Le traumatisme des femmes qui avortent en Corée du Sud, où l'IVG est encore illégale

Le traumatisme des femmes qui avortent en Corée du Sud, où l'IVG est encore illégale

Publié le :

Mercredi 10 Avril 2019 - 08:30

Mise à jour :

Mercredi 10 Avril 2019 - 08:32
© Ed JONES / AFP/Archives
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Auteur(s): Par Claire LEE - Incheon (Corée du Sud) (AFP)

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Plus d'un quart de siècle après le premier de ses trois avortements, Lim ressent toujours une forme de honte d'avoir sollicité cet acte aujourd'hui encore illégal en Corée du Sud. Mais, au moment où la justice doit se prononcer sur cette interdiction, elle dit ne pas regretter.

Elle avait 24 ans et un petit ami avec lequel elle n'était pas encore prête à se marier. C'était en 1993, une époque où les relations sexuelles avant le mariage demeuraient un tabou dans la très conservatrice Corée du Sud.

Garder le bébé aurait impliqué une vie d'ostracisme, même si le couple se mariait après la naissance. Alors elle a choisi l'illégalité, l'avortement. Egalement un tabou.

La Cour constitutionnelle doit se prononcer jeudi sur la légalité de l'interdiction de l'avortement. Les organisations défendant la légalisation dénoncent notamment l'arbitraire des poursuites.

"Je me rappelle encore du dégoût qui se lisait sur le visage du médecin", raconte à l'AFP Lim, qui s'exprime sous couvert de l'anonymat. "Il n'arrêtait pas de secouer la tête en faisant tss... tss... en signe de désapprobation."

"Quand je lui ai dit qu'il me faisait mal en administrant le traitement, il m'a dit que ça ne devait pas me faire mal parce que j'étais une femme qui avait déjà +tout fait+. C'était humiliant."

- "Péché" -

Vingt-six ans plus tard, la Corée du Sud est une des dernières économies développées où l'avortement demeure illégal. Il est toutefois permis en cas de viol, d'inceste ou s'il y a un risque pour la mère.

Les femmes qui se font avorter sont passibles d'un an de détention et d'une amende. Les médecins encourent deux ans.

Cette loi est cependant largement bafouée et les poursuites sont rares. Mais les associations militant pour la légalisation dénoncent le fait que certaines jeunes femmes n'ayant pas les moyens s'exposent à des avortements faits dans de mauvaises conditions sanitaires et risquent l'isolement social.

Quand elle a avorté les deuxième et troisième fois, Lim était une femme mariée, mère de deux enfants. Tout fut différent. Sa mère l'accompagna même à la clinique.

"Tout ce qu'il me fallut dire était que mon mari et moi avions déjà deux enfants", se souvient-elle. "Le docteur se monta aussitôt très bienveillant. Il me dit: +Bien sûr, nous comprenons totalement+".

Une enquête qui avait été réalisée en 2011 montrait que la majorité des Sud-Coréennes se faisant avorter étaient des femmes mariées.

Les associations affirment cependant que la majorité de celles qui sont visées par des poursuites judiciaires sont des femmes non mariées, parmi lesquelles des adolescentes. Et elles affirment qu'en cas de rupture, de nombreuses femmes redoutent que leur ex ne dénonce leur avortement.

En 2017, une lycéenne avait raconté lors d'une manifestation qu'elle avait été contrainte de renoncer à ses études après son avortement.

"Mon professeur m'avait menacé de me dénoncer si je ne quittais pas le lycée", avait-elle témoigné. "Il avait dit que j'avais commis un péché en tombant enceinte en étant lycéenne."

- "Débauchée" -

La Corée du Sud figure parmi les mauvais élèves de l'OCDE dans tous les classements relatifs à l'égalité homme-femme.

Pour Ryu Min-hee, un des avocats impliqués dans le recours devant la Cour constitutionnelle, tant que les femmes ne pourront faire leurs propres choix en matière de grossesse, le pays "n'arrivera pas à créer une société égalitaire".

Après son avortement en 1993, Lim se rendit dans un hôtel miteux où elle demeura aussi longtemps qu'elle le put. Puis elle rentra chez ses parents et fit comme si de rien n'était. Encore aujourd'hui, seul son mari est au courant de cette première IVG.

"Je n'osais en parler à personne", explique-t-elle. "Mes parents auraient eu honte de moi".

"C'était une époque où les gens comptaient le nombre de mois de grossesse quand un bébé naissait pour vérifier si le bébé avait été conçu avant ou après le mariage et traitaient la mère de débauchée si l'enfant était né trop vite."

La Corée du Sud demeure un pays très religieux et certaines de ses méga-églises évangéliques parmi les adversaires farouches de la légalisaton.

"Rien au monde ne peut passer avant la vie humaine", assenait l'année dernière dans un communiqué un groupe de professeurs majoritairement catholiques.

Mais Lim peut s'appuyer sur son expérience pour affirmer que le lobby pro-life sud-coréen est particulièrement sélectif sur la vie humaine.

"Si le but de la loi sur l'avortement est vraiment de protéger toutes les vies, je devrais me sentir honteuse de mes deuxième et troisième IVG, autant que de ma première."

"J'espère juste que personne ne devra vivre ce que j'ai vécu dans cette chambre d'hôtel".

Auteur(s): Par Claire LEE - Incheon (Corée du Sud) (AFP)

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