L'Etat islamique s'implante en Somalie sur fond de rivalité djihadiste avec les Shebaab

L'Etat islamique s'implante en Somalie sur fond de rivalité djihadiste avec les Shebaab

Publié le :

Vendredi 22 Février 2019 - 17:17

Mise à jour :

Vendredi 22 Février 2019 - 20:20
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Matteo Puxton, édité par Maxime Macé

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Sur fond d'importantes rivalités tribales, une branche de l'Etat islamique est parvenu à s'implanter en Somalie malgré la puissance des djihadistes Shebaab. Matteo Puxton, spécialiste des questions de défense et observateur de référence de l'organisation terroriste, revient en détail pour France-Soir sur l'histoire de cette branche "extérieure" de l'organisation terroriste.

En Somalie, la branche locale de l'Etat islamique, après des débuts difficiles à partir de 2015, s'est montrée capable de survivre au groupe djihadiste rival beaucoup plus ancien et mieux implanté, Harakat al-Shabaab al-Moudjahidin (plus connu sous le nom al-Shabaab), et de s'assurer une base territoriale solide dans le Puntland. A partir de la fin 2017, la branche s'est en plus installée à Mogadischio, la capitale somalienne, concurrençant les Shebaab sur leur propre terrain. Bien que très localisée, et dépendante d'enjeux locaux, la branche somalienne de Daech pourrait devenir un point de ralliement du groupe pour l'est de l'Afrique, si des liens plus étroits étaient établis avec le commandement central de l'EI.

C'est à partir de 2014, avec la naissance de l'Etat islamique, que le groupe djihadiste syro-irakien commence à courtiser les Shebaab, dont le chef, Godane, s'est prudemment abstenu de prendre part au conflit entre l'Etat islamique en Irak et au Levant et al-Qaïda qui éclate en 2013. Une fois Godane mort, en septembre 2014, des Shebaab commencent à se déclarer en faveur de l'Etat islmaique. Certains combattants, notamment des étrangers du contingent kenyan des Shebaab, tentent de rallier la Syrie et l'Irak. Fin septembre-début octobre 2015, l'organisation djihadiste s'en prend cette fois violemment aux Shebaab dans ses publications et dans des vidéos, adjurant le groupe de se détacher d'al-Qaïda (les Shebaab ont rallié officiellement l'organisation en 2012). Les Shebaab lancent alors une purge interne dans leurs rangs; de nombreux combattants étrangers sont tués, d'autres s'enfuient au Yémen, de là parfois en Syrie et en Irak. En janvier 2016, une nouvelle vidéo de l'Etat isalmique menace son rival somalien de représailles: l'EI a alors compris que les Shebaab ne se rallieraient pas à sa structure.

Ahmed Godane, le chef des Shebaab jusqu'à sa mort le 1er septembre 2014 dans une frappe de drone  américaine.

Fin 2017, l'idéologue principal des Shebaab, le Kényan Ahmad Iman Ali, un temps suspecté d'être favorable à l'Etat islamique, délivre une fatwa assimilant tous ceux qui rejettent son organisation pour l'EI comme des murtadin (apostats). Les Shebaab se sentent suffisamment forts, à la mi-2018, pour relâcher les partisans de Daech qu'ils avaient emprisonnés. Ils lancent une campagne de recrutement régional, valorisent les combattants étrangers, tentent d'inspirer une branche locale au Kenya, comme le montrent les vidéos du porte-parole des Shebaab, Cheikh Ali Mahmoud Rage, en juin 2017. A ce moment-là, l'Etat islamique, sous pression en Syrie et en Irak, ne peut soutenir efficacement les partisans somaliens. Au contraire, des combattants africains retournent dans leurs pays d'origine avec la perte territoriale en Syrie et en Irak. Une frappe américaine sur les camps de la branche somalienne en novembre 2017 aurait ainsi tué un Soudanais et deux Arabes.

C'est le 22 octobre 2015 qu'avec 20 partisans, le Cheikh Abdulqadir Mumin, chef idéologique des Shebaab dans les montagnes de Golis au Puntland (nord-est du pays), annonce son ralliement à Abou Bakr al-Baghdadi. Ce serment d'allégeance n'est pas coordonné avec l'Etat islamique, lequel parle encore des "frères" somaliens en 2016. Une vidéo de décembre 2017 évoque la province (wilayat) de Somalie, mais en février 2018, un autre document parle de la Somalie sans en faire pour autant une province. Toutefois, dans la lettre hebdomadaire al-Naba, en juillet 2018, la Somalie est finalement considérée comme une province. La dernière vidéo de l'EI en Somalie (23 janvier 2019) vient le confirmer puisqu'on y retrouve, au début, la mention "Wilayah of Somal". La propagande de la branche somalienne est reliée à l'appareil médiatique central de l'organisation djihadiste: une vidéo de décembre 2017 participe ainsi à un effort général de l'EI de diffusion d'un message appelant à commettre des attentats.

Abdulqadir Mumin, ici au centre, dans une vidéo du média Furat de l'EI, est le chef de la branche somalienne du groupe djihadiste.

La branche somalienne dans le Puntland est manifestement de taille réduite: 200 hommes, sans doute moins l'an passé en raison des pertes et des défections (75-150 hommes). Cette branche locale de l'Etat islamique, comme les autres acteurs, tient grâce à son interpénétration avec les dynamiques locales. Mumin est membre des Ali Salebaan, un sous-clan des Majeerteen, eux-mêmes sous-clan de la tribu Darod. Les Ali Salebaan dominent la région du Bari dans l'est du Puntland: il n'est donc pas étonnant que Mumin y est sa base territoriale. Il était installé auparavant dans les montagnes Golis, plus à l'ouest, mais il en a été chassé par la branche locale des Shebaab dès novembre 2015, et il a dû se réfugier dans le district inhospitalier du Iskushuban dans la région du Bari. Les Ali Salebaan seraient à 70% derrière Mumin, moitié par allégeance tribale, moitié par peur de représailles. Mumin survit grâce à ce soutien local, et parce que le Somaliland et le Puntland se disputent des districts frontaliers; anéantir cette branche locale de l'Etat islamique est donc un problème secondaire pour les acteurs étatiques, une configuration que l'on retrouve ailleurs, en Libye par exemple, ou au Yémen tout proche.

Dans la dernière vidéo de l'EI en Somalie (23 janvier 2019), la branche somalienne est bien considérée comme une province (wilayah). Capture d'écran.

Mumin, à son apogée, disposait de 300 combattants dans les districts de Qandala, Caluula et Iskushuban du Bari à la fin avril 2018. Il a des partisans dans d'autres districts du Bari: Bosaso, Qardho, et Bandar Bayla. Iskushuban a les structures les plus sophistiquées, les dépôts et les camps d'entraînement. Timiirshe, à 30 km au nord-ouest d'Iskushuban sur la route de Bosaso, est la demeure de Isse Yulux, un ancien pirate parent de Mumin dont la milice n'est plus payée par le gouvernement du Puntland, et qui laisse passer sur son territoire les combattants de l'Etat islamique. Toutefois, Mumin n'a pas forcément le soutien de tous les Ali Salebaan en raison de son attitude: l'occupation du port de Qandala en octobre 2016 pendant six semaines par 80 combattants de l'EI le montre bien, le Puntland ayant reçu l'appui de membres des Ali Salebaan pour reprendre le port. Les habitants avaient d'ailleurs fui, en grande partie, la localité. La base reste cependant solide. Mumin a installé des camps d'entraînement pour les nouvelles recrues dans le district de Caluula. Il fait venir par des contrebandiers des armes du Yémen, et espère en récupérer localement. L'Etat islamique se sent suffisamment fort pour assassiner des témoins à des procès où ses membres sont jugés, et des policiers du Puntland, qui en outre sont mal payés. Les Shebaab, localement, n'ont pas de figure importante issue du clan Majerteen pour contrebalancer l'influence de l'EI. Les Shebaab et leur rival djihadiste ont des réseaux dans l'appareil de gouvernement du Puntland: il apparaît d'ailleurs que leurs branches de sécurité (amniyat) opèrent parfois de concert, en dépit des rivalités. Ces membres prennent en charge les nouvelles recrues à l'aéroport avant de les diriger vers le bush. L'ancien chef du poste de police de Qandala importait ainsi des uniformes pour l'EI.

Entre 60 à 80 Yéménites auraient rejoint Mumin au moment de son ralliement à l'Etat islamique. D'autres combattants étrangers ont été signalés, venus du Canada, du Kenya, des Pays-Bas, de Norvège, du Soudan ou du Royaume-Uni – la dernière vidéo semble le confirmer avec ce combattant canadien, médecin, décédé. Des membres de l'EI pourraient rejoindre le Puntland en passant par la Libye puis le Soudan, ou bien par le Yémen. Des Somaliens d'Ethiopie se seraient déjà radicalisés et seraient partis pour la Libye. Rien ne dit qu'ils n'essaieront pas de revenir vers la Somalie. Si la branche locale de l'Etat islamique reste centrée sur le Puntland, Bosaso est le point de transit de nombreux réfugiés ou voyageurs venus du Yémen tout proche, ce qui offre des possibilités de recrutement. Mumin lui-même a vécu en Suède et au Royaume-Uni et il a un passé de recruteur. En juillet 2018, un combattant russe d'origine somalienne (Ogaden/Darod) est arrêté près de Mogadischio en compagnie d'un docteur somalien de l'EI; il s'était plaint à Abou Bakr al-Baghdadi que Mumin n'était pas assez entreprenant vers le sud de la Somalie, preuve que celui-ci pourrait connaître des difficultés avec son contingent de combattants étrangers, comme cela a été le cas des Shebaab au moment de la naissance de l'EI en 2014.

Combattant éthiopien de la branche somalienne de l'EI, décédé. La branche arrive à recruter des étrangers proches géographiquement, mais attire aussi des Occidentaux, comme les Shebaab. Capture d'écran de la vidéo du 23 janvier 2019.

La branche somalienne de l'EI a reçu un soutien financier de l'appareil central du groupe terroriste jusqu'à 2016, mais depuis elle doit compter sur ses propres ressources. Elle taxe les commerçants du Bari, mais cela s'avère à peine suffisant. Le salaire d'un combattant marié serait de 50 dollars par mois, ce qui est peu. Pour son approvisionnement en armes, l'Etat islamique a passé des alliances avec les anciens de clans et les contrebandiers pour se ravitailler depuis le Yémen, en échange d'un pourcentage des armes transportées. Qandala, Murcanyo, Caluula (dans le Bari) et surtout Laasqooray (dans le Sanaag) sont les principaux centres de trafic. L'EI cherche à récupérer des fusils d'assaut AK, des mitrailleuses PKM et DSHK, des RPG-7, des explosifs, mais il aurait reçu aussi trois lance-missiles sol-air en 2017, sans qu'on puisse le vérifier par des images authentifiées. En novembre 2017, les autorités du Puntland arraisonnent un bateau qui venait livrer l'organisation terroriste, avec 15 DShK, 70 AK-47, et un millier de munitions pour AK. Elles estiment qu'à la mi-2018, l'EI dispose d'un canon sans recul B-10, d'un mortier de 60 mm, de sept PKM mais pas de DShK.

Yusuf al Majeerteeni, un combattant canadien d'origine somalienne, docteur, qui s'exprime en anglais dans la vidéo. Il a été tué. Capture d'écran du 23 janvier 2019.

Jusqu'ici, la branche média de l'Etat islamique en Somalie n'a pas réussi à capitaliser sur les opérations spectaculaires comme la prise du port de Qandala en 2016. La production de documents reste somme toute limitée. Toutefois, l'année 2018 a vu une recrudescence des reportages photos et des vidéos Amaq, ce qui confirmerait des liens plus étroits avec l'appareil central de l'EI. Mumin a pour adjoint Mahad Moalim Jajab, qui appartient aussi aux Ali Salebaan. Il serait en charge de l'approvisionnement en armes via le Yémen. Abdirahman Faahiye Isse Mohamud, du clan Dishishe des Darod, serait derrière l'attaque suicide à Bosaso en mai 2017. Abdiqani Luqman serait le chef des opérations militaires de la branche. Fahad Aboole (clan Ogaden, tribu Darod) dirige la logistique de la branche. Abdirashid est responsable de l'approvisionnement en armes via les liens avec les pirates du nord-est, autour de Qandala, il dirigerait aussi l'amniyat de la branche somalienne de l'Etat islamique.

L'avenir de la branche somalienne semble toutefois se situer en dehors de la base du Puntland. Dès 2016, l'EI revendiquait sa première action, une attaque à l'IED, près de Mogadischio. En 2018, le groupe s'est installé dans le marché de Bakaraa et à Elasha Biyaha en dehors de la capitale, sur la route menant à Afgoye. Les cellules commettent de nombreux assassinats ciblés. Les Shebaab ont eu la mauvaise surprise de voir des opérations données à leur amniyat couvertes... par l'agence Amaq de l'Etat islamique, en raison de la défection de membres de leur propre amniyat vers leur rival djihadiste. Même s'il y a ces ralliés, les cellules à Mogadischio sont composées à l'origine de combattants du Puntland envoyés par Mumin, qui conserve le leadership. De la même façon, l'EI s'est implanté à Afgoye, à 30 km au sud-ouest de Mogadischio. Ici aussi, l'implantation du groupe djihadiste s'explique par le jeu tribal. L'organisation terroriste trouve un soutien chez les Ogadeni/Darod, installés dans le Jubbaland, et qui ont souffert de la domination des Shebaab. Les Ogadeni/Darod voient ces derniers comme une organisation dominée par les Hawiye. Ali Diyar, l'Ogadeni le plus élevé en grade des Shebaab, a vu son bataillon de 500 hommes dissous car on le suspectait de sympathie pour l'EI. Le Somaliland sert visiblement de base arrière pour les finances et la logistique au Puntland, sans présence physique plus solide de Daech. Certains habitants du Somaliland ont rejoint la branche de l'EI au Puntland. Le groupe djihadiste a négocié avec des trafiquants pour obtenir certaines facilités.

En 2018, l'augmentation des attaques de la branche somalienne de l'Etat islamique a été nette (66, soir plus que les années 2016-2017 cumulées). Le gros des attaques reste dans le Puntland et dans le sud de la Somalie, mais 2018 aura vu le basculement à Mogadischio, dans ce dernier secteur, par rapport à Afgoye (58% contre 18% des attaques respectivement). Le Puntland ne compte plus que pour 22% des attaques. Dans la région, les djihadistes tireraient 72.000 dollars par mois de leur extorsion locale. Les assassinats ciblés sont le mode opératoire privilégié de l'EI en Somalie (85% du total). Le développement de l'activité du groupe a entraîné un regain de conflit avec les Shebaab. Le 16 décembre, l'agence Amaq a annoncé pour la première fois que l'EI avait tué 14 membres de l'organisation djihaduste rival au sud-ouest de Qandala, communiqué qui a été suivi d'une vidéo Amaq deux jours plus tard. En janvier 2019, les Shebaab abattent un de leurs commandants, Yahya Haji Fiile (Abou Zakariye), pro-Etat islamique, dans la ville de Bu’ale, au sud de la Somalie: il est rare que les Shebaab fassent la publicité de ces exécutions.

18 décembre 2018: une vidéo Amaq montre l'assaut de l'EI contre les Shebaab au sud-ouest de Qandala, deux jours plus tôt. Une première dans la propagande du groupe. Capture d'écran.

La branche somalienne de l'Etat islamique maintient son activité en février 2019. Le 1er février, elle revendique une attaque à l'IED dans la ville de Beleydweyne, province de Hiran, au centre de la Somalie, qui aurait tué un soldat et en aurait blessé un second. Le 3 février, c'est une attaque sur deux policiers dans le district de Tawfiq à Mogadischio qui est revendiquée. Le même jour, la branche diffuse le poster d'éloge posthume d'Abou Zubair al-Habash, un Ethiopien qui était apparu dans la vidéo de décembre 2017 en proférant des menaced d'attaques de lieux publics en Somalie. Le 11 février, l'EI revendique l'assassinat d'un responsable financier du district de Holodag dans la ville de Beleydweyne. Reste à voir si cette branche somalienne peut effectivement devenir un point de ralliement pour l'Etat islamique dans la corne de l'Afrique.

Voir:

Comment l'Etat islamique est revenu en force en Libye

Guerre au Yémen: l'Etat islamique profite du conflit pour s'implanter

L'Etat islamique en Afrique subsaharienne: la nouvelle menace

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L'Etat islamique s'implante en Somalie malgré la puissance des Shebaab.

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