dans l'ancien réduit, la poche de Hajin, plus au sud. Deux attaques ont également eu lieu au nord de la province. Enfin, même si l'Etat islamique ne les revendique pas, il commet des actions de harcèlement sur les positions du régime à l'ouest de l'Euphrate, autour de Mayadin et al-Boukamal.

Pourquoi l'Etat islamique arrive-t-il à tenir dans la durée en dépit du démantèlement de nombreuses cellules, d'ores et déjà, depuis des mois? Parce que la domination des Forces démocratiques syriennes et, derrière elles, des Kurdes du PYD et de l'YPG est particulièrement mal acceptée dans ces régions à dominante arabe. Les FDS n'ont pas les moyens de reconstruire les localités ravagées par les derniers combats contre l'EI et d'assurer les services minimum à la population, qui en souffre, et retourne son mécontentement contre elles. Récemment, d'importantes manifestations ont eu lieu au cœur même de la zone d'activité des cellules djihadistes les habitants accusent les arabo-kurdes de vendre du pétrole au régime syrien, à travers l'Euphrate, alors même qu'ils en manquent pour assurer leur existence quotidienne. La coalition a dû intervenir en appui des FDS pour monter des opérations spectaculaires contre ce trafic de pétrole. Mais cela ne suffit pas. Les médias locaux dénoncent régulièrement les abus commis par les combattants kurdes, des exécutions sommaires, des accidents où périssent parfois des enfants, et la situation catastrophique sur place – comme à Suwar, où l'eau courante n'est toujours pas rétablie, les services minimum non assurés, et qui a pourtant accueilli récemment 178 femmes et enfants relâchés du camp d'al-Howl. Pour s'assurer le contrôle de ces zones arabes, les FDS ont négocié avec les sheikhs tribaux et ont parfois amnistié d'anciens membres de l'Etat islamique, qui occupent encore des fonctions importantes et que la population accuse parfois de corruption ou d'abus de toute sorte. Les formations arabes des FDS qui ont participé jusqu'aux derniers combats n'ont parfois pas l'impression de recueillir les dividendes de leur implication dans l'organisation, quand leur vie n'est pas menacée directement par l'activité des cellules clandestines de l'EI, ainsi que le raconte certains miliciens ayant raccroché leurs armes.

Dans ces conditions, il est vain de croire à la disparition du groupe terroriste. Non seulement celui-ci a préparé sa survie, mais celle-ci s'inscrit dans un contexte, en Syrie, qui lui est plus que favorable si nous nous limitons seulement au secteur de Deir Ezzor tenu par les FDS. Mais c'est aussi le cas ailleurs. L'Etat islamique a d'ailleurs baptisé une de ces dernières campagnes "la bataille d'usure": tout est dit.

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