"Je suis un anarchiste de droite": Jean-Marie Rouart publie "Mes révoltes"

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Corine Moriou, grand reporter, pour FranceSoir
Publié le 05 mai 2022 - 17:22
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Jean-Marie Rouart, dans son bureau
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Corine Moriou
Jean-Marie Rouart, auteur de « Mes révoltes » (Gallimard), dans son bureau
Corine Moriou

ENTRETIEN — Avec « Mes Révoltes » (Gallimard), Jean-Marie Rouart, membre de l’Académie française, romancier, essayiste et chroniqueur, a piqué notre curiosité. De quelles révoltes peut-il s’agir ? Du foyer désargenté de sa jeunesse jusque chez les heureux du monde, il sera viré deux fois du Figaro pour ses articles à charge. Rencontre. 

Dans son appartement de la rue de Grenelle, l’écrivain affilié aux familles d’Edouard Manet et de Berthe Morisot n’a pas laissé un centimètre carré de libre sur les murs. La tête nous tourne à voir autant de tableaux d’Impressionnistes merveilleux. Jean-Marie Rouart nous offre le portrait d’Edgar Degas peint par Henri Rouart, son grand-père. Non pas une reproduction… mais le tout nouveau timbre-poste de 1,43 € destiné aux lettres prioritaires.

Vous avez sous-titré « roman » votre dernier livre Mes Révoltes, une autobiographie qui dévoile de manière précise les moments de votre vie, avec les noms des personnes que vous avez aimées, fréquentées ou croisées. Considérez-vous que votre vie est romanesque ?

J’ai toujours eu le désir que la vie ne soit pas banale. Je voulais que quelque chose arrive dans ma vie. De l’âge de 4 à 8 ans, j’ai vécu dans une famille de pêcheurs de Noirmoutier et j’y ai été choyé, aimé. Je n’ai pas manqué d’affection, bien que loin de mes parents.

À l’entrée en sixième, on voulait me mettre en apprentissage de menuiserie, car j’étais un cancre. Je me suis alors rebellé contre mon père. J’ai passé cinq fois mon bac. Mon premier livre a été refusé par 13 éditeurs. Je me suis présenté cinq fois à l’Académie française.

À 20 ans, j’ai intégré le Figaro, recommandé par ma tante Victoria. Il me restait à faire mes preuves. J’ai suffisamment dit du mal de moi, raconté mes échecs, pour estimer que je suis devenu un bon journaliste. J’adorais ce métier !

Quels ont été vos premiers faits d’armes ?

L’affaire Gabrielle Russier a mis le feu à mon esprit. J’ai écrit un texte qui était une forme de bombe pour le Figaro. Je prenais la défense d’une femme qui avait une liaison avec un mineur. Alors que j’étais journaliste politique, ma chronique a été publiée en première page du Figaro, une institution réservée aux académiciens et à l’aristocratie des écrivains. Le Saint des Saints. Le lendemain de la parution, le téléphone a sonné : c’était Jean d’Ormesson. C’est ainsi que nous sommes devenus amis. On m’a laissé exprimer ma colère dans un nouvel article quand Gabrielle Russier s’est suicidée.

Qu’est-ce qu’un bon journaliste ? On retient souvent les noms de grands écrivains comme Émile Zola, Victor Hugo, Albert Camus. Être journaliste, est-ce la capacité de s’indigner, de prendre parti, de s’engager dans une cause ?

Moi, ce qui m’intéressait dans le journalisme, ce n’était pas d’écrire des éditoriaux pour dire que la droite avait raison et que la gauche allait dans le mur. Ce qui m’intéressait, c'était de mener des combats. Cela m’a valu quelques inimitiés. Dans ce journal bourgeois et conventionnel, mais libéral, j’ai pu écrire des articles qui ont fait scandale.

Je me suis attaqué aux liens incestueux entre l’institution policière lyonnaise et les proxénètes. J’ai enquêté sur l’ETA, les Basques espagnols que la Guardia Civil était venue cueillir sur le territoire français. J’ai dénoncé l’hypocrisie généralisée face à la prostitution.

En fait, je n’ai cessé de défendre la vérité humaine contre la vérité sociale. J’aime beaucoup la haute société avec ce qu’elle peut comporter de jolies femmes bien habillées, de belles maisons, tous ces apanages qui forment la haute bourgeoisie et l’aristocratie. Mais j’ai toujours été très libre vis-à-vis de cette société, elle ne m’a jamais emmenée dans ses diktats.

Vous racontez dans votre livre l’affaire des compagnies pétrolières qui avaient mis en faillite l’un de leurs revendeurs, Roger Bodourian. Votre bras de fer avec les Seven Sisters vous a valu votre poste de grand reporter au Figaro.

Je dénonçais notamment les ententes douteuses entre politiques et pétroliers. Avec le soutien de la toute-puissante société des rédacteurs, mon article a été publié contre l’avis de la direction. Raymond Aron a pieusement recueilli les articles favorables de L’Humanité pour documenter son dossier contre moi. Max Clos, le directeur de la rédaction, me détestait. Il me voyait comme un gauchiste et m’avait dans le nez. Il a profité de cette affaire pour me rétrograder aux informations générales. J’ai alors donné ma démission.

Après huit années de bonheur au Quotidien de Paris avec Philippe Tesson, vous êtes appelé par Robert Hersant au Figaro pour y créer le Figaro Littéraire. Tout va bien jusqu’à une nouvelle affaire. Début des années 90, vous menez un combat avec Maître Vergès pour innocenter Omar Raddad.

J’étais révolté par ce scénario écrit à l’avance. Ce jardinier marocain est accusé du meurtre de Ghislaine Marchal, l’épouse divorcée d’un industriel connu et fortuné, dans sa villa à Mougins. La victime ne pouvait écrire avec son sang « Omar m’a tuer » sur les murs de la cave où l’on a trouvé son corps. Condamné à 18 ans de réclusion criminelle, Omar Raddad a été partiellement gracié par Jacques Chirac, puis libéré en 1998, après sept ans de prison. Cette grâce ne vaut pas annulation de sa condamnation.

La gauche n’a pas apprécié de me voir marcher sur ses plates-bandes. Ce fut surtout le journal Libération qui se déchaîna, car je maltraitais ses deux intouchables gourous, Henri Leclerc et Georges Kiejman. Mes prises de position m’ont valu une condamnation en diffamation. Le président du Figaro, le cauteleux Yves de Chaisemartin, m’a appliqué la double peine en me destituant du Figaro Littéraire. Si pénible que fût mon deuil du Figaro Littéraire, laissant derrière moi 18 années de passion, je n’ai rien regretté.

L’affaire Omar Raddad est à nouveau d’actualité ?

Le 19 mai prochain, la commission d’instruction de la Cour de révision entendra Maître Sylvie Noachovitch dans le cadre d’un complément de plaidoirie pour évoquer les rapports d’expertise qui ont été déposés ainsi que l’enquête de gendarmerie qui a été semble-t-il étouffée en 2002 et tendait à prouver l’innocence d’Omar Raddad. Cet homme clame son innocence  depuis 28 ans. Tout montre qu’il n’a jamais été coupable.

Voir aussi : Affaire Omar Raddad: la justice ordonne de nouvelles investigations

« En matière de langue, de culture et de mœurs, nous n’avons rien à gagner à être sous l’influence américaine » [photo ©Corine Moriou]

Quels sont aujourd’hui vos révoltes ? Dans le FigaroVox, le 12 décembre dernier, vous avez publié une tribune intitulée « Emmanuel Macron : Cinq ans de brouilles avec l’Histoire de France ». Vous vous insurgez contre la déconstruction de la France, la « cancel culture » ?

Chaque jour, j’ai des occasions de me révolter. Je me suis révolté contre la déconstruction de l’histoire de France, le non-respect des monuments. J’ai appelé à la restauration de Notre-Dame à l’identique et non avec l’utilisation de l’art contemporain. Je suis contre les éoliennes qui portent atteinte au paysage. Je suis contre l’usage du pronom iel dans la langue française. Je me bats contre le franglais. Plus globalement, je regrette l’invasion de la France par la culture américaine. On a l’impression que la France, cette civilisation immense, est tombée sous la coupe des États-Unis. Je respecte l’Amérique comme pays avec ses particularismes. Mais je trouve grotesque que tous les pays finissent par se ressembler sous l’hégémonie des États-Unis. En matière de langue, de culture et de mœurs, nous n’avons rien à gagner à être sous l’influence américaine.

Vous êtes favorable à une Europe des nations plutôt qu’à une Europe fédérale ?

Si j’ai pu critiquer le général de Gaulle, il a donné d’excellentes institutions à la Vème République et il a su défendre une Europe des nations. La politique sépare alors que la littérature réunit. J’ai eu la possibilité d’échanger avec les présidents de notre pays, notamment François Mitterrand lors de nombreux déjeuners. Était-ce l’illustration de mes contradictions - et des siennes - ou simplement une entente barrésienne fondée sur une passion commune pour la littérature ? Mon grand regret est de ne pas avoir eu de conversation avec le général de Gaulle.

Lors de l'élection présidentielle, nous avons assisté à un combat d’idées avec d’un côté le camp des mondialistes, de l’autre le camp des souverainistes. Où vous situez-vous ?

J’ai toujours regretté la simplification qu’apporte la politique avec d’une part la droite et, d’autre part, la gauche. Je me sens une filiation avec la droite, mais avec des idées de gauche.

Je n’ai jamais voulu m’enfermer dans un parti politique ni dans une vision politique. Je partage la position de Balzac qui disait :« J’appartiens à ce parti d’opposition qui s’appelle la vie ».

Ce qui m’intéresse, c'est de défendre une personne innocente.

« Je n’ai pas de mots assez forts pour dire à quel point je méprise les gens qui prennent ce type de décisions technocratiques. Il y a une tentation de despotisme de la part de l’État. »

Êtes-vous toujours un anarchiste de droite, comme il vous plaît de le dire ?

Oui, cela me correspond : je suis un anarchiste de droite. Cette étiquette me fait sourire. Un anarchiste de droite accepte qu’il y ait un ordre, mais à l’intérieur de celui-ci, il se sent complètement libre. Un anarchiste de gauche pose des bombes. Les seules bombes que j’ai posées, ce sont mes articles !

Quand vous devez voter, vous abstenez-vous ou mettez-vous votre bulletin dans l’urne ?

Je ne m’abstiens pas, mais je vote la mort dans l’âme, car cela ne peut correspondre à la subtilité de ma conception de la politique. Je ne suis pas le seul, dernièrement les gens ont beaucoup voté par défaut pour Emmanuel Macron, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon. Peu ont voté par conviction, sauf à être militant d’un parti politique.

Sur CNews, vous avez dit que vous aviez une allergie à Olivier Véran : « Il devrait se faire vacciner contre sa propre addiction au vedettariat ».

J’ai le droit d’être agacé ! Une société doit agir le moins possible par des lois, sauf dans les domaines essentiels, mais plutôt par la persuasion. Les gens sont suffisamment préoccupés par leur santé pour ne pas les sanctionner s’ils ne se font pas vacciner.

Pendant le confinement, j’ai été scandalisé que l’on mette la même amende de 135 euros à ceux qui vivaient dans 30 mètres carrés en famille à Bondy par rapport à ceux qui vivaient dans 200 mètres carrés dans le 7ème arrondissement. Je n’ai pas de mots assez forts pour dire à quel point je méprise les gens qui prennent ce type de décisions technocratiques. Il y a une tentation de despotisme de la part de l’État.

Quelle est votre relation avec la religion ?

Je considère que la religion est un bien, quelle que soit la religion ; cela montre un souci d’élévation et de spiritualité. De culture chrétienne, d’imprégnation catholique, je ne suis toutefois pas pratiquant. Ma forme de spiritualité passe par les livres à travers lesquels j’ai une proximité avec Dieu. J’ai le sentiment que ce que j’écris m’est dicté par une puissance supérieure. Toute ma vie me semble dépendre de Dieu, ma marge de liberté est infime. Mais je n’ai pas l’impression de vivre sous tutelle. J’ai certes un libre arbitre, mais tout est décidé à l’avance. Dans l’accident de voiture que je raconte dans Mes Révoltes, je m’en suis sorti miraculeusement. Cela n’a fait que confirmer mon intuition ancienne du destin.

Couverture du livre de Jean-Marie Rouart, paru le 3 mars dans la collection "Blanche" des éditions Gallimard, 275 p., 20€.

Timbre-poste avec le portrait d’Edgar Degas peint par Henri Rouart, le grand-père de Jean-Marie Rouart, à l’occasion des 110 ans de sa disparition.

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