L'Afghanistan pleure la mort du comique qui se moquait des puissants

L'Afghanistan pleure la mort du comique qui se moquait des puissants

Publié le :

Vendredi 21 Décembre 2018 - 08:30

Mise à jour :

Vendredi 21 Décembre 2018 - 08:32
© WAKIL KOHSAR / AFP/Archives
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Par Laurent ABADIE - Kaboul (AFP)

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L'Afghanistan pleure la mort d'une de ses rares célébrités, le comédien Hanif Hamgam, connu pour ses rôles au cinéma mais surtout pour avoir dirigé le tout premier show télévisé comique ridiculisant les puissants du pays, une exception dans la région.

"Après la chute des talibans (en 2001) et l'arrivée de la liberté de la presse, cette émission a été la première à porter un regard critique et a eu un énorme impact sur la société" afghane, explique à l'AFP Nehmat Haidari, son compère de toujours dans +Zang Khatar+ (la cloche dangereuse), diffusée de 2007 à 2013 sur la chaîne Tolo TV.

"Dans la lutte contre les injustices, sa voix a été la première à avoir été entendue. Même dans les régions les plus reculées, les gens le connaissaient", dit-il, attristé.

La popularité d'Hanif Hamgam était telle qu'il se raconte qu'aucun politicien ou fonctionnaire ne ratait son show quotidien. Même sur la ligne de front contre les talibans, les chefs d'escadron exigeaient une télévision pour ne manquer aucun épisode.

Diplômé de la faculté de théâtre et d'art de Kaboul, Hanif Hamgam, 56 ans, est décédé samedi d'une longue maladie.

Tout Kaboul s'est pressé lundi à la cérémonie religieuse dans la modeste mosquée Zaenabea, à l'est de la capitale. Politiciens, artistes, fonctionnaires et simples fans ont présenté leurs condoléances à la famille.

Sur la façade de la mosquée trônait un large portrait dévoilant un visage rond, une épaisse barbe et des yeux très clairs brillant de malice. Sur l'affiche, un vieux poème persan: "l'homme ne meurt pas dans la mort. La mort elle-même devient célèbre grâce au nom d'un homme. Quand un nom est populaire, il ne meurt jamais".

- "Besoin de rire" -

Arrivé au son des sirènes hurlantes de son imposante escorte militaire, le commandant de la garnison de Kaboul, Murad Ali Murad, a loué celui qui "s'attaquait au système, s'est battu contre les injustices et pour la liberté d'expression".

"Tous les fonctionnaires regardaient +Zang Khatar+ et essayaient de vite gommer les scandales soulevés par l'émission. Son arme était la comédie", a poursuivi l'ex-vice ministre de l'Intérieur.

"Nous avons perdu l'un de nos meilleurs comédiens", regrettait le réalisateur afghan Salim Shaheen, révélé à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes en 2017 pour "Nothingwood" et qui a dirigé Hanif Hamgam dans ses films.

"Son show a éveillé beaucoup de consciences. Il ciblait les puissants, les corrompus, l'administration... Il a été menacé de mort à plusieurs reprises. Il n'est plus là mais son héritage restera", estime-t-il.

Talibans, militaires américains, hommes politiques ou d'affaires -y compris le patron de la chaîne qui l'employait- le comique n'épargnait personne.

"Nous recevions des menaces téléphoniques après chaque émission", confirme son second associé de toujours, Nabi Fakhri, "mais c'était parce qu’on essayait de résoudre les problèmes des gens, nous ne parlions que des souffrances de notre peuple".

"Nous recevions environ 600 mails par semaine de personnes qui voulaient voir évoquées à la télé les injustices qu'ils nous racontaient", abonde Nehmat Haidari.

La chute des talibans et l'afflux de fonds de la communauté internationale a ouvert la voie à une explosion des médias en Afghanistan. Le pays bénéficie d'une bien meilleure liberté d'expression que ses voisins comme l'Iran, le Pakistan ou la Chine, et même au-delà au Moyen-orient.

"Dans de nombreux pays il n'y a pas d'humour ciblant les hautes personnalités mais ici presque toutes nos blagues sont politiques", affirme Nabi Fakhri.

Selon le Centre de soutien aux médias en Afghanistan, le NAI, l'Afghanistan compte aujourd'hui 100 chaînes de télévision, 250 stations de radio et près de 200 journaux.

"Beaucoup de sujets ne peuvent pas être exprimés dans la vie quotidienne mais ils peuvent être abordés par le biais de la comédie. Et elle peut aussi aider à unir les gens", estime Shir Khan, acteur comique sur Arezo TV, une chaîne de télévision locale.

"Aujourd'hui, les gens ne s'adressent pas à l'Etat pour résoudre leurs problèmes, ils vont voir les médias ou les comédiens", assure Seyar Mateen, un des comédiens-auteurs du nouveau show comique de Tolo TV, Shabake Khanda, également très populaire.

"Dans la situation actuelle de l'Afghanistan, le peuple a par dessus tout besoin de rire", dit-il. "Et lui les faisait pleurer... pleurer de rire".

Le comédien afghan Hanif Hamgam (2e g) lors d'un show télévisé diffusé sur Tolo TV, le 15 novembre 2011


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